Orientation : la question que personne ne pose

Série « Orientation : les mots qui brouillent les politiques »

Le 17 février 2026, j’ai assisté en ligne au webinaire organisé par Vers le Haut, intitulé « Quelle boussole pour l’orientation des jeunes ? ». Une intervenante principale, quatre autres intervenants, un flux de paroles dense et soutenu. Et, pendant tout ce temps, personne pour poser la seule question qui m’obsède depuis des années : de quoi parle-t-on exactement, quand on dit « orientation » ?

1. Le webinaire du 17 février : une scène familière

J’aurais voulu intervenir. La question était prête. Mais le format du webinaire ne le permettait pas : les intervenants se succèdent, le temps est compté, et les échanges avec la salle, quand ils existent, portent sur les marges du propos, jamais sur ses fondements. J’ai donc regardé défiler les diagnostics, les chiffres, les recommandations, avec ce sentiment particulier que l’on éprouve quand on assiste à une conversation à laquelle on ne peut pas vraiment participer.

Ce sentiment mêle la frustration et quelque chose de plus lourd, que je n’hésite pas à appeler une colère triste. La frustration est immédiate : l’absence de réponse, l’impossibilité de la discussion. La colère est plus ancienne. Ce webinaire n’est pas un cas isolé. C’est une scène que j’ai vue se rejouer durant de longues années, dans des contextes différents, avec des acteurs différents, mais avec la même structure : des experts réunis autour du mot « orientation », chacun parlant avec compétence et sincérité, et chacun parlant, sans le savoir, d’une chose différente.

Ce jour-là, l’intervenante principale[1] a présenté les résultats d’une enquête solide, conduite auprès de 1 064 jeunes de 18 à 24 ans. Les données étaient précises, les analyses rigoureuses, les recommandations raisonnées. Les quatre intervenants qui ont suivi ont apporté leurs propres éclairages, leurs propres expériences. Le tout formait un tableau cohérent en apparence. Mais cette cohérence était de surface : sous le mot « orientation », chaque intervenant glissait, à l’intérieur de son propre discours et sans s’en apercevoir, d’un sens à un autre. Non pas que chacun parlât d’une chose différente des autres : chacun parlait de plusieurs choses différentes sans le savoir lui-même. Ce n’est pas une indétermination commode qui permet l’échange. C’est une confusion interne à chaque prise de parole, inconsciente pour le locuteur lui-même. Et précisément parce qu’elle est inconsciente, elle ne produit aucune friction : le mot circule avec fluidité, l’impression de se comprendre est entière, et la question fondamentale reste impensée.

2. Un voile que notre vocabulaire ne sait pas déchirer

On pourrait penser que cette confusion est un accident de la parole, une approximation corrigeable. Ce n’est pas mon expérience. Depuis quarante ans que je travaille dans ce champ, d’abord comme conseiller d’orientation puis comme directeur de CIO, j’ai observé la même scène dans des colloques, dans des rapports officiels, dans des concertations nationales, dans des textes académiques. Le terme « orientation » circule librement, avec une évidence qui décourage l’interrogation. Poser la question « de quoi parle-t-on exactement ? » passe facilement pour une subtilité théorique, voire pour une obstruction au débat pratique. Les politiques sont urgentes, les jeunes attendent, il faut avancer.

Mais c’est précisément cette urgence qui rend la question nécessaire. Car ce que j’observe, depuis des années, c’est que les mêmes diagnostics reviennent sans que les politiques parviennent à modifier la logique profonde du système. Les enquêtes se succèdent, toutes convergentes : les jeunes se sentent mal préparés, ils manquent d’information, ils ont peur de se tromper, ils vivent l’orientation comme une contrainte plutôt que comme une ressource. Et les recommandations se succèdent aussi, raisonnables et insuffisantes : améliorer l’accompagnement, renforcer l’information, développer la confiance. Rien ne change vraiment. Il faut bien que quelque chose résiste.

Ce qui résiste, à mon sens, c’est cela : notre vocabulaire est incapable de rompre le voile. Et ce voile n’est pas seulement entre les personnes : il est à l’intérieur de chaque pensée. Tant que le mot « orientation » reste un terme unique désignant des réalités radicalement différentes, chaque locuteur glisse d’un sens à l’autre dans son propre discours sans le percevoir. Les solutions proposées répondent à une définition du problème que le locuteur n’a pas lui-même explicitée. Les dispositifs sont construits dans un registre que leurs concepteurs n’ont pas identifié comme tel. Ce n’est pas un défaut de volonté politique. C’est une confusion sémantique structurelle, qui traverse les institutions, les textes officiels et les discours académiques, et qui résiste précisément parce qu’elle est invisible à ceux qui la produisent. J’avais tenté d’en pointer les effets depuis longtemps[2]. Pour en sortir, ou tenter d’en sortir, il faut un effort particulier : traiter le mot lui-même comme un objet d’analyse, non comme un outil transparent de communication.

