Ce que l’ordre d’une « brève histoire » donne à lire
La tribune que Jean-Pierre Bellier vient de consacrer aux psychologues de l’Éducation nationale[1] soulève, dès son ouverture, une question que l’on remarque à peine : celle de son ordre. Car elle commence par les psychologues scolaires, alors que les conseillers d’orientation sont les plus anciens. Pourquoi raconter les cadets avant les aînés ? Et que ce choix trahit-il ?
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Un ordre pris à rebours de la chronologie
L’écart, pourtant, saute aux yeux. La filiation des conseillers remonte à l’INOP de 1928[2], quand la psychologie scolaire ne naît qu’à la Libération, entre 1944 et 1947. Bellier le sait parfaitement, puisqu’il qualifie lui-même la lignée des conseillers de « plus ancienne encore ». Commencer malgré tout par les cadets n’est donc pas une inadvertance : c’est une décision de récit, et toute décision de récit appelle interprétation.
Je dois ici au lecteur une forme de transparence : je ne suis pas neutre. La lignée que Bellier place en second, celle des conseillers d’orientation, est la mienne. On me pardonnera donc de m’arrêter sur un détail que d’autres jugeraient véniel, l’ordre dans lequel on présente les choses est rarement gratuit : il pose une hiérarchie.
La raison la plus immédiate est d’ailleurs personnelle, et l’auteur ne s’en cache pas. Le « je » qui conduit la tribune est celui d’un psychologue scolaire : Bellier appartient, par ses origines, à la lignée qu’il place en tête, comme je l’ai rappelé dans le billet d’introduction. Commencer par elle, c’est commencer par sa propre maison. Le procédé est parfaitement légitime, mais il n’est pas sans effet : il colore la hiérarchie implicite de tout ce qui suit.
Le fil conducteur n’est pas l’orientation, c’est la psychologie
Reste à comprendre pourquoi ce point de départ teinte à ce point la suite. La raison tient au fil conducteur de la tribune, qui n’est pas l’orientation, mais la psychologie comme identité professionnelle et sa reconnaissance. De ce point de vue, les deux lignées ne sont pas à égalité. Encore faut-il formuler cette inégalité avec précision.
La différence la plus visible est d’abord nominale. La psychologie scolaire porte le mot « psychologue » dans son intitulé même dès les années 1940, tandis que le conseiller n’a longtemps été qu’un « conseiller d’orientation », sans le mot, jusqu’en 1991. Or ce détail de vocabulaire devient un enjeu de statut dès lors que le titre de psychologue est légalement protégé, par la loi du 25 juillet 1985, dont la liste des diplômes d’application est fixée en 1990[3]. La dénomination cesse alors d’être une étiquette pour devenir un statut réglementé, adossé à des diplômes précis. C’est ce qui rend nécessaire la reconnaissance de 1991 pour les conseillers, puis le master de psychologie qu’exigera le corps de 2017.
Mais l’asymétrie va plus loin que le nom : elle tient à l’origine. Le psychologue scolaire naît « psychologue » au sein même de l’Éducation nationale ; clinique et développementale, adossée à Piaget et à Wallon, son identité psychologique est constitutive de la profession dès le départ. Le conseiller, lui, naît ailleurs, hors de l’école, dans le monde de l’orientation professionnelle et de la psychotechnique, et n’entre dans le second degré qu’en 1959. La psychologie y est d’abord un instrument (les tests de Binet et Simon, la psychologie différentielle) mis au service d’une fin qui, elle, n’est pas psychologique : le placement et l’orientation.
De là une question que le titre de 1991 ne tranche pas vraiment, et que Bellier effleure en qualifiant le conseiller de « premier professionnel de psychologie appliquée en France » : le conseiller est-il un psychologue qui exerce, ou un praticien qui utilise, entre autres outils, des instruments psychologiques ? Quarante années dans les services d’orientation, comme conseiller puis comme directeur de CIO, doublées d’une longue activité de formateur, m’ont appris que la question n’a rien d’académique : elle traverse l’identité quotidienne du métier[4].
