Des livres en attente… qui n’attendent plus

Après huit mois sans réponse des éditeurs auxquels je proposais des manuscrits coécrits avec l’IA Claude, j’ai pris une décision : rendre ces ouvrages publics et gratuits. Ce silence peut s’expliquer de plusieurs façons, y compris la plus simple : peut-être que ces textes ne méritent pas publication. Une bonne occasion d’interroger ce que cette pratique nouvelle fait au monde de l’édition.

La question que je préfèrerais esquiver

Il faut commencer par là, même si c’est inconfortable. Quand des manuscrits restent sans réponse pendant huit mois, la première hypothèse qui s’impose n’est pas la plus flatteuse : peut-être, tout simplement, que ces textes ne sont pas bons. Que la coécriture avec une IA, malgré tout le soin apporté au processus, produit quelque chose qui ressemble à de la pensée sans en avoir la substance. Que les éditeurs, rompus à l’évaluation des manuscrits, ont su reconnaître d’un coup d’œil ce que j’aurais eu du mal à admettre.

On peut formuler l’hypothèse, sans doute grossière, que ce risque est réel. Il ne me semble pas, cependant, que ce soit l’explication principale. Non par narcissisme, mais parce que ces textes sont construits à partir de quarante ans d’expérience et de recherche dans le champ de l’orientation, de lectures accumulées, de travaux jamais tout à fait aboutis faute de temps ou d’espace. Ce que Claude a fait, c’est mettre en forme une matière qui existait. L’IA n’a pas pensé à ma place. Mais cette conviction personnelle ne vaut pas preuve. Les éditeurs ne m’ont pas dit pourquoi ils ne répondaient pas.

Ce que le silence des éditeurs révèle

Il faut remarquer d’emblée que le silence éditorial n’est pas neutre. Il dit quelque chose, même quand il ne dit rien. Et ce qu’il dit ici touche à plusieurs nœuds à la fois.

Le premier est structurel : le marché des sciences de l’éducation est étroit, les délais de traitement des manuscrits s’allongent partout, et les comités de lecture sont surchargés. Les ouvrages de praticiens-chercheurs, même rigoureux, peinent souvent à trouver leur place entre la publication strictement académique et l’essai grand public. Ce n’est pas nouveau.

Le deuxième est plus spécifique à notre moment. Les positions institutionnelles qui se sont multipliées depuis 2023, à commencer par celle du COPE (Committee on Publication Ethics), convergent sur un point : une IA ne peut pas être coauteure d’une publication, faute de pouvoir en assumer la responsabilité[1]. Soit. Mais cette réponse règle une question de responsabilité juridique, pas une question de paternité intellectuelle ou scripturale. Or les deux n’ont jamais coïncidé parfaitement : les nègres littéraires, les coauteurs honorifiques imposés par un chef de laboratoire, les premiers signataires d’articles qu’ils n’ont pas écrits, tout cela est ancien et bien documenté. Ce que l’IA générative fait, c’est rendre ce décalage massif, banal, et surtout invisible, car rien dans un texte produit avec une IA ne le trahit nécessairement. En exigeant que l’IA ne soit pas listée comme coauteure, les éditeurs règlent la déclaration de paternité. Ils ne disent rien sur la paternité elle-même. Et c’est précisément parce que la question réelle est celle-là qu’il est plus confortable de ne pas répondre à un manuscrit que de la trancher.

On peut alors se poser la question qui fâche : est-ce que le silence des éditeurs est une réponse sur la qualité des textes, ou une réponse sur leur nature ? Les deux hypothèses ne s’excluent pas. Mais elles n’appellent pas le même diagnostic.

Pourquoi ne plus attendre

J’ai toujours eu une pratique du partage. Ce blog sur Educpros en témoigne depuis des années. Écrire sans lecteurs n’a jamais eu grand sens pour moi. Cette disposition ancienne s’est trouvée renforcée par la nature même du projet que je mène depuis mars 2025 sur mon site PENSER AVEC LES IA : ce n’est pas un dépôt de résultats, c’est un carnet de recherche collaborative, au sens propre. J’y documente le processus autant que les productions. Garder les ouvrages dans un tiroir numérique en attendant une hypothétique réponse éditoriale serait contradictoire avec cette logique.