3. Ce que cette série propose

Cette série de posts est née de ce webinaire et de cette frustration accumulée. Elle s’appuie sur une analyse conduite sur le corpus constitué par les deux textes issus de ce webinaire : la transcription de l’intervention principale et la note académique publiée par la même chercheuse [1]. Ce corpus est modeste. Il illustre cependant un phénomène probablement plus large, et c’est à ce titre qu’il mérite l’examen attentif que je lui consacre ici.

La démarche est simple : identifier les différents sens que le mot « orientation » recouvre effectivement dans ce corpus, montrer comment leurs glissements produisent des effets argumentatifs précis, et en tirer les conséquences pour les politiques qui s’appuient sur ces discours. Non pour désigner des coupables, mais pour comprendre comment un système peut produire collectivement des résultats que personne ne souhaite.

La série comprend sept posts. Le premier identifie les registres sémantiques distincts qui se cachent sous le terme unique et montre pourquoi cette multiplicité n’est jamais nommée. Le deuxième analyse la confusion entre moment et processus et ce qu’elle produit sur les politiques d’accompagnement. Le troisième examine le syntagme figé « scolaire et professionnelle » et ce qu’il occulte. Le quatrième montre comment l’ambiguïté du mot central se propage à l’ensemble du vocabulaire qui en est dérivé : conseil en orientation, éducation à l’orientation, logiciel d’orientation, entretien d’orientation. Le cinquième se concentre sur la position structurellement paradoxale du professionnel de l’orientation. Le sixième interroge le présupposé du libre arbitre et ses angles morts, notamment pour les inégalités sociales et de genre. Le septième, enfin, pose la question plus générale du problème discursif français : pourquoi un seul mot pour des logiques incompatibles, et qu’est-ce que cela coûte ?

Ces sept posts peuvent se lire indépendamment. Ils forment néanmoins un argument continu, dont chaque partie suppose les précédentes. Je les publie dans l’ordre, à raison d’un par semaine, en espérant que la question que personne ne pose au webinaire trouvera ici, au moins, un début de réponse.

Conclusion

Le webinaire du 17 février s’est terminé sans que la question ait été posée. Ce n’est la faute de personne en particulier : c’est la condition ordinaire du débat sur l’orientation en France. Le terme circule, les acteurs se réunissent, les diagnostics convergent, et le malentendu fondamental reste intact sous l’apparence du consensus.

Cette série voudrait contribuer, modestement, à nommer ce malentendu. Non pas pour avoir raison, mais parce que tant qu’il n’est pas nommé, il est impossible d’y remédier. La première étape d’une politique cohérente d’orientation, c’est peut-être simplement de se mettre d’accord sur ce dont on parle. Face au constat que ce premier pas est rarement franchi, la question que j’aimerais soumettre à vos réflexions est la suivante : avez-vous, vous aussi, vécu cette scène ?

N’hésitez pas à commenter !

Bernard Desclaux

L’ensemble des posts

Orientation : la question que personne ne pose. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/03/16/orientation-la-question-que-personne-ne-pose/

Orientation, le mot aux six réalités https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/03/18/orientation-le-mot-aux-six-realites/

Orientation : le piège du moment décisif https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/03/24/orientation-le-piege-du-moment-decisif/

« Scolaire et professionnelle » : ce que le syntagme dit, et ce qu’il empêche de voir https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/03/27/scolaire-et-professionnelle-ce-que-le-syntagme-dit-et-ce-quil-empeche-de-voir/

Quand l’ambiguïté se propage : les syntagmes dérivés d’« orientation » https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/04/03/quand-lambiguite-se-propage-les-syntagmes-derives-d-orientation/

Le professionnel de l’orientation : un poste construit sur une contradiction https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/04/07/le-professionnel-de-lorientation-un-poste-construit-sur-une-contradiction/

L’orientation comme choix : un présupposé qui efface les inégalités https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/04/09/lorientation-comme-choix-un-presuppose-qui-efface-les-inegalites/

Un seul mot pour des logiques incompatibles : le problème discursif français https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/04/14/un-seul-mot-pour-des-logiques-incompatibles-le-probleme-discursif-francais/

La production de cette série

Cette série « Orientation : les mots qui brouillent les politiques » est produite par une collaboration avec l’IA Claude (Anthropic). Pour les curieux vous pouvez consulter la page de mon site PENSER AVEC LES IA consacrée à cette série.

