Comment le corps unique est-il né ?

Une fenêtre, un artisan, et un récit qui se raconte

Dans sa tribune parue le 3 juin 2026, Jean-Pierre Bellier raconte la genèse du corps unique des psychologues de l’Éducation nationale, dont il fut, dit-il, la « cheville ouvrière »[1]. Un récit de première main, donc, mais aussi un récit intéressé. Avant de demander comment ce corps est né, une question s’impose : pourquoi à ce moment-là, et pas avant ?

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Une erreur de ma part dans l’ordre de publication des posts de cette série. Désolé. Toutes mes excuses.

Pourquoi maintenant ? Une fenêtre, non une revendication

Il faut écarter d’emblée une fausse évidence : le corps unique ne fut pas le terme d’une marche commune des deux professions vers leur fusion. Non que l’idée fût neuve. On en trouve la trace dès 1961, quand des commissions réunies sous l’autorité du recteur Capelle esquissent un premier corps commun de psychologues ; la Société française de psychologie la reprend en 1968 ; et, à partir de 1976, un communiqué de l’AFPS et du SNES réclame un service unifié « de la maternelle à l’université »[2]. J’ai dit au billet précédent que l’appartenance à un même corps fut longtemps un repoussoir : il faut préciser, repoussoir pour les uns et revendication pour d’autres, le SNES et les associations de psychologues en tête. Car cette idée fut toujours celle d’un camp, jamais le but partagé des deux professions ; elle resta contestée, et longtemps tenue en échec par les logiques corporatistes, au point qu’au moment même du décret le SGEN-CFDT y verra encore une revendication de syndicats plus qu’un souhait de la profession[3]. Ce qui traverse les décennies, ce n’est donc pas l’attente d’une fusion, mais la coexistence de deux professions soucieuses chacune de sa reconnaissance et de son territoire, et un projet d’union qui ne perçait pas.

Le corps unique fut donc, en 2017, moins l’arrivée d’une longue marche qu’une solution disponible de longue date, restée sans suite, que le contexte rendit soudain désirable pour l’institution. Ce contexte tient à trois éléments concomitants. La loi de refondation de l’École, en 2013, installa des priorités transversales, décrochage, bienveillance, inclusion, conseil école-collège, qui faisaient converger les missions des deux corps. L’arrivée de Najat Vallaud-Belkacem rue de Grenelle, en 2014, apporta la volonté politique : « remédier à un manquement grave ». Enfin, ce que Bellier appelle une convergence de signaux, résultats de la France à PISA, décrochage, radicalisation, mal-être scolaire, fit apparaître la réforme comme « à la fois inévitable et possible ».

Un problème devenu pressant, une volonté politique, une solution déjà disponible que l’on saisit : c’est une véritable fenêtre d’opportunité qui s’ouvrit, brièvement. La fusion ne s’imposa pas parce que les deux professions y aspiraient, ni parce qu’une marche les y conduisait, mais parce qu’un projet ancien, porté par un camp et jusque-là tenu en échec, rencontra enfin le problème et la volonté qui pouvaient le faire passer. La nuance n’est pas mince : elle commande toute la lecture qui suit.

L’homme de la fenêtre

Encore fallait-il que quelqu’un fût là pour tenir ouverte cette fenêtre, avec un projet prêt et la crédibilité pour le porter. C’est ici qu’intervient Bellier. Inspecteur général chargé de mission auprès de la ministre, il organise et anime les groupes de travail, le GT2 sur les RASED, le GT14 sur les conseillers, conduit le dialogue intersyndical et rédige les référentiels d’activités et de compétences. Il ne fournit pas seulement la procédure : il fournit aussi la doctrine, comme en témoigne sa note aux recteurs de juillet 2015, qui substitue au « paradigme du choix unique » un « paradigme des opportunités ».

Le moment décisif tient à un infléchissement. Le GT2 produit d’abord une version minimaliste, statu quo, maintien du DEPS, recrutement parmi les enseignants, avant qu’une version plus ambitieuse, fondée sur le recrutement au master 2 et le positionnement en circonscription, n’ouvre la voie au corps commun. C’est cette seconde version qui rendit le rapprochement pensable ; on mesure ici à quel point la solution dut être construite, et non recueillie.