Il y a aussi une valeur démonstrative dans la décision de publier en accès libre. Si l’un des enjeux du site est de montrer ce que la coécriture humain-IA peut produire intellectuellement, encore faut-il que ces productions soient visibles et consultables. Un ouvrage qu’on ne peut pas lire ne prouve rien. Et s’il s’avère, après lecture, que la qualité n’est pas au rendez-vous, les lecteurs seront les meilleurs juges, infiniment mieux placés que moi pour le dire.

Il y a enfin une question d’honnêteté. Beaucoup de textes produits aujourd’hui avec l’aide d’une IA ne le déclarent pas. La signature humaine couvre tout, et personne ne pose de questions. Ma démarche est l’inverse : je nomme la collaboration, je la documente, j’en fais un objet de réflexion publique. Ce n’est pas de la modestie. C’est une position sur ce que devrait être la transparence dans la production intellectuelle, à un moment où la déclaration de paternité et la paternité effective divergent massivement et silencieusement.

PENSER AVEC LES IA : ce que ce site est, et ce qu’il n’est pas

Je profite de cette annonce pour présenter le site plus complètement à ceux qui ne le connaissent pas encore.

PENSER AVEC LES IA n’est pas un site sur l’intelligence artificielle au sens technique. Je ne suis pas informaticien, pas développeur, pas spécialiste des modèles de langage. C’est un site sur ce que ça fait de travailler avec une IA, de penser avec elle, de produire avec elle, vu de l’intérieur d’une pratique intellectuelle longue et ancrée dans un domaine précis. Ce que j’y documente, c’est le processus : comment j’alimente Claude avec mes propres textes et mes propres intuitions, comment je structure une demande, comment je relis, corrige et ajuste, comment l’assemblage d’un ouvrage se négocie avec un outil qui a ses propres logiques de production.

Ces questions de méthode m’intéressent autant que les résultats, parce qu’elles posent des problèmes que personne n’a encore vraiment résolus. Comment évaluer la fiabilité de ce qu’une IA produit ? Quel statut donner aux mémos qu’elle rédige sur sa propre activité ? Les mémos que Claude a produits à ma demande pour retracer les étapes de chaque collaboration contiennent d’ailleurs des erreurs de datation que j’ai choisi de ne pas corriger : elles font partie de ce que cette expérience révèle sur les limites de l’outil[2].

Les dix ouvrages coécrits, désormais accessibles sur la page Des livres en attente du site, portent sur des thèmes qui m’occupent depuis quarante ans : l’orientation scolaire et ses paradoxes structurels, le désengagement progressif de l’État, les mutations de l’enseignement supérieur, les discours qui organisent l’invisibilisation du système éducatif français. Il y a aussi une autobiographie professionnelle et des travaux plus anciens remis en perspective. Ces textes ne sont pas parfaits. Mais ils sont là, disponibles, et peut-être utiles à quelqu’un quelque part. Si un éditeur lit ces lignes, la page s’appelle encore Des livres en attente.

Le post complet présentant cette décision est ici : https://bdesclaux.com/2026/04/13/des-livres-en-attente-qui-nattendent-plus/

N’hésitez pas à commenter !

Bernard Desclaux

Notes

 

[1] COPE (Committee on Publication Ethics). Authorship and AI tools (position réaffirmée en 2024). https://publicationethics.org/guidance/cope-position/authorship-and-ai-tools  (consulté le 13 avril 2026). Cette position règle la question de la responsabilité juridique sur une publication : une IA ne peut pas être tenue responsable du contenu soumis. Elle ne tranche pas la question de la paternité effective des textes, qui est d’une autre nature. Pour un débat récent sur cette distinction, voir aussi la journée scientifique HAL/CNRS (2024) sur IA et publication scientifique : https://www.ccsd.cnrs.fr/2025/03/intelligence-artificielle-publications-scientifiques-et-science-ouverte/

[2] Desclaux, B. (2026). PENSER AVEC LES IA, page Des livres en attente. https://bdesclaux.com/des-livres-en-attente/  (consulté le 13 avril 2026). Les mémos produits par Claude sur la collaboration font commencer les projets en 2024 alors que la collaboration n’a débuté qu’en mars 2025.

