Effets du décret de 2017, et la voie qui s’esquisse
Sept ans après le décret de 2017, la tribune de Jean-Pierre Bellier, parue le 3 juin 2026[1], fait les comptes ; et le verdict, emprunté à l’IGESR, est rude : un « corps unifié sans réelle unité ». Comment une réforme aussi longuement mûrie a-t-elle pu déboucher sur une unité de façade ? C’est ce que je voudrais examiner ici.
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La forme sans la fonction
Le rapport de l’IGESR de 2024[2] décrit un corps mal utilisé[3] : les deux spécialités ont continué de fonctionner dans les schémas hérités des ex-psychologues scolaires et des ex-conseillers, sans que l’institution accompagne la mutation voulue par le décret. Ce résultat n’a rien d’une surprise. L’unité de 2017 fut d’abord celle du statut : les spécialités EDA et EDO recouvrent presque exactement[4] l’ancienne frontière des territoires, premier et second degré, et les deux identités psychologiques distinctes dont elles héritent. On a unifié le nom et le cadre ; on n’a pas unifié le travail. De là des spécialités qui coexistent plus qu’elles ne coopèrent.
À cet inachèvement interne s’ajoute un défaut plus ancien, et plus externe : la reconnaissance, par l’institution, de la valeur même de la psychologie, que le statut ne pouvait à lui seul apporter. Ici, c’est Bellier qui parle, et d’une voix engagée : il décrit une haute administration ne reconnaissant à la discipline qu’une utilité « quantifiable », et avance qu’en 2015, la France ne comptait qu’un psychologue pour 1 600 élèves, deux fois moins, selon lui, que la moyenne internationale[5]. On prendra ces chiffres pour ce qu’ils sont, ceux d’un plaidoyer ; mais le constat de fond est corroboré par une source moins suspecte, puisque l’IGESR décrit elle aussi un corps « mal utilisé ». Mieux défini, mais sous-employé : tel est le premier effet du décret.
Un corps recruté à l’envers
Un autre effet, moins visible, mais plus profond, tient à la façon même de devenir psychologue de l’Éducation nationale. Longtemps, on n’y entrait pas en psychologue : on y accédait parce qu’on appartenait déjà à l’Éducation nationale. Le psychologue scolaire était recruté parmi les instituteurs, puis les professeurs des écoles, et n’acquérait qu’ensuite sa qualification, le DEPS. Du côté de l’orientation, le recrutement fut d’abord tout aussi interne : pendant des années, un concours réservé aux instituteurs justifiant de quelques années d’ancienneté ouvrit, par promotion, l’accès au métier de conseiller ; et, par la voie externe, une licence de n’importe quelle discipline suffisait à se présenter, puis à être formé deux ans durant[6]. La qualification psychologique venait après l’entrée dans la maison, non avant elle.
La nécessité d’être psychologue ne s’est imposée que peu à peu. En 1991, le conseiller devient « conseiller d’orientation-psychologue » et son recrutement exige désormais une licence de psychologie ; en 2017, le corps des PsyEN porte l’exigence au master. Ce qui s’acquérait dans la maison est devenu une condition d’entrée. L’ordre s’est inversé : il faut maintenant être déjà psychologue, titulaire du master, pour être recruté, de la même manière qu’il faut être infirmière pour devenir infirmière de l’Éducation nationale.
Cette inversion a deux conséquences. La première est sociale : la voie de promotion qu’offrait le métier aux professeurs des écoles se referme largement, l’exigence d’un master de psychologie étant difficile à satisfaire pour qui enseigne déjà dans le premier degré. La seconde est structurelle : recrutés désormais sur le même titre que tous les psychologues, les PsyEN entrent dans un marché professionnel plus large, d’où une concurrence avec les psychologues du dehors, le décret ouvrant lui-même un « troisième concours » aux praticiens venus du privé, et une perméabilité nouvelle entre les deux espaces, plus sensible pour les PsyEN EDO, le cas des EDA restant à documenter. Le revers de la professionnalisation est ainsi une moindre spécificité : un corps plus qualifié, mais aussi plus fongible, et peut-être plus difficile à fidéliser.
