Le bal des organisateurs

L’image de l’électron libre s’est tellement imposée qu’on peine à imaginer les conseillers d’orientation[1] du secondaire autrement. Pourtant, en un siècle, trois organisateurs se sont succédé[2] pour régler la danse de son travail, du dossier unique de Julien Fontègne au clic obligé de Pronote. Examinons comment le bureaucratique resurgit, curieusement, là où l’individualisation de la profession semblait l’avoir congédié.

Le Centre organisateur : un travail collectif

Au début des années 1920, Julien Fontègne[3] conçoit et impose une fiche destinée à préparer l’avis d’orientation nécessaire à la signature des contrats d’apprentissage. Elle rassemble des informations sur l’élève de l’enseignement primaire, produites par différents acteurs dont l’instituteur. Fontègne obtient surtout que la signature de l’avis revienne au Bureau d’orientation. L’acte bureaucratique fondateur est là : un document, un signataire autorisé, une institution qui centralise.

Dès lors, l’alimentation de cette fiche devient l’organisateur des centres. Quand la réforme Berthoin de 1959 transforme les centres en Centres d’orientation scolaire et professionnelle, la fiche donne sa forme au dossier de l’élève tenu par le centre — à ne pas confondre avec le dossier scolaire conservé dans l’établissement. Ce dossier propre au CIO ne se contente pas de contenir des informations : il structure le travail lui-même. Ouvrir, coder, alimenter par des examens, des entretiens, le recueil d’informations diverses — voilà ce qui occupe les personnels.

Ce dispositif produit un effet qu’il faut souligner. Les informations ainsi rassemblées constituent une source d’arguments dans les conseils de classe. Elles soutiennent le statut « scientifique » du conseiller. Son savoir sur l’élève ne relève pas du quotidien ni de l’évaluation scolaire : il repose sur des pratiques scientifiques — tests, recueil de données, examens standardisés. Le dossier fait exister le conseiller comme figure savante, distincte de l’enseignant.

Le dossier organise le travail des personnels administratifs, mais aussi celui des personnels techniques. Les établissements scolaires constituent une globalité, et c’est le directeur du centre qui organise les interventions, plusieurs personnels intervenant en même temps pour la passation de tests collectifs. L’unité du travail s’appuie sur une répartition fonctionnelle pensée en amont, par un organisateur central.

À cette centralisation du travail s’ajoute celle de l’information. L’information sur les professions et sur les établissements se formalise de plus en plus et fait l’objet de productions écrites et publiées. Dans les centres, elle est organisée en une documentation centrale, unique. Un travail de maintenance et de mise à jour est nécessaire. Cette information partagée maintient une certaine cohérence professionnelle : chaque conseiller s’appuie sur la même base documentaire.

Enfin, les outils de mesure — tests, épreuves standardisées — sont partagés et utilisés par tous. Ils assurent l’identité des pratiques des conseillers. Un conseiller d’un centre ressemble à un conseiller d’un autre centre : mêmes outils, même documentation, même organisation hiérarchique autour d’un dossier central. Le Centre est l’organisateur du travail, et cette centralité produit de la cohérence professionnelle.

L’électron libre : chacun son propre organisateur

Après 1968, ce mode d’organisation en intervention collective est remis en cause. Le principe d’un secteur attribué en responsabilité à chaque personnel technique se développe. L’idée du travail individuel s’impose progressivement, mais elle reste amarrée à l’alimentation des dossiers de l’élève jusque dans les années 1980, et parfois au-delà. Le dossier continue donc de jouer un rôle d’organisateur, mais son emprise s’effrite.