 

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This entry was posted on jeudi, avril 16th, 2026 at 10:16 and is filed under Expérience IA. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

3 Responses to “Des livres en attente… qui n’attendent plus”

  1. Annick SOUBAI Says:

    Ta méthode est en avance ou plutôt ta formalisation de la méthode de recours à l’IA est en avance sur son temps bien que le temps de l’IA est déjà là. Il est certain que l’IA ne fait que compiler ce qui est déjà là. Elle part d’un état de l’art, et de tas de sources qu’elle agrège en fonction de la question posée.
    Il n’échappera à personne le fait qu’un problème mal posé n’apporte guère quelque solution intéressante. Il faut aussi trier parmi ce qui est proposé car tout n’est pas toujours pertinent.

    Il faut un parti. Aujourd’hui, on se rend immédiatement compte d’une écriture avec l’IA parce que précisement elle est sans vie. Il y a quelque chose d’aseptisé, parfois de ridicule dans les travaux de certains étudiants par exemple. C’est trop… Il n’y a pas le sel du style, qui fait traditionnellement l’auteur. J’imagine qu’ayant appris mon style, une IA écrirait comme moi. Pourquoi pas ? Je suis sûre qu’un jour, cette prouesse sera dans l’ordinaire : reproduire la manière humaine, car l’IA saura repérer les tics, les continuités, les manières d’écrire. Avec mes façons d’associer, d’aller dans les imaginaires au fil de mes inspirations, je ne cède pas à la rationalité du récit, ni à la dialectique attendue, je dérive comme dirait Debord. Un petit espace de liberté. Je retrouve dans tes écrits une unité de pensée, une manière de t’engager, un esprit critique , IA ou pas IA. L’IA est un moyen, comme le dictionnaire, un stylo aussi. Elle fait gagner un temps fou. Et c’est une très bonne idée de partager tes textes. Et l’on s’en fout pas mal de l’auteur, question qui a déjà été réglée à propos de l’autonomie de l’oeuvre. Elle ne demande pas mieux qu’à vivre sa vie, comme Pinocchio.

  2. Jean-marie Quairel Says:

    La raison de la non réponse des éditeurs est elle liée à l’assistance de l’IA, ou au thème abordé, à tes analyses et à la remise en question radicale d’un système qu’elles contiennent ? En tous cas merci beaucoup pour ton initiative !

  3. Jean Le Duff Says:

    Il s’agit d’une illustration de la crise terminale du capitalisme. Le capitalisme est confronté à une contradiction fonctionnelle qu’il dénie par escence. Dans la confrontation de la tendance à exiger des profits croissants dans un contexte concurrentiel d’une part et d’autre part le fait que la marchandisation nécessite des disponibilités financières en réserve instantanément mobilisables, le problème réside dans le fait que les détenteurs des fonds nécessaires doivent assumer des facteurs d’urgence consommatoires qui sont de l’ordre de la survie.

    Plus prosaïquement tout projet implique un délai de réalisation dans une confrontation de potentialités mobilisable dans une pluralité de contextes.C’est ce que je nomme personnellement: « dialectique » du réel. et que Marx évoqua par l’expression matérialisme dialectique.

    Pour l’essentiel la consommation est décidée par la masse des êtres humains dans la mesure de ses moyens mais cette capacité de consommation est réduite par la masse des profits bloquée par les capitalistes.

    Tout État peut jouer un rôle d’équilibration mais quand il cède à la domination capitaliste il renonce en fait à son rôle d’équilibrateur. Le résultat est patent chez nous en France, Santé, Éducation, Culture sont les domaines les plus touchés par ce renoncement. La consommation alimentaire est aussi en régression et cette réalité devient même à la limite une préoccupation d’État.

    Quel sera le rapport de forces qui permettra de bloquer l’appétit capitaliste. Rapport de forces établi par la classe des producteurs, la classe ouvrière pour limiter l’appétit capitaliste dominant?

    L’ édition relève du champ culturel. Ce n’est pas une urgence das l’ordre des priorités. Fatalement c’est un des champs de production les plus fragilisés.

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