À ces deux conséquences s’en ajoute une troisième, que j’avais réservée à ce billet. J’ai montré, en racontant la négociation, que le corps de l’orientation avait sa propre hiérarchie, deux grades, le conseiller et le directeur de CIO, et que l’entrée dans la grille commune l’avait échangée contre la hors-classe pour tous[7]. Il faut maintenant en mesurer l’effet. Le directeur de CIO n’est plus un grade, mais une fonction : un PsyEN « chargé de direction » que distingue une indemnité. La distinction statutaire entre exercer et diriger, propre à la profession, s’efface au profit d’une simple distinction de fonction. Bellier n’y voit qu’une mission « clarifiée » ; c’est pourtant un pan de l’architecture du métier qui disparaît. Que perd une profession lorsqu’elle cesse de tenir elle-même sa ligne d’encadrement ? La question rejoint celle de la fongibilité : un corps plus homogène, mais qui a renoncé à ses reliefs propres.
L’épreuve de la spécialité EDO
C’est la spécialité EDO qui concentre les tensions. L’IGESR la décrit « peu lisible et mal positionnée », prise dans un entre-deux entre l’orientation et la santé mentale. Les deux pôles évoluent en sens contraire. D’un côté, l’orientation, cœur historique du métier, lui échappe : la responsabilité en a glissé vers les équipes pédagogiques et les régions, au fil du Parcours Avenir, de la réforme du lycée, de Parcoursup et de la loi du 5 septembre 2018. De l’autre, la demande de soutien psychologique croît : selon les données de la DREES, que rappelle la tribune, le nombre de jeunes femmes hospitalisées pour gestes auto-infligés passe de plus de 6 000 en 2013 à plus de 10 000 en 2023, et il a doublé chez les filles de 10 à 14 ans.
On reconnaît là, en acte, la tension repérée dès l’origine, et sur laquelle je revenais dans le premier billet, entre une psychologie instrumentale, l’orientation, qui emprunte des outils psychologiques au service d’une fin qui ne l’est pas, et une psychologie constitutive, la clinique. Ce que les réformes retirent à l’EDO, c’est sa part instrumentale ; ce qui lui reste, et grandit, c’est sa part clinique. La spécialité héritière des conseillers se trouve donc poussée, par la dérive même des politiques, vers le pôle qui fut celui des psychologues scolaires.
Bellier lit cette évolution comme une régression : il parle de « déni institutionnel » et de « retour à la case départ », et dénonce une gestion algorithmique de l’orientation et une vision neuroscientifique réductrice. La lecture est militante, et l’on peut lui en opposer une autre : confier l’information sur les métiers aux équipes et aux régions, et réserver les psychologues aux situations complexes n’est pas nécessairement un effacement ; ce peut être la réallocation d’une ressource rare. Je dois dire que, venant du côté de l’orientation, je suis moins prompt que Bellier à crier à la régression : j’ai expliqué dès le premier billet pourquoi la psychologie du conseiller m’a toujours paru instrumentale. Mais, quelle que soit la lecture, le mouvement va dans le même sens : il vide l’orientation de sa substance psychologique et rapproche l’EDO de la clinique.
L’unité par la clinique, et à quel prix
L’avenir que dessine l’IGESR confirme cette direction. Ses huit préconisations, recentrer l’EDO sur les élèves à besoins particuliers et les situations complexes, reconnaître le PsyEN comme expert d’un pôle psycho-santé-social, ouvrir une réflexion sur la fusion à terme des deux spécialités, pointent toutes vers un même horizon : dissoudre la spécificité de l’orientation et consolider une identité psychologique unique, de tonalité clinique, des deux côtés de l’ancienne frontière.
