La thèse d’Agathe Gabillaud, soutenue le 19 septembre 2025 à Université Paris Cité[1], apporte la première démonstration empirique à grande échelle de l’efficacité du programme Télémaque sur l’autocensure des jeunes de milieux modestes. La preuve scientifique paraît solide. Mais peut-on en tirer des conclusions sur l’efficacité du mentorat, et qui finance la recherche qui en apporte la preuve ?
Une étude qui présente bien
Rigueur du travail. Le protocole compare une cohorte de 709 jeunes accompagnés six ans par l’association Télémaque, dans un binôme entre un salarié d’entreprise mécène de compétences et un collégien résidant en quartier prioritaire, à un groupe contrôle apparié de 761 jeunes. La marge d’erreur déclarée est de 3,5 %. L’autocensure est mesurée par une échelle psychométrique propre, en cinq facteurs et 22 items, construite et validée dans le cadre de la thèse.
Résultats substantiels. 82 % des jeunes Télémaque envisagent au moins un baccalauréat plus trois contre 55 % du contrôle. 50 % visent un baccalauréat plus cinq contre 27 %. 39 % des filles s’orientent vers les filières scientifiques contre 26 %. La médiation analytique identifie deux variables psychologiques par lesquelles le mentorat opère sa transformation : l’auto-efficacité au sens d’Albert Bandura, et le bien-être subjectif à l’école.
Choix d’un terrain unifié. Les évaluations disponibles du mentorat en France, dont celles produites par l’INJEP sur le plan « 1 jeune 1 mentor » lancé en 2021, peinaient à établir des effets robustes du fait de la diversité des dispositifs abrités sous le label commun. Gabillaud apporte ici une démonstration solide, sur un dispositif spécifique, avec protocole comparatif rigoureux. Le résultat valide ce que les promoteurs du mentorat affirment depuis vingt ans. À propos de Télémaque, au moins.
Mais que mesure-t-elle vraiment ?
Peut-on aussi facilement extrapoler ces résultats à « le mentorat » en général ? Examinons la question méthodologique. Le protocole oppose une cohorte mentorée qui reçoit, sur la durée de l’étude, une attention différentielle dont est privée le groupe contrôle. Trois sources d’attention s’accumulent : celle du mentor lui-même, celle de l’association qui suit ses filleuls pendant six ans, et celle de la recherche doctorale qui les interroge périodiquement. Aucune n’est isolable du « traitement mentorat » proprement dit.
C’est ce que les sciences sociales désignent depuis Henry Landsberger sous le nom d’effet Hawthorne[2]. Les sujets d’une étude modifient leur comportement du fait même d’être observés. Appliquée stricto sensu, la critique amène à se demander si l’effet documenté tient au mentorat en tant que tel ou à l’attention adulte particulièrement soutenue dont bénéficie la cohorte.
La nuance, toutefois, mérite d’être précisée. L’institution scolaire mobilise une attention adulte abondante. Un élève rencontre, au cours d’une année, des dizaines d’adultes attentifs : enseignants, CPE, AED, infirmière scolaire, médecin scolaire, assistante sociale, ou PsyEN. L’attention est là. Mais elle est fragmentée, dispersée, sans continuité garantie. Un élève peut être suivi attentivement par tel professeur en quatrième, perdu de vue en troisième, repris ailleurs en seconde. La réduction des effectifs des PsyEN-EDO supprime par ailleurs une couche d’attention spécialisée et continue qui jouait historiquement ce rôle de fil rouge dans le suivi des élèves[3].
Ce qui distingue Télémaque n’est donc pas l’attention adulte en tant que telle, mais la combinaison de trois variables : la temporalité longue (six ans), l’organisation systématique (protocoles, sorties, points d’étape), et la charge symbolique forte. Le nom même renvoie au mythe homérique. Télémaque est le fils d’Ulysse parti à la recherche de son père absent, guidé par Mentor (Athéna déguisée) dans son voyage initiatique. L’association reprend cet imaginaire et lui ajoute la dimension contemporaine de l’ascension sociale par mécénat d’entreprise. La charge symbolique est forte, et mobilisable pour la rhétorique.