J’irai plus loin, en assumant une position qui surprend parfois. Dans les années 1985-1991, je n’ai pas réclamé le titre de psychologue pour les conseillers, et je continue de ne pas le réclamer, bien que je sois moi-même psychologue de formation initiale. Deux raisons à cela. La première tient aux conditions d’exercice : telles qu’elles sont, dans nos établissements comme dans nos CIO, elles ne permettent pas d’exercer réellement la psychologie ; revendiquer le titre, c’est alors revendiquer un nom sans la chose. La seconde est comparative : ailleurs, et notamment au Québec, la profession de conseiller d’orientation et celle de psychologue relèvent de deux ordres distincts[5], deux métiers reconnus comme tels sans que l’un ait à se fondre dans l’autre. Rien n’imposait donc qu’en France le conseiller devînt psychologue pour être pleinement reconnu : c’était un choix, non une nécessité. Je ne suis pas seul à le penser ; mais nous sommes peu nombreux, et surtout peu audibles : face aux porte-voix syndicaux, qui ont porté la revendication du titre puis celle du corps, cette position est restée minoritaire et silencieuse.
Cette réserve faite, l’asymétrie que décrit Bellier reste réelle. La « longue marche » du conseiller a une double profondeur : se faire reconnaître comme psychologue par l’institution, ce qui fut acquis en 1991 ; mais d’abord se constituer comme psychologue, au sein d’une profession née vocationnelle et extra-scolaire. L’origine du psychologue scolaire est, en ce sens, plus « pure » : psychologique par naissance, et dans l’école. En ouvrant par elle, Bellier ne privilégie pas seulement la lignée qui portait déjà le nom ; il privilégie celle dont l’identité psychologique était, dès le départ, constitutive plutôt que conquise.
Un mythe fondateur plus noble
À cette primauté s’ajoute une inégalité d’un autre ordre, symbolique. La psychologie scolaire naît dans le moment le plus prestigieux de l’histoire républicaine récente : la Libération, le Conseil national de la Résistance, le projet d’une « réforme démocratique de l’enseignement » porté par le plan Langevin-Wallon. L’orientation, elle, naît dans un registre plus utilitaire : la psychotechnique, la sélection vocationnelle, le certificat obligatoire pour les apprentis, l’ouverture d’un centre par département.
Ouvrir le récit par 1944 plutôt que par 1928, c’est donc ancrer la profession dans une genèse humaniste, plus valorisante qu’une histoire de mesure et de tri. Wallon résumait la visée par une formule que rappelle la tribune : la psychologie scolaire doit « venir au secours de l’enfant ». L’ordre choisi installe d’emblée la profession du côté du secours à l’enfant plutôt que du côté du test et du classement. Pour avoir fait carrière du côté de l’orientation, je sais quelle réputation de mesure et de tri lui colle à la peau ; en ouvrant par 1944 et non par 1928, le récit s’épargne précisément ce soupçon, qui ne pèse que sur la lignée des conseillers.
Une logique développementale, et une visée argumentative
Il existe enfin une raison plus interne, et plus difficile à contester. L’ordre suivi n’est pas celui de la naissance des institutions, mais celui du parcours de l’enfant : d’abord le premier degré (la psychologie scolaire, future spécialité EDA), puis le second degré (l’orientation, future spécialité EDO). C’est exactement l’ordre que retiendra le décret de 2017, et celui de la formule ministérielle, citée par la tribune, d’un corps « de la maternelle jusqu’au lycée ». Pour une profession dont l’objet est le développement de l’enfant et de l’adolescent, ordonner le récit selon la trajectoire scolaire plutôt que selon l’ancienneté administrative relève d’une cohérence presque naturelle. La structure du récit épouse celle de son objet, et il serait excessif d’y voir une manœuvre.