 

Notes

[1] Muxel, A. (2025). Orientation des jeunes : recherche boussole désespérément ! Note publiée par Vers le Haut / EduMapper / CEVIPOF (CNRS/Sciences Po). https://www.verslehaut.org/publications/rapports-publications/quelle-boussole-pour-lorientation-des-jeunes/  (consulté le 14 mars 2026).

[2] Desclaux, B. (15 avril 2022). L’éducation au centre de l’orientation. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2022/04/15/leducation-au-centre-de-lorientation/  (consulté le 16 mars 2026).

 

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4 Responses to “Orientation : la question que personne ne pose”

  1. Annick SOUBAI Says:

    Je partage entièrement ce propos et j’ai eu exactement la même appréciation de ce webinaire fort intéressant. J’ai ressenti par ailleurs la sensation d’une redite en particulier du travail supervisé par Nathalie MONS dans le cadre du CNESCO. Sur le plan de la déontologie académique, j’ai eu le regret de ne pas entendre citer les prédécesseurs car la qualité d’un travail universitaire repose notamment sur la qualité des références. Et puis un autre point m’a frappé, en creux,avec la recommandation d’un accompagnement personnalisé, ou individualisé : la promotion de l’offre « plateformisée », vers le haut. En tous les cas, c’est ce que j’ai déduis de l’objectif de cette enquête sociologique. Il est sûr qu’il faut se poser la question de l’apport des plateformes dans l’accompagnement à l’orientation. C’est du reste tout l’objet du Plan Avenir. J’attends donc avec impatience tes commentaires, Bernard et t’en remercie déjà.

  2. Jules DONZELOT Says:

    C’est très vrai : à utiliser le mot « orientation » sans jamais l’interroger, et c’est tout le sens de ce qu’on pense exprimer qui s’évanouit

    Je rappelle souvent qu’orientation signifie fondamentalement « savoir situer l’orient », c’est-à-dire savoir naviguer dans un océan dont on ne voit pas les bords, être capable d’atteindre un lieu sans l’apercevoir de loin

    Dans les pays anglo-saxons, on distingue entre plusieurs formes d' »orientation » : career guidance, career education, career development, career readiness. Et si, en anglais, vous dites « orientation », cela signifie presque toujours orientation spatiale (direction).
    Si on devait traduire « orientation scolaire » en anglais, ce serait impossible. Car, en France, comme tu le dis, « orientation » recouvre plusieurs significations.
    Cette ambiguïté profonde du terme orientation condamne de nombreuses discussions « intellectuelles » à l’impasse et autant de colloques/séminaires.
    Soulignons au passage ce qui est peut-être le principal effet pervers de cette ambiguïté : on dit que « commencer l’orientation » en 5ème c’est terrible car ça force les jeunes à faire des choix beaucoup trop tôt ; et dans le même temps, on revendique de « commencer l’aide à l’orientation » en 5ème afin de préparer les choix futurs. Or, les deux sont vrais !

    J’attends donc avec impatience ta nouvelle série de posts ! Une fois de plus, tu abordes les choses sous un angle particulièrement intéressant 😉

  3. Jean-marie Quairel Says:

    Bravo Bernard et merci !
    Au début des années 2000 j’ai proposé, dans des réunions syndicales et entre Directeurs de CIO et Inspecteurs, d’abandonner le mot « Orientation » bien trop polysémique, et de le remplacer par celui de « formations » . Ainsi les Conseiller devenaient des  » Psy Conseillers en Formations  » et les CIO des  » Centre d’information et de conseil en formations » … Le mot formation pouvant se décliner en « Générale »,  » Technique  » et  » Professionnelle « .. Le verrou des procédures en fin de 3 eme devant sauter évidemment …Ma proposition a eu peu de succès : En effet je crois que, dans le fond des inconscients, « Orientation » signifie toujours, « Sélection », « Division » et « Contrainte »…. Le contenu manifeste des discours prônant « l’égalité des chances » et « l’émancipation » est donc un leurre et la « méritocratie républicaine » un miroir aux alouettes…

  4. Bernard Desclaux Says:

    Je ne suis sûrement pas le premier à indiquer la polysémie du mot orientation en France. J’espère que cette série ira au-delà du constat. Cette polysémie entraîne de multiples confusions dans les esprits, mais correspond également à une confusion, un ambiguïté dans les politiques éducatives.C’est la version la plus soft de la compréhension de la situation. Mais on pourrait également considérer que cette ambiguïté est bien utile, voire entretenue.
    Bonne lecture de la suite de cette série.

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