Quand l’ambiguïté se propage : les syntagmes dérivés d’« orientation »

Série « Orientation : les mots qui brouillent les politiques »

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Le terme « orientation » est polysémique : les posts précédents l’ont montré. Mais cette polysémie ne reste pas confinée au mot lui-même. Elle se propage à l’ensemble du vocabulaire qui en est dérivé : conseil en orientation, conseiller d’orientation, éducation à l’orientation, logiciel d’orientation. Chacun de ces syntagmes hérite de l’ambiguïté fondamentale et la reproduit, en l’aggravant, dans les rôles, les dispositifs et les conflits qu’il structure.

1. Le mécanisme de propagation

Le corpus analysé a permis d’identifier deux sens fondamentaux et antagonistes du mot « orientation » : d’un côté, un processus institutionnel par lequel le système éducatif affecte, trie et contraint les trajectoires individuelles ; de l’autre, un processus personnel par lequel un individu construit son projet, clarifie ses aspirations et se projette dans l’avenir. Ces deux logiques ne sont pas complémentaires : elles présupposent des conceptions différentes du sujet, du temps et de la légitimité à décider. C’est cette tension que j’ai cherché à formaliser dès les années 1990, dans le cadre des travaux de l’équipe de formateurs de l’académie de Versailles, en proposant un cadre ternaire pour en penser les implications[1]. Parmi les six registres identifiés dans le premier post de cette série, deux constituent les pôles structurants entre lesquels tous les autres oscillent : le registre institutionnel d’affectation d’un côté, le registre personnel de construction de projet de l’autre. C’est cette tension binaire qui organise l’analyse qui suit.

Or tout syntagme construit autour du mot « orientation » hérite de cette tension sans la résoudre. Il fonctionne alors dans une ambiguïté structurelle : selon le sens retenu par celui qui emploie le syntagme, ou par celui qui en bénéficie, il désignera deux réalités différentes, impliquera deux types d’action différents, mobilisera deux types de compétences différents. Ce mécanisme est invisible tant que l’on ne l’a pas nommé. Et tant qu’il est invisible, il produit ses effets sans que personne ne puisse en rendre compte.

Il faut noter que ce mécanisme n’est pas propre au vocabulaire de l’orientation. Il est caractéristique de tout champ institutionnel dans lequel coexistent une logique de contrôle administratif et une logique d’accompagnement de la personne. On le retrouve dans le travail social, dans la médecine, dans le conseil juridique. Mais dans le champ de l’orientation, il est particulièrement aigu parce que le mot central cumule, sans les distinguer, ces deux logiques dans sa définition même.

2. Quatre syntagmes, quatre ambiguïtés

Examinons quatre syntagmes courants, en appliquant à chacun la grille des deux sens fondamentaux.

Le « conseil en orientation » désigne, dans un premier sens, l’aide apportée à un individu pour naviguer dans les procédures et les filières du système institutionnel : connaître les critères d’affectation, comprendre Parcoursup, identifier les débouchés d’une formation. Dans un second sens, il désigne l’aide à la construction d’un projet personnel : clarifier ses goûts, identifier ses compétences, se projeter dans une trajectoire qui fasse sens. Ces deux formes de conseil mobilisent des compétences radicalement différentes. La première relève de l’expertise informationnelle ; la seconde relève de l’accompagnement psychologique. Un professionnel formé pour l’une n’est pas nécessairement compétent pour l’autre. Or, les deux sont désignées par le même mot.

L’« éducation à l’orientation » recouvre elle aussi deux logiques distinctes. Dans un sens institutionnel, il s’agit d’apprendre aux élèves à comprendre le système : connaître les filières, les métiers, les procédures d’affectation, les critères de sélection. Dans un sens existentiel, il s’agit d’aider les élèves à se connaître eux-mêmes : développer leur capacité à identifier leurs intérêts, à formuler des projets, à tolérer l’incertitude. Ces deux missions supposent des pédagogies, des temporalités et des évaluations différentes. La première peut s’inscrire dans un cours d’une heure ; la seconde suppose un travail de longue haleine. J’ai consacré un article entier à cette tension en 2022[2], et force est de constater que les programmes d’éducation à l’orientation continuent de mêler les deux logiques sans les distinguer. Traiter les deux sous la même étiquette conduit à faire l’une en croyant faire l’autre.

