À quoi tend la psychologie ?

Conclusion de la série : le souci d’orienter par-delà la psychologie

Au terme de cette série consacrée à la tribune de Jean-Pierre Bellier, parue dans ToutEduc le 3 juin 2026[1], une question demeure, que l’auteur laisse ouverte : les psychologues de l’Éducation nationale sont-ils des « chaînons manquants » ou des « interfaces stratégiques » ? Je ne répondrai pas sur ce terrain. Car la question, tel qu’elle est posée, en cache une autre, plus décisive.

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Renouer les quatre fils

Conclure n’est pas résumer. Les quatre billets qui précèdent ne forment pas une liste de constats, mais les pièces d’un même motif, qu’il faut maintenant nouer. À l’origine, deux lignées asynchrones : l’une née psychologue au sein de l’école, l’autre devenue psychologue à partir d’une psychologie d’abord instrumentale. Le combat, ensuite, ne fut pas un, mais multiples, dissymétriques, portant sur le nom, le corps et le territoire ; et « appartenir à un même corps » n’y fut jamais un but, seulement un moyen. Le processus, lui, fut celui d’une fenêtre et d’un artisan bien placé pour la saisir, sans en être l’unique ouvrier, et la « longue marche » une construction rétrospective, alors que bien peu réclamaient la fusion. Quant aux effets, ils tiennent en une formule : un corps sans profession, et une unité possible, mais ambivalente, par la clinique.

Sortir du récit : deux lentilles

Tout cela, Bellier le raconte de l’intérieur, en architecte. Pour conclure, il faut changer de point de vue, et je propose deux outils qui ne sont pas les siens.

Le premier vient de Bertrand Ravon, dont j’avais rendu compte il y a longtemps : l’échec scolaire, comme le décrochage ou le mal-être, n’est pas une donnée, mais un problème public, c’est-à-dire une construction[2]. Cela éclaire d’un jour cru la « convergence de signaux » à propos du processus, et indiquée par Bellier lui-même : la demande à laquelle 2017 prétend répondre n’a pas été révélée, elle a été fabriquée. Ce qui achève de disqualifier les « rendez-vous manqués » : on ne manque pas un rendez-vous qui n’avait jamais été pris.

Le second vient de Georges Canguilhem, qui posait en 1958 une question d’apparence saugrenue : à quoi tend la psychologie ? En sortant de la Sorbonne, écrivait-il, on peut prendre la rue qui monte vers le Panthéon, là où la Nation honore ses grands hommes, ou celle qui descend vers la Préfecture de police, là où l’on mesure, classe et sépare[3]. Toute psychologie est suspendue à ce choix de direction. Or, la psychologie de l’orientation est née du côté de la descente : l’échelle de Binet fut commandée pour distinguer les élèves capables de suivre la scolarité des autres. La « pente » n’est donc pas une menace extérieure : elle est inscrite dans l’histoire même de la discipline.

Ce que les deux lentilles disent, et la question qu’il faut retourner

Les deux outils disent, en deux langages, la même chose. Ravon nomme le problème : il est construit, et d’abord social. Canguilhem nomme la fonction : vers quoi l’on tend. Mis bout à bout, ils donnent à la question-titre de ce billet une réponse que Canguilhem seul ne donnait pas. À quoi tend la psychologie ? Elle tend, ou on la fait tendre, à interpréter et à construire le problème d’une certaine manière : à recevoir comme une affaire individuelle et psychologique ce qui était une affaire sociale. C’est là tout l’enjeu, et il tient moins à ce que la psychologie est qu’à ce que l’institution lui fait faire. La psychologie de l’Éducation nationale est ainsi sommée de répondre à des problèmes publics successifs, hier la sélection et l’orientation, aujourd’hui le repérage en santé mentale ; et chaque fois, l’opération est la même : un problème collectif est reçu, traité et résorbé comme un cas individuel.