Le paradoxe est saisissant. L’unité que le corps n’a pas trouvée en 2017 pourrait advenir non par la coopération des deux pôles, mais par la prévalence de l’un sur l’autre : le pôle clinique, c’est-à-dire celui des psychologues scolaires, posé dès l’origine comme la matrice. L’avenir du corps unique pourrait ainsi être l’effacement progressif du conseiller d’orientation comme figure psychologique distincte. La lignée la plus ancienne, celle qui s’était le plus battue pour le nom, comme je le rappelais dans le deuxième billet, se fondrait dans celle qui le portait dès sa naissance. Je mentirais en disant que cette perspective m’est indifférente.
Encore faut-il préciser de quelle clinique il s’agit. Car les deux professions ne différaient pas seulement par leur territoire : elles différaient par la cible de leur action. Le conseiller est tout entier tourné vers l’élève et son parcours. Le psychologue scolaire, lui, suit des élèves, mais vise aussi l’amélioration de la pédagogie et conseille les enseignants et les équipes, conformément à la conception de Wallon, pour qui il fallait agir sur les conditions autant que sur les individus. Or, l’évolution institutionnelle pousse moins vers cette clinique des conditions que vers une clinique de l’individu : la mesure « coupe-file » de 2026 fait du PsyEN le déclencheur d’un soin pour des élèves repérés un à un[8]. On peut y voir une reconnaissance, l’école comme premier lieu de repérage, ou une instrumentalisation de plus, le psychologue réduit à un déclencheur plutôt que reconnu comme clinicien. On retrouve là, sous une forme inédite, ce que Canguilhem appelait ironiquement un « conseil d’orientation » adressé à la psychologie, invitée à descendre vers une fonction de tri plutôt qu’à s’élever vers le sujet[9] ; la conclusion de cette série y reviendra.
Le risque est alors double : non seulement l’effacement du conseiller comme figure distincte, mais l’érosion, au sein même du pôle clinique, de sa part la plus originale, le travail sur les conditions et le conseil aux équipes, au profit d’un simple rôle de repérage. L’unité par la clinique se ferait alors au prix d’un appauvrissement. Cet avenir n’est toutefois pas écrit : les préconisations n’ont donné lieu à aucune circulaire, le référentiel de 2017 reste en vigueur, l’institution n’a pas suivi.
Chaînons manquants ou interfaces stratégiques ?
La tribune se clôt sur cette alternative, et reconnaît que les deux spécialités « coexistent plus qu’elles ne coopèrent », l’unité leur ayant été « plus prescrite qu’offerte ». La forme interrogative est elle-même un appel : elle invite l’institution à choisir le second terme. Mon parcours dans cette série suggère une réponse plus sobre. Le décret de 2017 a créé un corps, non encore une profession : il a unifié le statut sans unifier la fonction, changé le mode de recrutement sans garantir l’emploi de l’expertise, et n’a pas obtenu la reconnaissance de fond que ni le nom ni le corps ne suffisaient à conquérir.
La voie vers une unité réelle existe, l’IGESR la trace ; mais elle passe par la résolution de la crise de l’EDO au profit du pôle clinique, c’est-à-dire par l’achèvement d’une logique inscrite dès le premier chapitre de cette histoire. Que les PsyEN soient des interfaces stratégiques ou des chaînons manquants dépendra donc moins d’eux que de la décision de l’institution d’employer, et de reconnaître, l’expertise qu’il aura fallu soixante-dix ans et un décret pour rassembler. Reste une question que ces deux images, « chaînons » comme « interfaces », laissent dans l’ombre : à quoi, au juste, tend la psychologie que ce corps abrite ? Ce sera l’objet de la conclusion de cette série.
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Bernard Desclaux
Posts précédents
Une histoire écrite par celui qui l’a faite https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/06/16/une-histoire-ecrite-par-celui-qui-la-faite/
Pourquoi commencer par les psychologues scolaires ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/06/18/pourquoi-commencer-par-les-psychologues-scolaires/
Le combat, pour quoi exactement ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/06/22/le-combat-pour-quoi-exactement/
Notes
[1]Jean-Pierre Bellier, « Psychologues de l’éducation nationale : brève histoire d’une longue marche », tribune, ToutEduc (rubrique Scolaire), 3 juin 2026. Sauf indication contraire, les faits et les formules attribués à Bellier ou à « la tribune » dans le corps du texte renvoient à ce texte ; les apports extérieurs sont signalés comme tels.