Le « logiciel d’orientation » illustre le mécanisme de façon particulièrement nette, car ses deux sens correspondent à des outils réellement distincts. L’exemple le plus pur du logiciel institutionnel d’affectation est Affelnet, dont la fonction est précisément d’organiser la répartition des élèves entre les filières du second degré selon des critères définis par l’institution. Parcoursup occupe une position plus complexe : conçu initialement comme outil d’affectation dans l’enseignement supérieur, il est devenu progressivement un outil hybride, à la fois procédure d’affectation, plateforme d’information sur les formations et leurs critères d’accès, et, selon ses concepteurs eux-mêmes, un dispositif dont l’efficacité suppose un accompagnement humain pour être pleinement utilisé. À l’autre extrémité du spectre, une multitude de produits privés, plus ou moins marchands, se présentent comme des outils d’aide à la connaissance de soi et à l’élaboration du choix : tests de personnalité, algorithmes de correspondance entre profil et métier, suggestions de trajectoire. La plateforme EduMapper, dont l’enquête Muxel est issue[3], s’inscrit dans cette logique. Ces outils prétendent résoudre le problème de l’orientation en le traitant comme une question d’adéquation entre un individu et un répertoire de possibles. Sous l’étiquette commune de « logiciel d’orientation », des outils d’affectation administrative et des outils de construction de projet personnel paraissent relever du même registre, alors qu’ils obéissent à des logiques radicalement différentes.

L’« entretien d’orientation » enfin, oscille entre deux formats, et l’histoire de son institutionnalisation en illustre bien la tension. Le premier type est l’entretien mené par les professeurs principaux : rendu obligatoire depuis plus de vingt ans, il vise à informer l’élève sur les possibilités ouvertes par ses résultats, à présenter les filières et les procédures, à préparer les échéances administratives. C’est un entretien ancré dans le sens institutionnel du terme. Le second type est celui que conduisent les conseillers d’orientation, recentré depuis 2017 sur l’accompagnement psychologique du projet personnel : exploration des aspirations, travail sur le rapport à l’avenir, soutien face à l’incertitude. Ce sont deux entretiens de nature différente, supposant des formations, des durées et des postures professionnelles distinctes. Ce qui rend la situation particulièrement révélatrice, c’est que le ministère avait demandé aux conseillers de former les professeurs principaux à la conduite de leurs entretiens. J’ai été directement confronté à cette injonction dans mes fonctions de directeur de CIO : elle a soulevé des résistances des deux côtés, chacun défendant en réalité une conception différente de ce qu’est un entretien d’orientation. Ce conflit, en apparence corporatiste, était un conflit pragmatique entretenu par la confusion sémantique non analysée.

3. Les conséquences : rôles impossibles et insatisfactions structurelles

Ces ambiguïtés ne sont pas sans conséquences. Elles produisent des effets concrets et mesurables sur les acteurs et les bénéficiaires du système.

Le premier effet est ce que l’on peut appeler le rôle impossible. Un acteur dont le titre ou la mission est défini par un syntagme ambigu est structurellement placé dans l’impossibilité de satisfaire les attentes qu’il suscite. Les Psychologues de l’Éducation nationale (PsyEN), anciennement « conseillers d’orientation », en offrent l’illustration la plus nette. Dans l’enquête analysée, 56 % des jeunes les jugent « peu utiles »[4]. Ce chiffre est souvent lu comme un jugement sur des individus. Il est plus justement lu comme la mesure d’un décalage structurel : l’institution a défini leur rôle dans un sens (accompagnement psychologique du projet personnel) ; une partie des jeunes les sollicite dans l’autre sens (information sur les procédures et les filières). Ce décalage n’est pas une défaillance professionnelle : c’est la conséquence d’un poste défini à l’intersection de deux logiques antagonistes, sans que les ressources, la formation et les attentes sociales aient jamais été alignées sur un choix explicite.