Du côté de l’orientation, la même construction eut son revers, plus discret. Le corps des conseillers était, depuis sa création en 1956 et tel que l’avaient fixé les décrets de 1972 puis de 1991, un corps à deux grades : le conseiller d’orientation-psychologue et le directeur de CIO, ce dernier formant la ligne d’encadrement propre au métier et, faute de hors-classe pour les conseillers, leur seule voie d’avancement[4]. En faisant entrer le nouveau corps dans la grille commune issue du protocole « parcours professionnels, carrières et rémunérations » (PPCR), à trois grades, la négociation offrit aux PsyEN la hors-classe et la classe exceptionnelle que les conseillers n’avaient jamais connues, mais effaça du même coup le grade de directeur : le DCIO n’est plus qu’un PsyEN chargé de direction, rémunéré par une indemnité. Le SNES, principal négociateur, a préféré le déroulement de carrière pour tous au maintien d’une architecture propre. Négocier, c’est arbitrer ; et cet arbitrage-là, comme l’autre, montre que le corps unique fut un produit, non une évidence. Ce qu’il a fait perdre, je le réserve au prochain billet.

Deux traits expliquent que Bellier fût si bien placé. Le premier est la continuité : sa mission lui fut confiée successivement par trois ministres, Peillon, Hamon, Vallaud-Belkacem. Adossée à l’inspection générale plutôt qu’à un cabinet, elle survécut aux alternances qui, d’ordinaire, enterrent les réformes ; cette permanence fournit le fil que les tentatives antérieures n’avaient jamais eu. Le second est biographique : psychologue scolaire, militant du SPEN dès 1981, puis inspecteur général, Bellier cumulait les appartenances qu’il s’agissait précisément de réconcilier. Il pouvait parler à l’AFPEN comme l’un des siens et mener le dialogue intersyndical sans être suspecté du dehors.

La boucle se referme avec le décret du 1er février 2017 et la séquence de textes réglementaires qui le déclinent, que la tribune dénombre à quinze, puis avec sa nomination à la présidence du jury du premier concours. Celui qui avait conçu le corps en installa ainsi les premiers membres. Le fait est rare, et il mérite d’être relevé : il dit assez combien cette réforme tient à un homme, à un moment, à une place.

L’architecte est aussi l’historien

Reste l’essentiel pour qui lit la tribune : son auteur est le protagoniste de ce qu’il décrit. Cette position lui donne une autorité qu’aucun observateur extérieur ne pourrait avoir : Bellier sait, parce qu’il y était. Je dois ici reconnaître ma propre place. Je n’étais pas dans ces groupes de travail, et je n’exerçais même plus : parti à la retraite en 2008, après avoir dirigé un CIO, participé à la formation du personnel de l’académie de Versailles, puis formé, jusqu’en 2012, les nouveaux directeurs de CIO à l’ESEN, j’ai regardé cette réforme se construire de l’extérieur[5]. Mais c’est peut-être du dehors que l’on voit le mieux ce qu’un récit de l’intérieur tend à effacer.

Car ce récit oriente, et d’abord par sa forme. La métaphore des « rendez-vous manqués », déjà croisée dans le billet précédent, en offre l’exemple le plus net : un rendez-vous manqué suppose un rendez-vous pris, une destination vers laquelle on aurait depuis longtemps tendu. Or ce corps unique ne fut jamais la destination commune des deux professions, mais le projet d’un camp, longtemps tenu en échec. Recoder en occasions manquées des moments qui, pour la plupart, n’avaient rien à voir avec une fusion (1947 crée les psychologues scolaires, 1972 révise le statut de l’orientation), c’est inventer le rendez-vous après coup, et faire de 2017 l’accomplissement d’une attente qui n’avait pas eu lieu[6]. Raconter une « longue marche », c’est ordonner rétrospectivement, en montée cohérente vers un terme, ce qui fut d’abord la coexistence de deux histoires et quelques projets sans lendemain.

Le récit oriente aussi par son centre de gravité. Dès lors que le narrateur est l’artisan, les autres acteurs, organisations syndicales, ministres, membres des groupes de travail, universités et INSPÉ, passent au second plan. Ce n’est pas malveillance : c’est la pente naturelle de tout récit tenu à la première personne par celui qui a tenu la plume.