Durant cette période transitoire, une tension apparaît autour du dossier de l’élève. Plusieurs articles sont publiés dans la revue de l’ACOF, dont une série signée par Jacques Giust[4], qui deviendra un peu plus tard le président de l’association. La question posée est redoutable, et elle n’est pas anodine : la nouvelle génération de conseillers est animée par l’esprit de 68, traversée par une défiance vis-à-vis de toute forme d’autoritarisme institutionnel. Le dossier de l’élève est-il le double de papier de celui-ci, participant à un processus de traitement institutionnel ? Et le conseiller, en l’alimentant, participe-t-il à ce traitement ? Avec l’émancipation progressive du travail individuel par rapport au travail bureaucratique du CIO, le dossier change de statut. Il devient un outil personnel, une mémoire du professionnel, indépendante du traitement bureaucratique. Le dossier du psychologue se distingue alors de plus en plus du dossier de l’élève tenu par le CIO.

L’individualisation du travail va ensuite se généraliser. Diverses tentatives de maintenir un collectif sont tentées. Il y aura le programme du CIO, puis le projet de CIO. Mais la tendance individualiste a pris son ampleur à tel point que l’expression « électron libre » est de plus en plus utilisée pour désigner — et critiquer — le conseiller d’orientation. Une extrême autonomie s’est installée. Chacun est devenu son propre organisateur.

Plusieurs évolutions concourent à défaire ce qui tenait la cohérence professionnelle antérieure. Le recrutement de plus en plus tardif, celui de personnels déjà « préformatés » par des expériences professionnelles antérieures et surtout par des études universitaires diverses, puis par des formations psychologiques elles-mêmes variées, et la multiplication des auxiliaires et contractuels, rompent l’unification du corps par la formation initiale. Ce que le Centre avait tissé — des pratiques identiques, une documentation commune, des outils partagés — se dilue progressivement.

Le travail en responsabilité individuelle s’est totalement généralisé. Mais cette situation est d’autant plus délicate que les conditions d’exercice sont peu définies et dépendent de négociations et d’accords entre les acteurs, les établissements. Pour résoudre cette difficulté, de très nombreux jeux d’acteurs sont possibles. Chaque conseiller invente, à sa manière, sa place dans l’établissement, son rapport aux équipes éducatives, son mode d’intervention.

Il en résulte une conséquence que l’on sous-estime. Il est devenu impossible d’avoir une représentation stable et unifiée de ce qu’est un conseiller d’orientation. Le définir, le critiquer, le défendre est très difficile. Quand un métier n’a plus d’organisateur commun, quand chaque praticien organise lui-même son activité, comment le penser comme collectif ? L’électron libre est autonome, mais cette autonomie a un prix : la difficulté à faire profession.

Les organisateurs extérieurs : plateformes et évaluations armées

Si cette « inconsistance » professionnelle s’est sans doute amplifiée avec la création du corps des PsyEN de la spécialité EDO[5] en remplacement des conseillers d’orientation-psychologues, on observe depuis quelques années un retour du bureaucratique sous de nouvelles formes. Mais ce bureaucratique n’émane plus du Centre. Il vient d’ailleurs, et il vient de partout.

D’une manière générale, la circulation des élèves dans le système scolaire dépend de plus en plus des plateformes numériques. Impossible de s’en abstraire. À un moment donné, le travail d’orientation aboutit à un clic. Ce clic, c’est d’abord celui de l’élève ou de ses parents remplissant les formulaires des plateformes d’affectation et d’inscription — Affelnet, Parcoursup et leurs équivalents. Mais c’est aussi celui du conseiller, lui-même astreint à renseigner des formulaires, à valider des étapes, à répondre à des requêtes dans des interfaces qu’il n’a pas conçues. Le geste final, celui qui engage le devenir de l’élève, n’est plus la signature du directeur du centre sur un avis d’orientation. C’est un clic dans une interface. Et derrière ce clic, il y a une architecture technique, des procédures codifiées, des contraintes invisibles.