[2]IGESR, Les psychologues de l’éducation nationale de la spécialité « éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle », rapport n° 22-23 253B, mars 2024 (Roser, Costantini, Marsollier, Romulus).
[3] J’avais fait une lecture critique de ce rapport lors de sa publication : Un rapport proprement révolutionnaire, https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2024/05/07/un-rapport-proprement-revolutionnaire/
[4] Le « presque » n’est pas un écart de tracé : la ligne de partage reste celle de l’école et du collège, à la jonction CM2-sixième, là où passait déjà la séparation entre psychologues scolaires et conseillers. Il enregistre deux déplacements d’une autre nature. D’une part, la circulaire n° 2017-079 du 28 avril 2017 institue, à cheval sur cette ligne, une zone de coordination jusque-là inexistante : elle confie à l’EDA le soin de faciliter l’entrée au collège, et au directeur de CIO l’organisation du travail de coordination entre les deux spécialités, pour les transitions entre cycles et la liaison école-collège (BOEN n° 18 du 4 mai 2017, NOR : MENE1712350C). Le cycle 3, qui réunit CM1, CM2 et sixième, chevauche précisément le seuil. D’autre part, et surtout, la frontière a changé de statut : séparant naguère deux corps distincts, elle ne sépare plus que deux spécialités d’un même corps. Le tracé subsiste, mais le mur est devenu cloison, ce qui rend pensable la fusion à terme des deux spécialités vers laquelle pointera l’IGESR.
[5]Les chiffres et les formules sont ceux de la tribune (§ 4,1), qui reprend l’entretien de Bellier à la revue Diversité (juin 2017). Le ratio d’« un psychologue pour 800 élèves », présenté comme moyenne ou recommandation internationale, est une référence avancée par les organisations professionnelles et syndicales, reprise comme mot d’ordre lors des mobilisations de 2025, plus qu’une statistique établie de façon neutre ; le « un pour 1 600 » français recoupe en revanche les effectifs connus, environ 7 000 agents.
[6]Avant le décret n° 91-289 du 20 mars 1991, le conseiller d’orientation était notamment recruté par un concours interne réservé aux instituteurs titulaires justifiant de quelques années d’ancienneté, suivi de deux ans de formation ; la voie externe restait ouverte aux titulaires d’une licence, sans condition de discipline (voir la question écrite n° 9517, Assemblée nationale, 10e législature). Le recrutement sur licence puis master de psychologie s’impose ensuite, faisant de la qualification psychologique une condition d’entrée ; la formation, longtemps assurée par plusieurs centres (Aix-Marseille, Lille, Paris et Rennes), l’INETOP-Cnam de Paris étant le principal, prépare au DECOP.
[7]Voir le billet précédent, « Comment le corps unique est-il né ? » : le corps de l’orientation, structuré en deux grades (conseiller d’orientation-psychologue et directeur de CIO) par les statuts de 1956, 1972 et 1991, a été aligné en 2017 sur la grille PPCR à trois grades, le SNES ayant préféré la hors-classe pour tous au maintien du grade de directeur.
[8]Mesure du ministère de la Santé sur la santé mentale des jeunes, annoncée le 2 juin 2026 et signalée par la tribune en post-scriptum : elle fait des professionnels de l’Éducation nationale, dont les PsyEN, des « déclencheurs » d’un dispositif « coupe-file » d’orientation prioritaire vers le soin.
[9]Georges Canguilhem, « Qu’est-ce que la psychologie ? », conférence de 1958 : la philosophie y adresse à la psychologie un « conseil d’orientation », en sortant de la Sorbonne, on peut monter vers le Panthéon ou descendre vers la Préfecture de police. Voir aussi B. Desclaux, « PsyEN, l’orientation de la psychologie », blog, 12 octobre 2017, https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/ (consulté le 14 juin 2026), qui mobilise cette image.