L’orientation comme choix : un présupposé qui efface les inégalités

Série « Orientation : les mots qui brouillent les politiques »

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Le discours sur l’orientation convoque constamment la figure du jeune qui choisit, qui aspire, qui se projette. Ce présupposé du libre arbitre est si profondément inscrit dans le vocabulaire du champ qu’il passe inaperçu. Or les données de l’enquête analysée le contredisent systématiquement, sans que cette contradiction soit jamais nommée. L’injonction au choix personnel et individuel a pour effet d’invisibiliser les réalités collectives : inégalités sociales, inégalités de genre, contraintes structurelles qui ne se réduisent pas à des difficultés individuelles.

1. Le présupposé du libre arbitre dans le discours sur l’orientation

Dans les deux textes du corpus, le registre vocationnel ou existentiel de l’orientation suppose un sujet actif, capable de délibérer et d’exercer une volonté sur sa trajectoire. Les marqueurs en sont nombreux : « faire des choix », « penser à son avenir », « prendre un chemin de vie », « construire son projet », « se projeter ». Ces formulations ne sont pas des ornements rhétoriques ; elles constituent le socle implicite sur lequel reposent toutes les recommandations. Améliorer l’information, renforcer l’accompagnement, développer la confiance : toutes ces prescriptions supposent un individu capable, en fin de compte, de choisir.

Ce présupposé n’est pas absurde. Les jeunes ont effectivement des aspirations, des préférences, des projets. Leur volonté compte. Mais le présupposé du libre arbitre devient problématique quand il est convoqué sans être mis à l’épreuve des données qui, dans le même texte, montrent que cette capacité de choisir est inégalement distribuée. La note de Muxel documente les inégalités tout au long de son analyse. Mais ces données n’altèrent pas la structure des recommandations, qui continuent de s’adresser à un sujet universel et indifférencié, également capable de profiter d’un meilleur accompagnement[1].

C’est ce déplacement que l’analyse sémantique permet de repérer : quand on passe, sans transition ni signalement, du registre institutionnel (qui décrit des contraintes pesant différemment selon l’origine sociale) au registre existentiel (qui présuppose un sujet libre), on produit un glissement discret. La responsabilité de l’échec d’orientation migre de la structure vers l’individu. Ce déplacement n’est pas intentionnel ; il est produit par la polysémie du terme, qui permet de circuler entre les registres sans rendre ce déplacement visible. C’est précisément ce que Jean-Marie Quairel et moi-même tentions de pointer dans notre tribune de 2023 : les procédures d’orientation ne sont pas des outils neutres, elles produisent un tri social que le discours du libre choix contribue à masquer[2].

2. Ce que les données disent des inégalités

Les données de l’enquête sont explicites. La France est l’un des pays de l’OCDE où les inégalités socio-économiques pèsent le plus lourd sur les résultats scolaires. Le destin social y est étroitement conditionné par le diplôme, avec peu de possibilités de bifurcation. Ces constats ont été documentés dans les posts précédents de cette série à partir des mêmes sources ; il n’est pas utile de les répéter ici. Ce qui mérite attention, c’est la façon dont le corpus les mobilise : ils sont présents, ils sont cités, mais ils n’altèrent pas la structure des recommandations.

Ces constats structurels sont présents dans le corpus. Mais ils coexistent, sans articulation explicite, avec des prescriptions qui s’adressent à un individu indifférencié. Recommander de « renforcer la confiance » des jeunes, par exemple, présuppose que le manque de confiance est un état psychologique accessible à une intervention. Or les données montrent que 61 % des jeunes estiment qu’il n’y a pas de droit à l’erreur, et que ce sentiment est nettement plus prononcé chez ceux dont l’orientation a été contrainte par leurs résultats scolaires plutôt que choisie. Ce n’est pas un problème de confiance en soi : c’est la perception lucide d’un système dans lequel les erreurs sont effectivement coûteuses pour ceux qui n’ont pas les ressources pour les corriger. Nos procédures d’orientation et la pression de l’évaluation ont fait de l’erreur une faute, là où d’autres systèmes en font une ressource.

Les aspirations des jeunes et leur capacité concrète à les poursuivre divergent fortement selon le milieu social d’origine. Pour les jeunes issus de familles dotées scolairement et socialement, un parcours chaotique est une difficulté surmontable : les ressources familiales permettent d’activer des recours, de financer des formations complémentaires, de corriger les erreurs d’aiguillage. Pour les autres, le même parcours est souvent une clôture définitive. Traiter les deux situations sous la même rubrique de l’accompagnement individuel revient à proposer la même réponse à des problèmes de nature différente.

3. Le cas des jeunes femmes : un angle mort persistant

L’enquête Muxel documente de façon précise les inégalités de genre dans le vécu de l’orientation. Les résultats sont frappants : 79 % des jeunes femmes déclarent avoir peur de l’avenir, soit 11 points de plus que les jeunes hommes du même âge. Seulement 30 % des jeunes femmes se sentent bien préparées à leur orientation professionnelle, contre 46 % des jeunes hommes. 29 % des jeunes femmes ont commencé des études supérieures et les ont arrêtées, contre 18 % des jeunes hommes. Ces chiffres décrivent des trajectoires plus fragiles, plus interrompues, moins assurées.