Dans les établissements, les actes et les relations passent de plus en plus par un logiciel qui assure la communication entre les acteurs — Pronote étant le plus connu. Les informations s’y accumulent et s’y partagent, la communication et les échanges en dépendent, les demandes de rendez-vous s’y enregistrent. La temporalité s’en trouve écrasée : la règle devient celle de l’immédiateté. Le partage visible de l’information oblige la réaction professionnelle — vous savez, vous devez agir. Les PsyEN sont, comme les autres, pris dans cette accélération. Leur travail apparemment individuel et autonome se trouve de plus en plus organisé par une contrainte venue de l’extérieur.

Il y a là une inversion qu’il faut nommer. Dans la première période, le Centre organisait le travail et produisait du collectif à l’intérieur du CIO. Aujourd’hui, c’est l’établissement scolaire qui impose, par le biais de ses outils numériques, un cadre organisationnel au PsyEN qui y intervient. L’organisateur n’est plus dans le centre d’orientation mais à l’extérieur, dans une infrastructure numérique qui ne lui appartient pas et sur laquelle il n’a pas de prise.

Mais il y a aussi le développement de diverses politiques de traitement de populations spécifiques qui réclament une évaluation armée. On assiste à un retour du testing, nécessaire à nouveau pour alimenter de nouveaux dossiers. La demande d’expertise psychologique revient en force, mais elle ne s’organise plus dans le cadre collectif du CIO. Elle répond à des commandes venues de dispositifs extérieurs hétérogènes : la maison départementale des personnes handicapées (MDPH), la plateforme de suivi et d’appui aux décrocheurs (PSAD), les dispositifs pour élèves allophones, et bien d’autres encore.

On mesure alors le paradoxe. Les deux logiques qui structuraient la première période — le dossier comme organisateur du travail, le test comme outil d’expertise — reviennent dans la troisième. Mais elles reviennent dissociées, et surtout dissociées du Centre. Le dossier n’est plus tenu par le directeur du centre : il est éclaté dans les plateformes. Le test n’est plus partagé au sein d’un collectif professionnel unifié : il répond à des demandes particulières, venues de dispositifs qui ne dialoguent pas entre eux.

Le bureaucratique revient donc, mais sans le Centre. Et c’est précisément ce qui change tout. Là où le premier bureaucratique produisait de la cohérence professionnelle, le nouveau produit des dépendances multiples à des organisateurs extérieurs qui ne s’articulent pas. Le PsyEN se retrouve dans une position inédite : astreint à des procédures, mais privé d’un cadre collectif pour leur donner sens.

Que reste-t-il du métier ?

L’organisateur a changé trois fois en un siècle. Du Centre à l’individu, puis de l’individu à une constellation d’acteurs extérieurs au Centre. Cette troisième mutation est peut-être la plus redoutable, parce qu’elle ne restaure pas la cohérence professionnelle qu’offrait la première période. Les plateformes et les dispositifs d’évaluation ne forment pas un tout organisé : ils juxtaposent des logiques hétérogènes que le PsyEN doit articuler seul, sans cadre collectif.

Le conseiller n’est plus l’électron libre qui négociait ses conditions d’exercice. Il est pris dans des flux qui le dépassent. Mais il n’est pas non plus réinscrit dans un collectif professionnel unifié. Que signifie exercer un métier quand on est organisé de l’extérieur par des outils que l’on n’a pas choisis ? Peut-on encore parler de profession quand ce qui unit les praticiens n’est plus une formation commune ni un cadre collectif, mais une dépendance partagée à des plateformes et à des demandes d’évaluation venues de tous côtés ?

Les PsyEN-EDO héritent de cette situation paradoxale sans en avoir choisi les termes. Les penser comme simples successeurs des conseillers d’orientation-psychologues manque l’essentiel. Dans la période précédente, l’électron libre composait déjà avec une multitude de dépendances extérieures — mais il pouvait les arbitrer, et tirait précisément de ce jeu la substance de son autonomie. Aujourd’hui, cette possibilité d’arbitrage s’efface. Passant d’une dépendance à l’autre sans pouvoir les maîtriser, pris dans une double imposition technologique et procédurale, les PsyEN ne choisissent plus leurs cavaliers : ce sont les cavaliers qui défilent, à leur rythme, et nul ne mène vraiment le bal. Ils exercent dans un régime organisationnel inédit, que ni le Centre ni l’électron libre n’avaient préparé ni prévu.

