Le post précédent montrait comment la polysémie d’orientation permet au rapport d’aligner ses propositions sur ses constats[1]. Une question restait ouverte : que devient, dans le texte, ce qui résiste au glissement de sens ? Affelnet, Parcoursup, le tri par les notes, la sélection des conseils de classe. Ces objets ne se laissent pas réécrire en termes d’élaboration personnelle. Le rapport en fait quelque chose de précis : il les évacue hors de l’agenda.
Post 3 de la série « Orientation : les mots qui font les politiques »
Une précision sur le mot agenda
Avant d’entrer dans la matière, une précision s’impose. Le mot agenda est employé ici dans son sens politiste : l’ensemble des problèmes qu’une autorité publique prend en charge, ceux qu’elle reconnaît comme méritant un traitement, ceux qu’elle inscrit dans son champ d’action. Pas l’agenda au sens du calendrier des réunions, donc, ni au sens du programme politique. L’agenda d’un texte parlementaire, en ce sens, c’est ce qu’il pose comme objet de problématisation, ce qu’il instruit, ce qu’il propose. Et corrélativement, ce qu’il ne pose pas comme objet, ce qu’il n’instruit pas, ce qu’il n’a pas à proposer.
Affelnet en quatre lignes
Mentionner un objet ne suffit pas à le mettre à l’agenda. Encore faut-il en faire un objet de problématisation, qui appelle des recommandations à son endroit. Cette distinction entre mentionner et instruire est l’outil principal de la lecture qui suit. Le rapport ne supprime pas les objets de tri ; il les mentionne. Il ne les instruit pas comme problèmes politiques.
Le rapport consacre à Affelnet une section titrée « Perfectionner le fonctionnement d’Affelnet ». La plateforme y est présentée pour ce qu’elle est techniquement : un outil d’aide à la décision pour les rectorats, qui prend en compte les vœux des familles et le secteur de résidence pour affecter les élèves dans les lycées après la troisième. Deux points d’attention sont signalés : les effets-frontière qui pénalisent les élèves résidant à proximité d’un bassin d’attractivité d’une autre région académique, et l’impossibilité de demander une place en internat avant la décision d’admission. Une seule proposition en ressort, la proposition 8 : ajouter la fonction internat à l’outil.
C’est tout. Affelnet, qui est l’instrument par lequel l’institution scolaire affecte plusieurs centaines de milliers d’élèves chaque année, qui structure la hiérarchie effective des lycées sur un territoire, qui produit en sortie une part substantielle de la ségrégation entre établissements et de la non-mixité sociale, est traité en une page sur deux questions techniques. Son rôle dans la fabrication des trajectoires n’est pas instruit. Ses critères de classement, ses pondérations, l’effet de ses paramétrages académiques sur la composition sociale des établissements, son interaction avec les politiques de carte scolaire, son rapport aux dérogations : rien de tout cela n’est posé comme problème. Le rapport perfectionne un outil sans interroger ce que cet outil produit.
Parcoursup sous l’angle de la transparence
Le traitement de Parcoursup occupe davantage de place. La section qui lui est consacrée, intitulée « Imposer une transparence exemplaire sur Parcoursup », fait quatre pages. Elle est plus dense, plus argumentée, plus charpentée. Elle comporte quatre propositions (9, 10, 11, et la proposition individuelle 12 du rapporteur Bonnet, sur laquelle le post 4 reviendra). On pourrait penser qu’elle instruit la plateforme comme problème politique. Une lecture serrée montre qu’il n’en est rien.
L’angle adopté est exclusivement celui de la transparence. Transparence des algorithmes nationaux, transparence des outils d’aide à la décision utilisés par les formations, transparence des critères d’examen des dossiers, transparence sur la prise en compte des lettres de motivation. À chaque fois, la solution prescrite est de rendre public ce qui ne l’est pas, de publier ce qui circule sans être affiché, d’inscrire dans la loi les obligations de communication. La transparence est un objectif politique en lui-même, et il est défendable. Mais c’est un objectif qui présuppose précisément ce qu’on aurait pu vouloir interroger : le fait qu’il existe une plateforme nationale qui sélectionne l’accès à l’enseignement supérieur, et qui le sélectionne par mise en concurrence des candidatures sur des critères choisis par chaque formation.
Le rapport ne pose pas la question de la sélection comme telle. Il la précède d’une formulation qui mérite attention : « Il est nécessaire de rendre l’orientation post-bac plus transparente, plus juste et plus lisible ». Trois adjectifs en gradation : transparence, justice, lisibilité. La justice y est introduite mais immédiatement réinscrite dans le paradigme de la transparence (« en garantissant un accès équitable à l’enseignement supérieur »). Aucune des quatre propositions ne porte sur les critères de sélection eux-mêmes, sur leur légitimité, sur les mécanismes par lesquels ils produisent une hiérarchie sociale des admissions. Elles portent sur la communication des critères. Le tri continue ; on en explique mieux les rouages.
