Le nom, le corps, le territoire, l’existence
La tribune de Jean-Pierre Bellier, parue dans ToutEduc le 3 juin 2026, raconte une « longue marche » vers le corps unique des psychologues de l’Éducation nationale[1]. Mais une question reste suspendue : pour quoi, exactement, s’est-on battu ? Et pourquoi si longtemps ? Réduire l’enjeu à la seule reconnaissance du titre, c’est passer à côté de l’essentiel.
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Un chiasme : le nom d’un côté, le corps de l’autre
Il faut remarquer d’emblée que la lutte n’a jamais eu un objet unique. L’alternative habituelle, entre « être reconnu comme psychologue » et « appartenir à un même corps », est trop simple. Le combat portait sur trois objets au moins, le nom, le corps et le territoire, et ces objets étaient répartis de façon dissymétrique entre les deux lignées. Commençons par les deux premiers, qui dessinent un chiasme presque parfait.
Nous, conseillers d’orientation, disposions d’un corps dès 1956, mais non du titre de psychologue. Notre combat fut donc celui du nom, conquis seulement en 1991, lorsque le conseiller devint « conseiller d’orientation-psychologue ». Les psychologues scolaires connaissaient la situation inverse : ils portaient le nom, « psychologue scolaire », depuis les années 1940, mais ne formaient pas un corps. Ils demeuraient statutairement des enseignants, recrutés parmi les instituteurs puis les professeurs des écoles et titulaires du DEPS. Leur combat fut celui du corps, et d’une qualification à la hauteur de ce nom.
Un seul mot, « reconnaissance », recouvrait donc deux demandes presque inverses : aux uns le nom sans le corps, aux autres le corps sans le nom. Et l’enjeu du nom devint d’autant plus vif que la loi du 25 juillet 1985 fit du titre de psychologue un statut protégé, réservé à des diplômes précis[2]. Du jour où le mot fut juridiquement gardé, ne pas le porter cessa d’être une nuance de vocabulaire pour devenir une exclusion. J’ajoute, et je l’ai dit dans le billet précédent, que je n’ai pour ma part jamais tenu ce nom pour nécessaire, position que je sais partagée, mais minoritaire et longtemps silencieuse ; c’est pourtant bien pour ce nom que ma profession, syndicats en tête, s’est battue.
Le territoire, ou l’asymétrie qu’on oublie
La lutte portait aussi, et peut-être surtout, sur un troisième objet que l’on oublie volontiers : un territoire. La tribune n’en dit presque rien ; or c’est lui qui éclaire le mieux la dissymétrie des deux combats. À sa création, la psychologie scolaire n’était pas confinée au premier degré : certains psychologues scolaires exerçaient dans le primaire, d’autres dans le secondaire.
L’arrivée des conseillers dans le secondaire, avec la réforme Berthoin de 1959, rebattit les cartes. Le ministère proposa alors aux psychologues scolaires en poste dans le second degré un choix : y rester, ou rejoindre le primaire. Beaucoup restèrent, et la cohabitation ne fut pas simple. Le conseiller, légitime sur le second degré, arrivait sur un terrain déjà occupé. J’ai connu, plus tard, assez de ces frontières internes pour savoir qu’elles laissent des traces longtemps après que les textes les ont effacées.
De cette géographie découle une asymétrie décisive. Du côté des psychologues scolaires, l’un des enjeux fut la présence dans le secondaire, le maintien ou le retour sur un terrain dont 1959 tendait à les écarter. Du côté des conseillers, rien de symétrique : nous ne réclamions pas le primaire. Au temps de l’orientation professionnelle, nous y intervenions pourtant, jusqu’à la fin du premier degré, où l’on faisait passer des tests aux élèves ; mais la profession consolida sa légitimité sur le second degré, dont le CIO devint le point d’ancrage[3], sans chercher à redescendre.
Les deux combats n’étaient donc pas de même ampleur. Celui des psychologues scolaires était multiple : un corps, une qualification et une place dans le secondaire. Celui des conseillers, plus circonscrit, tenait pour l’essentiel au nom. On comprend mieux, dès lors, ce que le billet précédent laissait ouvert : si la « longue marche » se raconte volontiers depuis le premier degré, c’est que de ce côté il y avait le plus à conquérir. Et l’on observe que le décret de 2017, en distinguant une spécialité EDA pour le premier degré et une spécialité EDO pour le second, a unifié le statut tout en redessinant, presque à l’identique, l’ancienne frontière des territoires.
Reconnaissance, ou corps unique ?