Cette combinaison, durée, organisation, symbolique, est rare. Et coûteuse. Ce que la thèse Gabillaud mesure n’est probablement pas l’efficacité du mentorat comme catégorie générique, mais l’efficacité d’un dispositif particulier qui combine ces trois caractéristiques. La formulation analytique la plus juste serait celle d’un effet de structuration symbolique prolongée. Conséquence importante : l’effet n’est pas mécaniquement transférable aux mentorats plus ponctuels qui constituent l’immense majorité des programmes massifiés et qui mobilisent des bénévoles ponctuels plutôt que des salariés en mécénat de compétences.
La main de la CIFRE
Examinons les conditions matérielles dans lesquelles la recherche a été conduite. La thèse Gabillaud a été réalisée dans le cadre d’une convention industrielle de formation par la recherche (CIFRE). Ce dispositif est peu connu du grand public[4].
Créé en 1981, géré par l’Association nationale de la recherche et de la technologie (ANRT) sous tutelle du ministère de la Recherche, la CIFRE couple trois acteurs sur trois ans. Un doctorant ou une doctorante, qui devient salarié de l’organisation partenaire. Un laboratoire universitaire, qui assure l’encadrement scientifique. Une organisation partenaire (entreprise, association, fondation ou collectivité), qui définit avec le laboratoire le sujet d’intérêt commun. L’État subventionne l’organisation partenaire à hauteur d’environ 14 000 euros par an pendant trois ans. Environ 1 500 nouvelles conventions sont signées chaque année.
Le dispositif est honorable. Il favorise la collaboration entre recherche publique et monde économique. Il produit des docteurs employables. Mais il a une conséquence structurelle qu’il faut nommer : il sélectionne en amont les objets qui peuvent être étudiés.
Une CIFRE suppose en effet que l’organisation partenaire dispose des ressources organisationnelles et financières pour porter le projet sur trois ans. Une petite association de quartier sans permanents salariés, sans budget pluriannuel sécurisé, sans capacité d’accueillir un doctorant comme salarié, ne peut pas conventionner. Une thèse CIFRE sur le mentorat ponctuel tel qu’il s’observe massivement dans ces associations est strictement impossible. Il n’y aurait pas de partenaire conventionnable au sens de l’ANRT, pas de cohorte stable à apparier, pas de référent professionnel identifiable pour signer la convention.
Le terrain dicte ce qu’il est possible d’étudier, donc ce qu’il est possible de valider scientifiquement. Bourdieu et Passeron insistaient dès Le Métier de sociologue en 1968 sur la construction sociale de l’objet scientifique[5]. L’objet n’est jamais donné, il est construit, et sa construction est socialement déterminée. La thèse Gabillaud en fournit une illustration nette. Elle n’étudie pas le mentorat en général, elle étudie Télémaque, parce que seul Télémaque rendait possible le protocole de recherche.
Une boucle de validation
L’État finance Télémaque depuis 2005, par mécénat de compétences[6] appuyé par le Crédit d’impôt mécénat (60 % des dons déductibles), par partenariat avec le ministère de l’Éducation nationale, par intégration ultérieure dans l’écosystème « 1 jeune 1 mentor » depuis 2021. L’État finance ensuite la recherche qui évalue Télémaque, par la subvention CIFRE versée à l’ANRT. La recherche valide Télémaque sur les critères qu’elle pose elle-même (auto-efficacité, autocensure, aspirations scolaires). L’État utilise enfin cette validation pour justifier la massification du programme « 1 jeune 1 mentor » à 200 000 jeunes par an.
Aucun maillon n’est illégitime pris isolément. La CIFRE est honorable. La thèse est rigoureuse. Télémaque est un programme effectivement structuré. Le ministère est dans son rôle quand il cherche des évaluations. C’est l’agencement de l’ensemble qui constitue ce mécanisme de validation. La science est mobilisée pour valider une opération politique qui finance la production de la science qui la valide.