On comprend alors pourquoi je ne réponds pas à la question de Bellier sur son terrain. « Chaînons manquants » ou « interfaces stratégiques » : les deux images sont des images de fonction. Elles admettent l’une et l’autre que la valeur du PsyEN se mesure à son utilité pour le système. Canguilhem déplace la question : non pas « sont-ils utiles ? », mais « utiles à quoi, et au service de qui ? ». Et Ravon ajoute la sienne : utiles à quel problème, et qui l’a construit ? Voilà le vrai pivot. Il ne s’agit pas de répondre à l’utilité, mais de demander ce que cette utilité sert[4].

Encore faut-il retourner cette lentille vers ma propre question. En demandant à quoi tend la psychologie, ne suis-je pas en train de tenir pour acquis ce que ces quatre billets ont précisément contesté, à savoir que l’orientation serait, désormais, une psychologie ? La question elle-même est un effet du corps unique : elle parle déjà la langue de 2017, et il faut s’en défier. Au moment du décret, le SGEN-CFDT posait crûment l’interrogation que tout le reste esquive : psychologie scolaire et conseil en orientation sont-ils solubles dans un même corps[5] ? La réforme a répondu oui ; cette série conteste la réponse. Car la dissolution ne fut ni nécessaire ni complète. Pas nécessaire : ailleurs, au Québec, deux ordres distincts coexistent sans que l’un se fonde dans l’autre, comme je le rappelais dès le premier billet. Pas complète : sept ans après, l’IGESR constate un corps « sans réelle unité », et la spécialité EDO reste tiraillée, comme le notait le quatrième. Reste donc un résidu que la psychologie n’absorbe pas : l’orientation a une fin qui, elle, n’est pas psychologique, le rapport de l’élève aux études, aux métiers, au monde. Que la psychologie du conseiller m’ait toujours paru instrumentale ne dit rien d’autre : un instrument se définit par la fin qu’il sert, et cette fin déborde la psychologie. C’est tout le sens de la question que je posais dès 2017 : quelle est l’orientation de la psychologie de l’orientation, et a-t-elle varié dans l’histoire[6] ?

Monter ou descendre ?

Cette question éclaire en retour l’avenir que j’esquissais dans le billet précédent, cette « unité par la clinique » qui se dessine. Car elle est ambivalente, et précisément sur l’axe de Canguilhem. Il y a une clinique qui monte : celle des conditions, fidèle à Wallon, qui agit sur le milieu et conseille les équipes, et qui émancipe tant les acteurs que les individus. Et il y a une clinique qui descend : celle de l’individu réduit au repérage et au « coupe-file », un nouveau tri, sanitaire cette fois. Le même mot, clinique, recouvre ainsi deux directions opposées. On reconnaît là, sous les habits de Canguilhem, un partage que les sociologues du travail nomment autrement : celui du travail noble et du sale boulot. Monter, c’est se voir confier ce qui valorise, comprendre, conseiller, agir sur le milieu ; descendre, c’est hériter de ce qui use, repérer, trier, aiguiller. Je demandais déjà, voici quelques années, ce que le conseiller avait perdu en perdant son nom : pas seulement une dénomination, mais une place dans cette division du travail[7].

Encore l’alternative de Canguilhem, monter ou descendre, ne dit-elle pas tout. Elle suppose acquis que l’on a affaire à une psychologie, qu’il s’agirait seulement d’orienter vers le haut ou vers le bas. C’est justement ce que la lignée de l’orientation invite à rouvrir : avant de demander vers quoi tend sa psychologie, il faut se demander si le métier du conseiller se laisse tout entier ramener à UNE psychologie. Le corps unique a réuni un statut ; il n’a tranché ni cette question, ni la précédente.

Encore faut-il se défier d’une lecture trop simple. L’institution ne demande pas de descendre plutôt que de monter ; elle réclame les deux à la fois. D’un côté, elle multiplie les cas à évaluer pour des traitements différenciés, allophones, décrocheurs, élèves en souffrance : c’est la descente, repérer et trier. De l’autre, elle confie au PsyEN une fonction d’allure inverse, accompagner les élèves dans leur orientation, indéfinie, positive, presque miraculeuse. Mais cette demande-là n’est pas l’ascension qu’elle mime. En posant que ce sont les élèves qui s’orientent, elle escamote les procédures qui, en réalité, répartissent et décident, et individualise une question qui ne l’est pas. L’accompagnement emprunte ainsi les habits du travail noble pour accomplir l’opération du sale boulot.