On peut alors revenir à la question de départ. Si l’on cherche l’objet commun aux deux lignées, ce n’est ni le nom seul, ni le corps seul, ni tel territoire : c’est la reconnaissance d’être pleinement psychologue, dont le nom, le corps et la place ne sont que les visages. Voilà ce pour quoi l’on s’est battu, des deux côtés, par des chemins différents.
Mais « appartenir à un même corps » ne fut pas, lui, un but premier. Ce fut longtemps un repoussoir. La suite de ce que Bellier nomme des « rendez-vous manqués », en 1947, 1963, 1972, 1985 et 2002, butait sur des logiques corporatistes ; et la cohabitation conflictuelle du secondaire avait montré combien le partage d’un même terrain pouvait diviser. Le corps unique n’est donc pas l’aspiration originelle des acteurs : c’est le moyen trouvé, bien plus tard, pour faire tenir ensemble, sous un seul statut, des demandes de reconnaissance distinctes et une carte des territoires héritée.
La réponse à « pour quoi, exactement ? » tient alors en une phrase : on s’est battu pour être reconnu comme psychologue, dans le nom, dans le statut et dans la place ; et le même corps fut la forme institutionnelle de cette reconnaissance, non sa raison d’être.
Un autre combat, que la tribune oublie : exister
Réduire la lutte à une quête de reconnaissance, fût-elle triple, laisse pourtant dans l’ombre un combat d’une tout autre nature, et dont la tribune ne souffle mot : non plus se faire reconnaître, mais continuer d’exister. Une profession peut être reconnue et menacée tout ensemble ; le titre acquis ne garantit ni les postes, ni les services, ni les structures qui permettent de l’exercer. Là encore, les deux lignées n’ont pas connu la même épreuve.
Du côté du premier degré, ce n’est jamais le psychologue scolaire comme figure qui fut menacé : à ma connaissance, nul n’a sérieusement proposé de supprimer les psychologues du primaire. Ce qui fut attaqué, et durement, c’est l’organisation collective dans laquelle ils prenaient place. Les groupes d’aide psychopédagogique, créés en 1970 et organisés par la circulaire de 1976, instituaient une prise en charge collective de la difficulté scolaire, associant psychologue, rééducateur et enseignant spécialisé. Les réseaux d’aides spécialisées (RASED) leur succédèrent en 1990, puis furent refondus à plusieurs reprises jusqu’en 2014[4]. Mais entre 2008 et 2012, près d’un tiers des postes de ces réseaux disparurent, soit environ cinq mille emplois selon les associations de rééducateurs ; un rapport du Sénat conclura, en 2013, à un dispositif « gravement affaibli »[5]. Le psychologue scolaire a survécu ; l’édifice collectif qui donnait sens à son intervention, beaucoup moins.
Du côté de l’orientation, l’épreuve fut inverse, et plus radicale. Ce n’est pas l’organisation qui s’est effondrée : le CIO tient encore, point d’ancrage que les conseillers ont défendu pied à pied. C’est l’existence même de la profession qui fut, à intervalles réguliers, remise en cause. Depuis la fin des années 1960, je ne compte plus les projets, plus ou moins avoués, qui revenaient à faire disparaître le conseiller d’orientation du paysage de l’Éducation nationale : par transfert, par dilution dans la fonction enseignante, ou par simple extinction des recrutements. Et si la structure a tenu, elle s’est vidée : depuis les années 2000, les services ont perdu près de la moitié de leur substance[6]. Je parle ici en praticien, non en archiviste : ces menaces, je les ai vécues du dedans.
On reconnaît là une seconde asymétrie, qui redouble celle du territoire. Au premier degré, les personnes sont restées, mais le collectif s’est défait ; au second, le cadre a résisté, mais la profession a vécu sous la menace permanente de sa propre disparition. D’un côté l’érosion silencieuse d’une organisation, de l’autre un combat ouvert et continuel pour ne pas s’éteindre. Que la tribune ignore cette seconde histoire n’a rien d’un oubli innocent : elle se raconte depuis le premier degré, où l’existence n’a jamais fait question. Vue de l’autre rive, la « longue marche » se double d’une longue défense, et le mot de « reconnaissance » paraît soudain bien paisible pour qui a passé sa carrière à voir l’existence même de son métier régulièrement remise en question.