Le tri par les notes en demi-phrase
Plus révélatrice encore est la manière dont le rapport traite la sélection scolaire au sens propre, celle qui s’opère dans les conseils de classe. Au détour d’un paragraphe sur le rôle des enseignants dans la mission d’orientation, page 18, on lit ceci : « l’orientation effective des élèves relève à la fois des décisions du conseil de classe qui réunit l’équipe pédagogique, et des procédures d’affectation et de sélection qui reposent sur les notes »[2]. La phrase est posée. Elle est précise. Elle énonce clairement que ce qui détermine effectivement les trajectoires, ce sont des décisions de tri prises sur la base des notes scolaires, dans le cadre institutionnel des conseils de classe et des procédures d’affectation.
C’est la phrase qui aurait pu ouvrir l’instruction du tri institutionnel comme objet de problématisation. Le rapport n’en fait rien. Le paragraphe enchaîne immédiatement sur la nécessité de mieux préparer les enseignants à la mission d’orientation. La phrase apparaît, elle est lue, elle disparaît. Aucune des 45 propositions du rapport ne porte sur la décision du conseil de classe comme acte d’orientation. Aucune ne porte sur l’usage des notes comme critère de tri. Aucune ne propose d’examiner ce que produit ce mode de sélection sur les trajectoires et sur les personnes elles-mêmes.
Cette mention en demi-phrase n’est pas une omission. Elle est l’inverse d’une omission. Une omission laisserait l’objet absent. Le rapport, lui, énonce l’objet, le donne à voir, et passe. C’est précisément cette opération qui constitue ce que je propose d’appeler le hors-champ politique : un objet est dit, mais il n’est pas instruit. Il est mentionné, mais il n’est pas mis à l’agenda.
Une décision lourde de conséquences
Pour qualifier cette opération, on peut utilement convoquer Patrick Hassenteufel, qui a beaucoup travaillé sur la fabrique politique des problèmes publics. Une de ses formulations centrales est que la mise sur agenda est déjà, en elle-même, une décision lourde de conséquences pour l’ensemble d’une politique publique[3]. Et, ajoute-t-il, la non-mise sur agenda l’est tout autant. Décider de ne pas instruire un problème comme problème, c’est en faire un non-problème. Et un non-problème n’a pas à être traité.
Le rapport Bonnet-Croizier prend cette décision sur le tri institutionnel. Il ne le prend pas frontalement, par un énoncé qui dirait « les procédures de tri ne relèvent pas de notre mandat ». Il le prend par la pratique : en mentionnant les objets sans les instruire, en consacrant à Affelnet une page de questions techniques, en réécrivant Parcoursup comme problème de transparence, en signalant le tri par les notes pour mieux passer à autre chose. À l’arrivée, l’agenda du rapport sur les 45 propositions est constitué. Sur cet agenda, le tri institutionnel n’est pas. Cette absence n’est pas un oubli. Elle est une décision.
Pourquoi cette décision
On peut comprendre cette décision sans la justifier. Plusieurs raisons s’enchaînent.
La première tient au mandat même d’une mission flash. Une mission flash a quelques semaines pour formuler des recommandations directement praticables. Mettre à l’agenda les procédures de tri institutionnel ouvrirait un chantier politique de grande ampleur (Affelnet et son paramétrage, les critères des conseils de classe, l’usage des notes pour orienter), qui dépasse largement ce qu’une communication parlementaire peut porter en quelques semaines. Il y a une cohérence entre le format et l’évacuation. Le format ne permet pas la prise en charge.
La deuxième tient au mandat politique des deux rapporteurs. Mettre à l’agenda le tri institutionnel reviendrait à interroger la légitimité des procédures que l’État continue d’opérer pour distribuer les élèves dans les filières. C’est un débat politique de fond, qui n’est pas porté par les commanditaires du rapport et qui n’est revendiqué par aucun des deux rapporteurs comme tel. Il y a une cohérence entre les conditions politiques de production du rapport et son agenda.
La troisième tient à la disponibilité des solutions. Une politique publique ne met sur agenda un problème que si elle dispose, ou peut produire dans un délai raisonnable, des solutions à lui apporter. Or il n’existe pas, dans la palette de l’institution scolaire française, de solutions disponibles à la question du tri institutionnel comme tel. Les solutions disponibles sont du côté de l’aménagement des dispositifs (transparence, accompagnement, formation, coordination). C’est sur ces solutions que les recommandations peuvent porter. Le tri reste hors d’atteinte.