Lors de la publication du rapport adopté par le Parlement européen le 11 novembre 2021 qui soutenait le Mentorat, j’écrivais : « L’État crée donc des dispositifs en subventionnant des acteurs de la société civile »[7]. Cette analyse vaut tout autant pour la validation scientifique du mentorat français cinq ans plus tard, à un détail près qui en étend la portée. L’État ne se contente plus de financer le marché privé (déduction CESU) et le tiers-secteur associatif (subventions, appels à projets, CIFRE). Il finance désormais aussi la recherche qui valide ces dispositifs. Trois maillons au lieu de deux.
Une méthode très générale
Cette mécanique s’inscrit dans un mouvement plus large que la France n’a fait que rejoindre. La politique fondée sur la preuve (« evidence-based policy ») est devenue depuis les années 2000 un référentiel international dominant. L’intention est louable. Mais elle souffre d’un biais structurel. Ce qui peut être prouvé est ce qui peut être mesuré. Les dispositifs structurés mesurables tendent à concentrer les preuves au détriment des pratiques non structurées qui restent dans l’ombre. Alain Desrosières, fondateur français de la sociohistoire de la statistique, l’a formulé d’une manière qui éclaire le cas Télémaque : prouver et gouverner ne sont pas deux opérations indépendantes[8]. Les indicateurs ne mesurent pas une réalité préexistante, ils contribuent à la construire en sélectionnant ce qui mérite d’être compté. L’évaluation à finalité gestionnaire transforme par retour la nature même de la décision politique qu’elle prétend seulement éclairer.
Et après ?
Rien de tout cela ne disqualifie la thèse Gabillaud. C’est un travail rigoureux, conduit par une chercheuse compétente, soutenu par un jury international avec la présence de Simon Larose, figure majeure de la recherche sur le mentorat à l’Université Laval. Ses résultats sont mesurables, reproductibles dans leur méthodologie, et instructifs sur les ressources psychologiques que mobilise Télémaque chez les jeunes qui en bénéficient.
Il faut seulement lire ces résultats sous leur statut véritable : preuve spécifique d’un dispositif spécifique produite dans un cadre spécifique. Ces preuves spécifiques à propos du dispositif Télémaque ne peuvent entrer dans un argumentaire général à propos du mentorat. Et donc pas de validation politique automatique de « 1 jeune 1 mentor » dans sa version massifiée.
Les opérateurs du mentorat (Collectif Mentorat, associations membres, ministères concernés) vont nécessairement mobiliser cette thèse comme preuve scientifique d’efficacité dans le débat des prochaines années. Cette mobilisation est légitime à condition d’être faite avec les précautions que la critique méthodologique impose. Faute de quoi la preuve devient propagande, et la science devient outil de communication.
Reste l’essentiel, qu’aucune critique méthodologique ne saurait évacuer. Les jeunes de milieux modestes s’autocensurent effectivement dans leurs choix d’orientation, et cette autocensure produit des trajectoires inégalitaires. Une partie de la solution peut effectivement passer par des dispositifs comme Télémaque. Une autre partie passe nécessairement par autre chose : la qualité de l’école publique, la stabilité des professionnels qui y exercent, la régulation des inégalités d’accès aux études supérieures, l’organisation politique de la mixité scolaire et sociale. La preuve scientifique de l’efficacité du mentorat ne dit rien de cette autre partie. Elle ne peut pas dire ce sur quoi elle n’a pas porté.
Une question à mes collègues. Selon votre expérience de terrain, la massification du mentorat associatif compense-t-elle la régression des moyens de l’orientation institutionnelle ? Ou bien ces deux mouvements opèrent-ils en fait sur des terrains et des publics différents qui ne se recouvrent pas ?
N’hésitez pas à commenter !
Notes
[1] Gabillaud, A. (19 septembre 2025). Comprendre l’autocensure dans les choix d’orientation et son impact sur les jeunes de milieux modestes dans un programme de mentorat [Thèse de doctorat]. Université Paris Cité, Laboratoire de Psychologie et d’Ergonomie Appliquées (LaPEA), dir. F. Zenasni, co-encadrement L. Sovet. Voir aussi l’interview de l’auteure publiée sur Carenews : Télémaque (10 avril 2026). Le mentorat pour favoriser les choix d’orientation des jeunes : 3 questions à Agathe Gabillaud. https://www.carenews.com/telemaque/news/le-mentorat-pour-favoriser-les-choix-d-orientation-des-jeunes-3-questions-a-agathe-1 (consulté le 11 mai 2026).