Il faut toutefois rendre à Bellier cette justice : il ne s’attribue pas tout. Il insiste au contraire sur la convergence de signaux qui rendit la réforme possible, c’est-à-dire sur des conditions qui le dépassent. Il se présente moins en démiurge qu’en catalyseur bien placé, et c’est sans doute la lecture la plus juste. La réserve qu’un lecteur doit garder n’est donc pas que Bellier s’attribue un rôle qu’il n’a pas eu, mais qu’un architecte, racontant son propre bâtiment, tend à en effacer les échafaudages : les résistances, les compromis, tel l’abandon du grade de directeur de CIO que la tribune n’enregistre que comme une « clarification » de mission, et jusqu’à cette frontière des territoires que les deux spécialités ont conservée sous l’unité du statut.

La fenêtre et l’homme

Le processus qui mène à 2017 se comprend ainsi comme la rencontre d’une fenêtre et d’un homme : des conditions extérieures qui rendent la réforme mûre, et un artisan dont la trajectoire, du premier degré au cabinet, en passant par le syndicalisme et l’inspection, le prédisposait à la conduire. « Cheville ouvrière » n’est donc pas usurpé, à condition de préciser qu’une cheville ne tient que dans un assemblage qui la dépasse. Reste à savoir ce que ce corps, une fois érigé, a réellement produit : ses tensions et son avenir feront l’objet du prochain billet.

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Bernard Desclaux

Posts précédents

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Le combat, pour quoi exactement ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/06/22/le-combat-pour-quoi-exactement/

Un corps unifié, vraiment ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/06/27/un-corps-unifie-vraiment/

 

Notes

[1]Jean-Pierre Bellier, « Psychologues de l’éducation nationale : brève histoire d’une longue marche », tribune, ToutEduc (rubrique Scolaire), 3 juin 2026. Sauf indication contraire, les faits et les formules attribués à Bellier ou à « la tribune » dans le corps du texte renvoient à ce texte ; les apports extérieurs sont signalés comme tels.

[2]Le projet de 1961 (commissions réunies sous l’autorité du recteur Jean Capelle) prévoyait un corps de « psychologues assistants et conseillers psychologues » rattachés à un Centre de psychologie et d’orientation, les syndicats de conseillers y étant favorables ; la mobilisation décisive, celle du SNES et de l’ACOP-F pour un service unique, se précise au milieu des années 2000. Sources : B. Desclaux, « PsyEN, mais qui a eu cette idée folle ? », blog, 2 octobre 2017 (https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2017/10/02/psyen-mais-qui-a-eu-cette-idee-folle/, consulté le 15 juin 2026), citant le SNES, « Quelques repères historiques » (2008) ; la chronologie de l’AFPEN ; et « Des conseillers d’orientation aux psychologues de l’Éducation nationale », Carnets rouges, 2024.

[3]Source : « Pourquoi le Sgen-CFDT a voté contre le décret du corps unique des PsyEN », mars 2017. La FSU, à l’inverse, revendiquait l’aboutissement de quelque trente années d’engagement de ses militants : la revendication était réelle, mais partisane et disputée.

[4]Décret n° 56-356 du 6 avril 1956 (création du corps : directeurs de centre et conseillers) ; décret n° 72-310 du 21 avril 1972 ; décret n° 91-290 du 20 mars 1991 (grade de conseiller d’orientation-psychologue et grade de directeur de CIO). Ce statut est abrogé par l’article 40 du décret n° 2017-120 du 1er février 2017 ; le nouveau corps relève de la grille PPCR à trois grades (classe normale, hors-classe, classe exceptionnelle), la direction de CIO étant rémunérée par une indemnité (décret n° 2017-1552 du 10 novembre 2017).

[5]Desclaux, B. (12 octobre 2017). PsyEN, l’orientation de la psychologie [billet de blog]. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/ (consulté le 14 juin 2026). Billet publié à l’automne 2017, quelques mois après la création du corps.

[6]La formule est en tension avec la chronologie de la tribune : celle-ci ne décrit de tentative de rapprochement qu’en 1985 (« rapprochement avorté ») et en 2002 (« projets de fusion non aboutis »), alors que les « rendez-vous manqués » y sont au nombre de cinq (1947, 1963, 1972, 1985, 2002). Or 1947 crée les psychologues scolaires et 1972 révise le statut des personnels d’orientation, sans rapport avec un corps commun ; le seul vrai projet d’union précoce est celui de 1961 (cf. note 2), que la tribune paraît dater 1963 ; et 2002 n’est guère documenté comme projet de fusion.

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This entry was posted on mercredi, juillet 1st, 2026 at 16:25 and is filed under Non classé. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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