Ces trois raisons n’épuisent pas l’analyse. Mais elles suffisent à comprendre pourquoi un rapport sérieux, conduit par deux députés engagés, peut consacrer 46 pages à l’orientation sans instruire le tri institutionnel comme objet politique. Ce n’est pas un défaut du rapport. C’est un effet du format.
Ce que cet effet rend visible
Ramené à la question conductrice de la série, cet effet est instructif. Sur les corpus précédents (le webinaire VLH, la note Muxel), les procédures de tri étaient mentionnées, problématisées, parfois critiquées[4]. Le webinaire en parlait au gré des intervenants, la note Muxel en faisait un objet d’analyse parmi d’autres. Le format oral et le format académique laissaient ces objets en semi-visibilité : ils étaient présents, discutables, traitables.
Le format parlementaire les met à distance. Il ne les supprime pas, il ne les nie pas. Il les évacue de l’ordre du jour. Cette opération est consubstantielle au format. Une mission flash ne peut pas porter ce que son mandat ne lui permet pas de porter. Et ce qu’elle ne peut pas porter, elle l’évacue avec une précision qui ne laisse rien au hasard : mention en demi-phrase, traitement technique, réécriture en problème de transparence, paraphrase en problème d’élaboration personnelle. Toutes les opérations sont possibles. La seule qui ne l’est pas, c’est la mise sur agenda.
Le rapport Bonnet-Croizier est, à cet égard, plus radical que les corpus précédents. Il rend invisible ce que les autres laissaient visible. Pas parce qu’il serait moins lucide ; les rapporteurs ont vu et nommé. Parce que son format l’exige.
Une question pour le post suivant
Ces remarques sur l’agenda vidé débouchent sur une autre question. Si le rapport évacue les questions politiques de fond, où peut-on lire en lui les arbitrages politiques qui se font malgré tout ? Le format harmonise les positions des deux rapporteurs. Mais il signale quatre exceptions, sous la forme de propositions individuelles attribuées à l’un ou à l’autre. Lues ensemble, ces propositions individuelles ouvrent une lecture politique du rapport que la version harmonisée recouvre. Le post suivant les prend pour objet.
N’hésitez pas à commenter !
Bernard Desclaux
Notes
[1] Desclaux, B. (avril 2026). Un rapport, les deux parties de l’iceberg. Post 2 de la série « Orientation : les mots qui font les politiques ». https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/05/17/un-rapport-les-deux-parties-de-liceberg/ . Le post précédent montrait comment le rapport aligne ses propositions sur ses constats par le glissement entre les sens du mot orientation, et signalait que cette mécanique ne s’applique pas aux objets purement institutionnels et procéduraux qui résistent à la réécriture.
[2] Bonnet, A. et Croizier, L. (8 juillet 2025). Mission flash sur l’évaluation de l’accompagnement des élèves à la découverte des métiers et à l’orientation. Communication à la Commission des Affaires culturelles et de l’éducation, Assemblée nationale. p. 18. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/documents/decouvmet/l17n425864078_document.pdf (consulté le 30 avril 2026). La phrase apparaît à la fin du paragraphe consacré au rôle des enseignants dans la mission d’orientation. Elle n’est suivie d’aucune analyse ni d’aucune proposition portant sur les conseils de classe ou sur l’usage des notes comme critère d’orientation.
[3] Hassenteufel, P. (2010). Les processus de mise sur agenda : sélection et construction des problèmes publics. Informations sociales, n° 157, p. 50-58. DOI : 10.3917/inso.157.0050. La formulation citée figure en conclusion de l’article. Hassenteufel y développe l’idée que la décision de mettre ou de ne pas mettre un problème à l’agenda d’une politique publique préforme l’ensemble des choix qui suivront, en restreignant l’espace des solutions envisagées. Voir aussi, du même auteur, l’ouvrage de référence : Hassenteufel, P. (2021). Sociologie politique : l’action publique (3e éd.). Armand Colin.
[4] Sur le traitement des procédures dans les corpus précédents, voir notamment le post 5 de la série « Orientation : les mots qui brouillent les politiques » : Desclaux, B. (7 avril 2026). Le professionnel de l’orientation : un poste construit sur une contradiction. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/04/07/le-professionnel-de-lorientation-un-poste-construit-sur-une-contradiction/ (consulté le 30 avril 2026). Ce post analysait notamment comment le webinaire VLH et la note Muxel maintenaient les procédures dans le champ de l’analyse, même si leur traitement restait partiel. Sur la position publique défendue ailleurs sur la question des procédures : Desclaux, B. et Quairel, J.-M. (24 janvier 2023). Supprimer les procédures d’orientation au collège pour faire respirer le système éducatif. Le Monde. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2023/01/30/supprimer-les-procedures-dorientation-au-college/ (consulté le 30 avril 2026).