Ces raisons se rejoignent toutefois dans une fonction d’ensemble. En posant dès l’ouverture la psychologie clinique et développementale comme matrice, l’auteur oriente toute la suite. La « longue marche » devient le mouvement par lequel l’orientation se « psychologise » peu à peu, du titre de 1991 au corps unique de 2017, pour rejoindre un idéal psychologique qui était là dès le commencement. Le récit acquiert ainsi une tension téléologique : la psychologie clinique était la destination, le corps unique en est l’accomplissement. Cette mise en place sert aussi le combat que l’auteur mène dans la seconde moitié de sa tribune, contre le « paradigme du choix unique », contre la réduction de la psychologie à ce qui est « quantifiable », contre une vision neuroscientifique jugée réductrice. Pour que cette défense porte, il fallait avoir établi d’entrée quelle psychologie l’on entend sauver : celle, clinique et humaniste, dont la psychologie scolaire est le porte-drapeau historique.
Ce que cet ordre révèle
L’ordre retenu n’est donc pas neutre, et c’est peu dire. Il fait converger une appartenance personnelle, une primauté psychologique (nominale autant que d’origine), un mythe fondateur plus noble, une logique développementale et une visée argumentative. On peut y lire une cohérence sincère : la conviction que l’âme psychologique de la profession est du côté clinique et développemental, là où elle fut, du côté de l’orientation, instrumentale et conquise de haute lutte. Sur le plan des faits, je partage assez largement ce constat : du côté de l’orientation, la psychologie fut d’abord un instrument, et le titre une conquête tardive. Mais, je l’ai dit plus haut, je n’en conclus pas qu’il faille pour autant fondre le conseiller dans le modèle clinique : un métier distinct, comme au Québec, restait possible.
Mais on peut aussi y déceler une trace plus gênante. Au moment même où la tribune, comme le rapport de l’IGESR de 2024, reconnaît que la spécialité EDO est la plus tiraillée, la moins lisible et la moins reconnue[6], l’architecture du récit ouvre et cadre par le pôle EDA, celui de l’auteur. Faut-il y voir une conviction théorique fondée, ou la reconduction, en miniature, de l’asymétrie même que le corps unique devait surmonter ? La question n’est pas que rhétorique. Car si l’ordre d’un récit suffit à reconduire une préséance, alors le « corps unique » de 2017 n’a peut-être unifié que le statut, sans toucher au rang que ce récit assigne à chaque lignée : les psychologues scolaires devant, les conseillers derrière.
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Bernard Desclaux
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Une histoire écrite par celui qui l’a faite https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/06/16/une-histoire-ecrite-par-celui-qui-la-faite/
Notes
[1]Jean-Pierre Bellier, « Psychologues de l’éducation nationale : brève histoire d’une longue marche », tribune, ToutEduc (rubrique Scolaire), 3 juin 2026. Sauf indication contraire, les faits et les formules attribués à Bellier ou à « la tribune » dans le corps du texte renvoient à ce texte ; les apports extérieurs sont signalés comme tels.
[2]La création de l’INOP en 1928 institutionnalise une pratique d’orientation professionnelle déjà existante, développée dans les années 1920 à la suite de la loi Astier du 25 juillet 1919 sur l’organisation de l’enseignement technique.
[3]Le titre de psychologue est protégé par l’article 44 de la loi n° 85-772 du 25 juillet 1985 ; la liste des diplômes en ouvrant l’usage est fixée par le décret n° 90-255 du 22 mars 1990, qui y inclut le diplôme d’État de psychologie scolaire (DEPS).
[4]Desclaux, B. (12 octobre 2017). PsyEN, l’orientation de la psychologie [billet de blog]. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/ (consulté le 14 juin 2026). Le titre y joue déjà sur l’ambiguïté : l’orientation que prend la psychologie autant que la psychologie mise au service de l’orientation.
[5]Au Québec, la profession de conseiller d’orientation et celle de psychologue relèvent de deux ordres professionnels distincts, l’Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec et l’Ordre des psychologues du Québec.
[6]IGESR, Les psychologues de l’éducation nationale de la spécialité « éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle », rapport n° 22-23 253B, mars 2024.