Orientation, le mot aux référents multiples

Il y a quelques jours, Ellen Thompson, Inspectrice générale de l’éducation, du sport et de la recherche, publiait sur LinkedIn un compte rendu de table ronde sur l’orientation[1]. Le post restitue les échanges d’une rencontre entre professionnels : des experts réunis, des débats nourris, une conviction partagée à l’arrivée. Représentatif, donc, non seulement de ce qui s’écrit, mais de ce qui se dit et se pense collectivement dans le champ.

C’est précisément pour cela qu’il mérite un examen attentif.

La série que je viens d’achever[2] montrait, à partir de textes académiques et institutionnels, que le mot « orientation » recouvre des réalités distinctes sans que cette distinction ne soit jamais nommée. Ce post en donne une illustration, mais d’un genre particulier : le flottement ne s’y produit pas dans l’abstraction d’un rapport, il s’est d’abord produit dans une salle, entre des intervenants qui ont parlé avec compétence et sincérité. Le texte en est la trace.

Un objet posé d’emblée comme unique

Le post s’ouvre sur un objet clairement identifié : l’orientation. Un seul mot, une seule entité. Quatre propositions suivent, qui résument sans doute les échanges tenus lors de la table ronde. Elles déroulent les caractéristiques de l’orientation, introduites par le pronom « elle ». C’est là que l’analyse commence.

Première proposition :

L’orientation est au cœur de notre modèle éducatif, à la fois levier d’émancipation et enjeu d’équité sociale.

? De quoi parle-t-on ici ? Des procédures institutionnelles d’affectation, qui organisent les transitions entre filières ? Des pratiques d’éducation à l’orientation, qui préparent les jeunes à construire un projet ? Les deux formulations sont défendables, mais elles ne désignent pas le même objet et n’appellent pas les mêmes politiques.

Deuxième proposition :

Elle reste pourtant encore marquée par de fortes inégalités sociales, territoriales et de genre.

? Qui est marquée par ces inégalités ? Les résultats des procédures d’affectation, c’est-à-dire les parcours effectivement empruntés selon l’origine sociale ou le territoire ? La formulation des choix par les jeunes eux-mêmes, c’est-à-dire les aspirations et les représentations qui pèsent sur les projets ? Ce n’est pas la même chose : dans le premier cas, on interroge le système ; dans le second, les individus.

Troisième proposition :

Elle ne peut plus être pensée comme un simple moment de décision, mais comme un processus progressif, nécessitant le développement de véritables compétences à s’orienter.

? Le référent a changé. On parle cette fois du processus individuel de construction d’un projet, non plus des procédures ni des inégalités de résultats. Ce glissement n’est pas signalé : le même pronom « elle » continue de fonctionner, comme si l’objet était resté le même.

Quatrième proposition :

Le système demeure complexe et parfois peu lisible pour les familles.

? Et de quel système parle-t-on ? Celui des procédures d’orientation et des paliers institutionnels ? Celui de l’accompagnement disponible dans les établissements ? Celui des offres de formation et de leurs débouchés ? Chacune de ces lectures est possible ; aucune n’est précisée.

Ce que ce flottement produit

À chaque proposition, le pronom « elle » désigne un objet différent : les procédures, les résultats, le processus individuel, le système d’information. Quatre réalités distinctes, temporellement, institutionnellement et politiquement. Quatre objets qui n’appellent pas les mêmes acteurs, ni les mêmes leviers, ni les mêmes évaluations de résultats.

Et pourtant, sous le même mot, dans le même post, présentés comme les facettes d’un objet unique, ils passent sans friction.

C’est le mécanisme que la série précédente a décrit : la polysémie non nommée ne produit pas de malentendus visibles. Elle produit l’inverse. Elle permet que des intervenants aux préoccupations très différentes, des responsables de procédures, des praticiens de l’accompagnement, des chercheurs en sociologie des inégalités, des spécialistes de l’information sur les métiers, puissent se retrouver autour d’une même table, acquiescer aux mêmes propositions, et repartir avec la conviction partagée d’avoir parlé de la même chose.

De fait, ils n’ont pas parlé de la même chose. Mais rien dans le discours ne l’a rendu visible.

 

Ce n’est pas une critique adressée à cette auteure en particulier, dont le texte est, répétons-le, représentatif de l’état du discours dans le champ. C’est une observation sur le champ lui-même : la confusion des référents sous un terme unique est ce qui permet au consensus de tenir. Tant que personne ne demande de quoi, exactement, on parle, tout le monde peut continuer à parler.

Bernard Desclaux

PS. Je vous annonce le début d’une nouvelle série poursuivant ces analyses sémantiques : Orientation : les mots qui font les politiques. 

Notes

[1] https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7443123283958562816/?originTrackingId=rktOUIE3XgwkvKzBGBx9FQ%3D%3D

[2] Et qui commençait par ce post : Orientation : la question que personne ne pose https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/03/16/orientation-la-question-que-personne-ne-pose/ avec à la fin la liste des posts.

 

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This entry was posted on jeudi, avril 23rd, 2026 at 10:58 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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