Le souci d’orienter

Je terminerai par deux remarques que l’on peut tenir ensemble. La première est ironique. Le conseiller aura mis un siècle à devenir « psychologue » ; l’ironie ultime serait que la psychologie qu’il a fini par rejoindre soit, à son tour, sommée de descendre, et que la longue marche s’achève sur une psychologie priée, encore une fois, de trier. Car ce sont ses outils psychologiques qui sont réclamés pour le bon fonctionnement des dispositifs de traitement.

La seconde est plus ouverte, et plus exigeante. Monter ou descendre, le choix de Canguilhem se rejoue chaque jour, dans chaque entretien, dans chaque conseil donné à une équipe ; mais il se joue encore sur le terrain de la psychologie.

Sur ce terrain même, un combat reste pourtant à mener. Il n’est pas de choisir entre monter et descendre : on l’a vu, l’institution réclame les deux à la fois, et les attentes adressées aux PsyEN se répartissent entre ces deux mouvements. Il n’est pas davantage celui du titre : les PsyEN sont désormais des psychologues, et l’on voit mal comment revenir en arrière. Il est celui des conditions qui permettraient d’exercer vraiment ce métier de psychologue, le temps, les effectifs, l’organisation du travail, faute desquelles le nom acquis en 1991 et le corps en 2017 ne font qu’un statut sans la chose. Or, ce combat-là reste étrangement silencieux, au point que nombre de collègues en viennent à se décrire comme « empêchés »[8], et que ce sentiment d’empêchement explique sans doute une part des sorties de l’institution.

Mais la question propre au PsyEN EDO déborde ce terrain lui-même. Soixante-dix ans et un décret plus tard, elle n’est pas seulement de savoir vers quelle psychologie tendre, ni même à quelles conditions l’exercer ; elle est de maintenir vive une préoccupation que la psychologie ne porte pas à sa place : celle de l’orientation, qui fut toujours une question sociale autant qu’individuelle, le parcours, l’accès, les inégalités, le rapport de l’élève aux études et au monde. Car c’est bien là ce à quoi tend la psychologie quand l’institution s’en sert : lire les situations comme des cas individuels, et résorber dans l’intime ce qui relève aussi du collectif, du social, de l’institutionnel. Le risque n’est plus seulement que la psychologie descende vers le tri, c’est que l’orientation s’efface comme question sociale, dissoute dans l’individu à repérer et à accompagner. Et ce risque est en fait un avantage pour l’institution, mise ainsi à l’abri de toute responsabilisation.

C’est donc à ceux qui exercent que je laisse la question que ni le nom ni le corps n’ont réglée : comment continuer à porter le souci d’orienter, quand tout pousse à n’y voir qu’un individu à prendre en charge ?

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Bernard Desclaux

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Pourquoi commencer par les psychologues scolaires ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/06/18/pourquoi-commencer-par-les-psychologues-scolaires/

Le combat, pour quoi exactement ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/06/22/le-combat-pour-quoi-exactement/

Comment le corps unique est-il né ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/07/01/comment-le-corps-unique-est-il-ne/

Un corps unifié, vraiment ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/06/27/un-corps-unifie-vraiment/

 

Notes

[1]Jean-Pierre Bellier, « Psychologues de l’éducation nationale : brève histoire d’une longue marche », tribune, ToutEduc (rubrique Scolaire), 3 juin 2026. Sauf indication contraire, les faits et les formules attribués à Bellier ou à « la tribune » renvoient à ce texte ; les apports extérieurs sont signalés comme tels.

[2]Bertrand Ravon, L’échec scolaire. Histoire d’un problème public ; recension par B. Desclaux, L’Orientation scolaire et professionnelle (OSP), 2001. Ravon y montre que l’échec scolaire n’est pas un fait naturel, mais un problème socialement et historiquement construit. https://journals.openedition.org/osp/4959

[3]Georges Canguilhem, « Qu’est-ce que la psychologie ? », 1958 (texte d’une conférence, repris dans ses Études d’histoire et de philosophie des sciences, Vrin).