Ces données sont présentes dans le corpus, dans une section qui leur est consacrée. Mais elles fonctionnent comme un supplément au diagnostic général, non comme une clé de lecture de l’ensemble. Elles n’altèrent pas les recommandations finales, qui ne sont pas différenciées selon le genre. Or si les jeunes femmes sont structurellement moins bien préparées et moins soutenues, une recommandation générale d’accompagnement individuel ne peut pas produire les mêmes effets selon qu’elle s’adresse à un jeune homme ou à une jeune femme. L’indifférenciation des recommandations reproduit, dans le registre des solutions, l’inégalité que le diagnostic vient de documenter.

Il faut noter que ce traitement des inégalités de genre comme supplément plutôt que comme perspective transversale est lui-même un effet du présupposé du libre arbitre. Quand on pose que le sujet de l’orientation est un individu qui choisit, les inégalités apparaissent comme des cas particuliers, des exceptions à un modèle général. Si l’on partait au contraire de la distribution inégale des ressources pour choisir, les inégalités de genre et de classe deviendraient le point de départ de l’analyse, non son appendice.

4. Une contradiction que le discours ne formule pas

L’analyse conduite dans cette série révèle ici une contradiction structurale que les deux textes du corpus ne formulent jamais explicitement : on ne peut pas simultanément documenter des inégalités massives dans l’accès aux ressources nécessaires pour choisir, et prescrire un accompagnement vers l’autonomie sans interroger les conditions qui rendent cette autonomie possible. L’accompagnement vers l’autonomie présuppose un sujet capable d’en bénéficier. Mais si la capacité à se projeter, à construire un projet personnel, à résister aux pressions institutionnelles dépend de ressources culturelles et économiques que les inégalités distribuent inégalement, alors l’accompagnement individuel ne peut pas compenser structurellement ce que la structure produit.

Cette contradiction est d’autant plus aiguë que le paysage de l’accompagnement se transforme profondément. Pendant que les moyens humains des services publics d’orientation s’affaiblissent (effectifs de PsyEN en tension, difficultés pour les enseignants à exercer réellement un rôle d’accompagnement à l’orientation), une offre abondante et hétérogène se développe en parallèle : collectivités territoriales, associations aux objectifs divers, entreprises privées, plateformes numériques plus ou moins marchandes. Cette offre entre parfois dans les établissements avec l’appui, voire à l’initiative, du ministère lui-même. J’ai observé cette évolution se développer progressivement, et ce qui m’interroge, c’est que le discours qui légitime ces interventions est toujours celui du libre développement de la personne, alors que rien ne garantit que c’est bien cet objectif que poursuivent ces acteurs. Leurs finalités peuvent être la promotion d’un secteur professionnel, la collecte de données, la fidélisation d’un public, ou simplement la rentabilité.

Cela ne signifie pas que l’accompagnement est inutile. Il est utile, et les jeunes en ont besoin. Mais il ne peut pas tenir lieu de politique d’égalité. La confusion entre les deux, dans le corpus comme dans le débat public, est précisément produite par le glissement entre le registre institutionnel (qui décrit les contraintes structurelles) et le registre existentiel (qui présuppose un sujet libre). Tant que ce glissement n’est pas nommé, les politiques d’accompagnement peuvent être présentées comme des réponses suffisantes à des problèmes qui requièrent des transformations structurelles.

Conclusion

Le présupposé du libre arbitre n’est pas une erreur de pensée que l’on corrigerait en ajoutant quelques données sur les inégalités. Il est inscrit dans la structure même du vocabulaire de l’orientation, dans les registres sémantiques que ce vocabulaire mobilise, et dans la façon dont ces registres permettent de glisser imperceptiblement de la description des contraintes à la prescription de l’autonomie. Le nommer est la condition pour pouvoir en sortir.

Le dernier post de cette série posera la question plus générale qui traverse l’ensemble de l’analyse : pourquoi la langue française de l’orientation s’est-elle construite autour d’un seul mot pour des logiques incompatibles ? Ce n’est pas un accident lexical ; c’est le reflet d’une indécision politique fondamentale sur ce que l’orientation doit être, et pour qui.

Face au constat que le présupposé du libre arbitre traverse l’ensemble du discours sur l’orientation sans jamais être mis à l’épreuve des inégalités qu’il efface, la question que ce post voudrait laisser ouverte est la suivante : peut-on parler d’accompagnement vers l’autonomie sans interroger les conditions sociales qui rendent cette autonomie accessible, ou non, selon les individus ?

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Bernard Desclaux

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Notes

[1] Muxel, A. (2025). Orientation des jeunes : recherche boussole désespérément ! Note publiée par Vers le Haut / EduMapper / CEVIPOF (CNRS/Sciences Po). https://www.verslehaut.org/publications/rapports-publications/quelle-boussole-pour-lorientation-des-jeunes/  (consulté le 16 mars 2026).

[2] Desclaux, B., & Quairel, J.-M. (24 janvier 2023). Supprimer les procédures d’orientation au collège pour faire respirer le système éducatif. Le Monde. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2023/01/30/supprimer-les-procedures-dorientation-au-college/  (consulté le 16 mars 2026).

 

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This entry was posted on jeudi, avril 9th, 2026 at 11:28 and is filed under Orientation, Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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