[2] Landsberger, H. A. (1958). Hawthorne Revisited. Cornell University Press. L’effet désigne la modification du comportement des sujets d’une étude due à l’attention dont ils font l’objet, indépendamment du traitement administré. Pour une discussion critique des données originales : Levitt, S. D. et List, J. A. (2011). Was there really a Hawthorne effect at the Hawthorne plant ? An analysis of the original illumination experiments. American Economic Journal: Applied Economics, 3(1), 224-238.
[3] Sur le retrait des PsyEN-EDO et la mutation du conseil d’orientation, voir notamment les analyses syndicales du SNES-FSU et de l’APsyEN ; voir aussi Desclaux, B. (2 mai 2024). De l’utilité du CIO et de son directeur. Blog Educpros. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2024/05/02/de-lutilite-du-cio-et-de-son-directeur/ (consulté le 11 mai 2026).
[4] La convention industrielle de formation par la recherche (CIFRE) https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/la-convention-industrielle-de-formation-par-la-recherche-cifre-47772
[5] Bourdieu, P., Chamboredon, J.-C. et Passeron, J.-C. (1968). Le Métier de sociologue. Préalables épistémologiques. Mouton. La thèse centrale, formulée dès l’introduction, est que l’objet scientifique n’est jamais donné mais construit, et que sa construction est socialement déterminée par les conditions matérielles et institutionnelles de la recherche.
[6] Le mécénat de compétences permet à une entreprise de mettre gratuitement à disposition d’une association d’intérêt général le temps de travail de ses salariés, qui demeurent rémunérés par leur employeur, en contrepartie d’une réduction d’impôt de 60 % du coût salarial correspondant (loi n° 2003-709 du 1er août 2003 dite « loi Aillagon », article 238 bis du Code général des impôts). Télémaque y a massivement recours pour recruter ses mentors.
[7] Desclaux, B. (26 novembre 2021). La promotion du mentorat par l’Europe. Blog Educpros. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2021/11/26/la-promotion-du-mentorat-par-leurope/. Ce post analysait le rapport adopté par le Parlement européen le 11 novembre 2021 sur l’espace européen de l’éducation (référence 2020/2243(INI)).
[8] Desrosières, A. (2014). Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques (préf. E. Didier). La Découverte. Voir aussi Desrosières, A. (2008). Gouverner par les nombres. L’argument statistique II. Presses des Mines.
Merci pour cette présentation critique bienvenue. J’ajouterai une interrogation. Les élèves recrutés par Telemaque étaient des élèves volontaires. S’ils étaient volontaires, n’était-ce pas déjà parce qu’ils avaient des dispositions singulières, non mesurées statistiquement, qui les auraient peut-être conduits, en l’absence de mentorat, à se tourner malgré tout vers des études jugées plus ambitieuses par rapport à d’autres élèves au profil sociologique comparable. Les determinants sociaux échappent en grande partie aux statistiques, car ils passent comme le dit Bernard Lahire par de fines voies d’eau, ils se cachent dans des détails en apparence anodins. C’est tout l’intérêt d’un travail biographique. Sans doute le mentorat vient-il activer, confirmer et renforcer ces dispositions, de sorte que son effet est sans doute bien réel. Mais ces études statistiques, malgré toute leur robustesse, ignorent ma complexité des mécanismes par lesquels l’individu se construit. Ils ne peuvent faire autrement, sauf à concevoir un questionnaire sans fin. Le problème ne réside donc pas dans la robustesse ou dans la rigueur de ce genre d’études, mais dans les conclusions qui manquent parfois de prudence et, plus encore, dans l’usage de ces conclusions par les pouvoirs publics, sans przndre en compte les limites qui vont avec.
En effet, la question du qui et comment les personnes rentrent dans le dispositif est centrale. Mais cette question relève de l’expérience elle-même. Je voulais surtout examiner le dispositif social dans lequel la thèse s’inscrit. Mais merci pour cette remarque essentielle.