[4]Desclaux, B. (2025). Les Centres d’information et d’orientation (CIO) : histoire et disparition progressive de leurs utilités. Éducation et socialisation [en ligne], 76 | 2025, mis en ligne le 27 juin 2025. URL : http://journals.openedition.org/edso/34893 ; DOI : https://doi.org/10.4000/148n3. J’y aborde l’utilité par un autre biais : les utilités du CIO ont une histoire propre, et leur disparition progressive ne se confond pas avec la seule question psychologique.

[5]SGEN-CFDT, « Psychologie scolaire et conseil en orientation sont-ils solubles dans un même corps ? », à propos du groupe de travail du 17 juin 2014. https://sgen-cfdt-normandie.fr/psychologie-scolaire-et-conseil-en-orientation-sont-ils-solubles-dans-un-mme-corps/. Le SGEN-CFDT, qui votera ensuite contre le décret (voir le troisième billet), pose ici la solubilité comme une question, et non comme une évidence.

[6]Desclaux, B. (12 octobre 2017). PsyEN, l’orientation de la psychologie (I) [billet de blog]. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2017/10/12/psyen-lorientation-de-la-psychologie-i/. J’y demandais quelle est l’orientation de la psychologie de l’orientation, et si elle a varié dans l’histoire : c’est la question que reprend cette conclusion. Voir aussi Desclaux, B. (25 avril 2024). L’orientation, perdue en chemin [billet de blog]. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2024/04/25/lorientation-perdue-en-chemin/ , consacré à une autre tribune de Bellier.

[7]Desclaux, B. (16 octobre 2019). En perdant son nom, le conseiller d’orientation n’a-t-il perdu que sa dénomination ? [billet de blog]. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2019/10/16/en-perdant-son-nom-le-conseiller-dorientation-na-t-il-perdu-que-sa-denomination/.

[8]Le terme renvoie à la clinique de l’activité d’Yves Clot : l’activité réelle ne se réduit pas à ce qui se fait, elle englobe aussi ce que l’on ne parvient pas, ne peut plus ou ne s’autorise plus à faire, et le poids de cette activité empêchée pèse sur le métier comme sur la santé au travail. Voir Clot, Y. (2008). Travail et pouvoir d’agir. Presses universitaires de France ; et Clot, Y. (2010). Le travail à cœur. Pour en finir avec les risques psychosociaux. La Découverte.

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This entry was posted on vendredi, juillet 3rd, 2026 at 15:50 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “À quoi tend la psychologie ?”

  1. quiesse Jean Marie Says:

    Merci pour cette excellente analyse.

    Il me rappelle que la notion de « psychologue » était seulement une référence à la discipline scientifique,ses méthodes et ses valeurs « pour un droit égal au développement maximum que leur personnalité comporte… quelles que soient leurs origines familiales, sociales, ethniques ». C’est d’ailleurs cette même psychologie qui, en relation avec la sociologie, a contribuer à définir les notions d’enfant puis d’adolescent, sans parler de la caractéristique de l’individu au travail. puis C’est pourquoi le Conseiller d’orientation est devenu me Conseiller d’orientation-psychologue. Le rapprochement avec les psychologues scolaires a été dû à cette commune base scientifique. L’éducation nationale refusa jusqu’en 1990 de leur reconnaitre le tire, les classant comme maître « instituteur spécialisé ». Et (avec beaucoup de polémiques d’écoles si l’on se rappelle l’époque et les positions de René Zazzo. De là à délaisser la notion de conseil ! De plus certains constatent que l’accompagnement psy à l’intérieur de l’école devient problématique alors que progressent les problèmes de ces catégories d’âge en relation avec le fonctionnement du système éducatif qui continue sur sa lancée d’écrémage et ne sait pas comment prendre en charge ce qui sort par le bas de la machine. Mais ceci est une autre histoire que tu connais bien, cher Berbard.

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