Le deuxième effet est le conflit de légitimité entre acteurs. Quand plusieurs professionnels interviennent dans le champ de l’orientation (enseignant, PsyEN, conseiller en insertion, plateformes numériques, parents), chacun opère dans l’un ou l’autre des deux sens du terme, parfois sans le savoir. Un enseignant qui conduit un entretien d’orientation dans le sens institutionnel peut se trouver en porte-à-faux avec un PsyEN qui travaille le sens existentiel avec le même élève. Non parce que leurs démarches seraient incompatibles dans l’absolu, mais parce qu’elles ne sont jamais coordonnées sous une conception explicite et partagée de ce que l’on cherche à faire. En l’absence de cette conception partagée, c’est au bénéficiaire lui-même d’opérer la synthèse entre des interventions juxtaposées, ou de choisir celle qui lui semble la plus utile. Ce qui revient à lui confier une tâche de coordination que le système n’a pas assumée.

Le troisième effet est l’insatisfaction symétrique des bénéficiaires. Un jeune qui a besoin d’informations précises sur les procédures et qui reçoit un accompagnement réflexif sur son projet de vie repart insatisfait. Un jeune qui a besoin de réfléchir à ses aspirations et qui reçoit une liste de débouchés par filière repart également insatisfait. Ces deux insatisfactions sont symétriques et également légitimes. Elles ne disent pas la même chose sur le système, mais elles sont toutes deux produites par la même ambiguïté non résolue. L’enquête de Muxel documente cette insatisfaction sans en identifier la source structurelle, précisément parce que le corpus lui-même ne distingue pas les deux sens.

Conclusion

La polysémie du mot « orientation » n’est donc pas un problème local, limité à ce seul terme. Elle irradie dans l’ensemble du vocabulaire du champ et structure, de façon invisible, les rôles, les dispositifs, les attentes et les conflits. Tout syntagme construit autour du mot hérite de sa tension fondamentale et la reproduit à son niveau propre, sans que les acteurs qui l’emploient en aient nécessairement conscience.

Le post suivant se concentrera sur le cas du professionnel de l’orientation, dont le titre porte à lui seul toute cette ambiguïté : ce que le syntagme « conseiller d’orientation » dit et ne dit pas sur un rôle que le système a construit à l’intersection de logiques incompatibles, sans jamais trancher entre elles.

Face au constat que cette propagation affecte l’ensemble des acteurs et des dispositifs du champ, la question que ce post voudrait laisser ouverte est la suivante : est-il possible de réformer un dispositif d’orientation sans d’abord expliciter, pour ce dispositif précis, lequel des deux sens du terme il est censé servir ?

N’hésitez pas à commenter !

Bernard Desclaux

 

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Orientation : la question que personne ne pose. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/03/16/orientation-la-question-que-personne-ne-pose/

Orientation, le mot aux six réalités https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/03/18/orientation-le-mot-aux-six-realites/

Orientation : le piège du moment décisif https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/03/24/orientation-le-piege-du-moment-decisif/

« Scolaire et professionnelle » : ce que le syntagme dit, et ce qu’il empêche de voir https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/03/27/scolaire-et-professionnelle-ce-que-le-syntagme-dit-et-ce-quil-empeche-de-voir/

 

Cette série « Orientation : les mots qui brouillent les politiques » est produite par une collaboration avec l’IA Claude (Anthropic). Pour les curieux vous pouvez consulter la page de mon site PENSER AVEC LES IA consacrée à cette série.

 

Notes

[1] Voir une présentation de ce moment dans : Desclaux, B. (15 avril 2022). L’éducation au centre de l’orientation. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2022/04/15/leducation-au-centre-de-lorientation/  (consulté le 16 mars 2026).

[2] Desclaux, B. (17 juillet 2022). Un référentiel pour l’orientation. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2022/07/17/un-referentiel-pour-lorientation/  (consulté le 16 mars 2026).

[3] Muxel, A. (2025). Orientation des jeunes : recherche boussole désespérément ! Note publiée par Vers le Haut / EduMapper / CEVIPOF (CNRS/Sciences Po). https://www.verslehaut.org/publications/rapports-publications/quelle-boussole-pour-lorientation-des-jeunes/  (consulté le 16 mars 2026).

[4] Muxel, A. (2025).

 

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This entry was posted on vendredi, avril 3rd, 2026 at 9:38 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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