N’hésitez pas à commenter !

Bernard Desclaux

[1]Le terme de conseiller est employé ici comme générique pour désigner les différentes dénominations qui se sont succédé au cours du siècle : conseiller d’orientation professionnelle, conseiller d’orientation scolaire et professionnelle, conseiller d’orientation, conseiller d’orientation-psychologue, et aujourd’hui psychologue de l’Éducation nationale de spécialité éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle (PsyEN-EDO).

[2]Le découpage en trois périodes ne constitue pas une succession étanche. Chaque moment amorce le suivant et laisse subsister des éléments des précédents. J’ai entendu cette notion de tuilage entre périodes lors d’une conférence d’Yves Dutercq  prononcée à l’ESEN (aujourd’hui l’IH2EF).

[3]Sur Julien Fontègne et l’histoire institutionnelle des centres d’orientation, voir André Caroff, L’organisation de l’orientation des jeunes en France : évolution des origines à nos jours, Issy-les-Moulineaux, Éditions EAP, 1987.

[4] Jacques Giust. Les représentations du conseiller d’orientation, réflexions sur la profession, Bulletin de l’association des conseillers d’orientation de France, n°258, septembre-octobre 1976. Et dans le n°267 mars-avril 1978, il y a une série d’articles sur l’analyse des dossiers (scolaires-médicaux) avec notamment un article de Jasques Giust : Les dossiers en question.

[5]Pour une analyse sociologique de cette construction professionnelle et de ses reconversions, voir Bernard Desclaux, Du verrouillage à l’éclatement. Construction et reconversion de la profession de conseiller d’orientation. Pour cela, voir mon post Des livres en attente… qui n’attendent plus https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/04/16/des-livres-en-attente-qui-nattendent-plus/ et suivre les liens proposés.

 

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One Response to “Le bal des organisateurs”

  1. V Piquot Says:

    Une analyse éclairante sur un des métiers au nom aussi connu que la fonction reste mal comprise, y compris au sein de de l’institution.
    le rôle évolue cependant au fil des ans et tends vers une meilleurs connaissances entre les acteurs.
    La sévérité du parcours de recrutement contribue aussi sans doute à la qualité des professionnels du corps.
    NB : Deux remarques complémentaires, sans doute évidentes mais importantes, peuvent être annexées au texte.
    – Les missions des ex CO-PSY devenus PSYEN ont souvent été méconnues car complémentaires de ceux d’autres acteurs de l’Education nationale, sans que les liens soient clarifiés. Ils ont été (et sont encore parfois) perçus comme des spécialistes de toutes les orientations possibles pour chaque individu. Or une connaissance à la fois encyclopédique et sagace sur l’orientation n’existe à ma connaissance pas. Il me paraît même irréaliste d’imaginer qu’elle puisse exister. Les évolutions à la fois du lycée, de l’enseignement supérieur et des besoins en emplois, sont trop rapides, erratiques et donc difficilement modélisables. Les CO-PSY, puis PSYEN sont des acteurs importants, mais les connaissances sont partagées par les professeurs – et le retour de leurs élèves ou étudiants -, les parutions spécialisées, le soutien de l’ONISEP et les agences régionales de l’orientation…et le suivi de l’actualité industrielle et économique.
    – La difficulté est de rendre les actions des uns et des autres utiles et efficaces. Or comme le suggèrent H. Bergeron et P. Castel dans « l’organisocène : du changement dans les sociétés surorganisées », nos structures complexes peinent à accepter de nouveaux modes de fonctionnement. La volonté de centralisme se déploie sous de nouvelles formes et contribue à morceler et rendre inefficace les différentes structures plutôt qu’à permettre des complémentarités par réseau. Ce dernier point me semble le plus inquiétant.

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