Tant de combats, et celui qu’on n’a pas mené
Reste à savoir comment cette reconnaissance fut finalement obtenue, par quel processus et sous quelle volonté politique : ce sera l’objet d’un prochain billet. Et ce que le corps unique a réellement produit, ses tensions et son avenir, d’un autre encore. Pour l’heure, je m’en tiens à l’objet du combat. Un nom, un corps, un territoire : non pas trois luttes séparées, mais trois noms d’une même quête de reconnaissance, inégalement répartis entre ceux qui la menaient.
Encore ces objets ont-ils un trait commun : tous portent sur le statut, la place, le rang, sur la reconnaissance en somme. À côté d’eux courut, on l’a vu, un combat plus sourd et plus vital, celui de l’existence : l’organisation collective d’un côté, la survie de la profession de l’autre. Un dernier enjeu, pourtant, ne fut presque jamais porté comme tel : la pratique elle-même, et les conditions qui la rendent possible. Et c’est ici que les deux derniers combats se rejoignent, car l’organisation collective perdue au premier degré, le réseau, le travail d’équipe, était précisément l’une de ces conditions, sacrifiée sans avoir jamais été revendiquée pour elle-même. On s’est battu pour le nom, pour le corps, pour le territoire, et, quand il le fallut, pour ne pas disparaître ; bien plus rarement pour obtenir les moyens d’exercer réellement la psychologie. Les revendications portées, syndicats en tête, visèrent le titre et les postes plus que les conditions de la pratique. Ce silence n’est pas anodin : il annonce peut-être pourquoi la reconnaissance, une fois acquise, le titre en 1991, le corps unique en 2017, devait laisser l’essentiel en suspens. Que vaut le nom sans la chose, pour reprendre ce que je notais du titre dans le billet précédent, et que vaut un statut que l’institution n’emploie pas ? La suite de cette série devra l’éprouver.
Et si cette quête fut si longue, c’est peut-être qu’elle n’était pas tout à fait la même selon le côté de la frontière où l’on se tenait. Je la retourne à ceux qui ont exercé : dans votre carrière, vous êtes-vous battu d’abord pour être reconnu, pour que votre service survive, ou pour pouvoir vraiment exercer ?
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Bernard Desclaux
Posts précédents
Une histoire écrite par celui qui l’a faite https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/06/16/une-histoire-ecrite-par-celui-qui-la-faite/
Pourquoi commencer par les psychologues scolaires ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/06/18/pourquoi-commencer-par-les-psychologues-scolaires/
Notes
[1]Jean-Pierre Bellier, « Psychologues de l’éducation nationale : brève histoire d’une longue marche », tribune, ToutEduc (rubrique Scolaire), 3 juin 2026. Sauf indication contraire, les faits et les formules attribués à Bellier ou à « la tribune » dans le corps du texte renvoient à ce texte ; les apports extérieurs sont signalés comme tels.
[2]Le titre de psychologue est protégé par l’article 44 de la loi n° 85-772 du 25 juillet 1985 ; la liste des diplômes en ouvrant l’usage est fixée par le décret n° 90-255 du 22 mars 1990, qui y inclut le diplôme d’État de psychologie scolaire (DEPS).
[3]Desclaux, B. (2 mai 2024). De l’utilité du CIO et de son directeur [billet de blog]. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2024/05/02/de-lutilite-du-cio-et-de-son-directeur/ (consulté le 14 juin 2026).
[4] Les groupes d’aide psychopédagogique (GAPP) sont créés en 1970 et organisés par la circulaire n° 76-197 du 25 mai 1976 ; les réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (RASED) leur succèdent avec la circulaire n° 90-082 du 9 avril 1990, refondue par les circulaires n° 2002-113 du 30 avril 2002, n° 2009-088 du 17 juillet 2009 et n° 2014-107 du 18 août 2014. Textes consultables sur dcalin.fr (consulté le 15 juin 2026).
[5]Sénat, Donner aux RASED les moyens de leurs missions, rapport d’information n° 737 (2012-2013) de Thierry Foucaud et Claude Haut, fait au nom de la commission des finances, 10 juillet 2013. Le rapport établit la suppression d’environ un tiers des postes de RASED entre 2008 et 2012 et reprend l’estimation de la FNARED (Fédération nationale des associations de rééducateurs de l’Éducation nationale) d’environ 5 000 emplois supprimés.
[6]Sur le versant de l’orientation, je m’appuie sur mon expérience de praticien et d’ancien directeur de CIO plutôt que sur une source unique. Voir Desclaux, B. (2022). Le centre d’information et d’orientation (CIO) : une structure « à la marge » de l’Education nationale. L’Harmattan, ainsi que mon billet indiqué en note 3.