Mon nouveau livre paraît le 16 juillet 2026 chez L’Harmattan, « L’éducation à l’orientation en France. Anatomie d’un échec récurrent » et je dois vous prévenir : il ne propose aucune recette. Il pose une énigme qui m’obsède depuis quarante ans. L’éducation à l’orientation est réclamée par tous, relancée sans cesse, et pourtant elle ne prend jamais. Pourquoi ? J’ai voulu, cette fois, en disséquer les raisons, pièce par pièce, quitte à déranger quelques certitudes.
Une énigme, pas une panne technique
Reprenons les faits, ils sont têtus. Dès les années 1980, on veut apprendre aux élèves à choisir plutôt qu’à subir leur orientation. En 1996, une circulaire installe officiellement l’éducation à l’orientation[1]. Depuis, les relances se succèdent, jusqu’aux annonces présidentielles sur la découverte des métiers dès le collège et au récent Plan Avenir[2]. Le consensus est total : tout le monde en veut. Et rien ne tient.
On pourrait croire à une panne technique, de celles qu’une bonne circulaire ou une belle plateforme suffirait à réparer. C’est justement la thèse que je récuse. Quarante ans d’échecs qui se ressemblent, ce n’est plus de la malchance : c’est une structure. Quelque chose, dans notre système éducatif, résiste avec constance à cette innovation-là. Reste à savoir quoi, et c’est tout l’objet du livre.
Vous avez peut-être vécu ce paradoxe de l’intérieur. Comme enseignant, sommé d’ajouter l’orientation à un emploi du temps déjà plein. Comme élève, à qui l’on a demandé de « construire son projet » sans jamais lui en donner ni le temps ni les moyens. Enfin comme parent, devant l’avis d’un conseil de classe qui « oriente » votre enfant en quelques minutes malgré l’élaboration d’un tout autre projet. Ce sentiment diffus qu’il y a là quelque chose qui cloche, le livre entreprend de le nommer.
Un indice, tout de même. Le mot « orientation » lui-même est piégé. Il désigne à la fois le geste de celui qui s’oriente et l’opération par laquelle une institution vous oriente, c’est-à-dire vous trie. Entre ces deux sens se loge un malentendu que quarante ans de réformes n’ont jamais dissipé. Je ne vous dirai pas ici comment il se dénoue. Mais si vous avez déjà pressenti que l’école française sait mieux trier qu’accompagner, ce livre vous donnera les mots pour le dire.
D’où je parle
Je n’écris pas depuis un fauteuil de théoricien mais comme directeur de centre d’information et d’orientation, aujourd’hui honoraire, et responsable de la formation à l’éducation à l’orientation dans l’académie de Versailles durant une dizaine d’année. Près de quarante ans de métier, dont une part passée à croire, moi aussi, que former les acteurs suffirait à les convaincre. Le chapitre où je raconte cette expérience versaillaise est sans doute le plus personnel du livre, et le plus désenchanté. Je vous laisse en juger.
Pour comprendre ce qui m’avait échappé sur le terrain, il m’a fallu une grille. J’ai emprunté aux sociologues Michel Callon et Bruno Latour leur théorie de la traduction[3] [3], une manière de suivre une innovation non pas comme un objet qu’on diffuse, mais comme une idée qui se déforme à chaque fois qu’elle change de mains. Cette lampe-là éclaire crûment pourquoi l’éducation à l’orientation se défait à mesure qu’on la relance. Je ne déroulerai pas ici la démonstration : disons simplement qu’elle m’a conduit à des conclusions que je n’attendais pas en commençant.
Quatre facteurs qui s’emboîtent, et un test grandeur nature
Je pourrais vous livrer mes conclusions en quelques lignes. Autant vous vendre la mèche et gâcher l’enquête. Je préfère vous en indiquer les grandes étapes, et vous laisser les parcourir.
Le cœur de l’ouvrage dissèque l’échec en quatre facteurs qui s’emboîtent, que je dénomme ainsi : l’effet de tenaille, l’engrenage disciplinaire, la boucle de légitimation, le trop-plein de valeurs. Ces étiquettes désignent quatre mécanismes très concrets, dont aucun ne relève de la mauvaise volonté des acteurs, et dont l’articulation explique pourquoi chaque réforme échoue à peu près de la même façon. À quoi tiennent-ils exactement ? C’est ce que j’essaye d’exposer en quelques chapitres.
L’ouvrage se referme sur un épilogue que l’actualité m’a offert : le Plan Avenir, présenté en juin 2025 comme une nouvelle ambition pour l’orientation[4]. Je l’ai confronté au diagnostic qui ressort de cette dissection, comme on soumet une théorie à un test grandeur nature. Le confirme-t-il, ou le dément-il ? J’ai mon idée, et le livre la défend. Je vous laisse le lire pour voir si vous êtes convaincu.
Un mot, enfin, sur l’enjeu. Ce livre parle d’orientation, mais il parle en creux d’autre chose : de la capacité même de l’école française à se transformer. Si une innovation aussi consensuelle échoue avec une telle régularité, que dire des réformes plus ambitieuses encore ? L’éducation à l’orientation devient alors un révélateur, une sorte de test décisif appliqué à tout le système. Ce que ce test révèle, je préfère vous laisser le découvrir : le constat est rude.
Reste, au bout, une question que je ne fais qu’effleurer ici et que l’ouvrage travaille jusque dans ses dernières conséquences : et si cet échec n’était pas un raté du système, mais l’un de ses effets les plus fidèles ? Si tel était le cas, aucune énième relance n’y changerait rien, et il faudrait chercher ailleurs. Où ? Je vous attends dans les pages.
Alors, cette anatomie que mon livre vous propose tient-elle debout ? Lisez, et venez me contredire. N’hésitez pas à commenter !
Mon livre, « L’éducation à l’orientation en France. Anatomie d’un échec récurrent », paraît chez L’Harmattan. On peut le commander directement sur le site de l’éditeur : la fiche du livre sur editions-harmattan.fr. Il est également pré-commandable sur d’autres sites, comme Amazon, la Fnac ou Cultura. C’est mon troisième ouvrage dans cette maison, après ceux consacrés aux procédures d’orientation (2020) et aux centres d’information et d’orientation (2022)[5].
Bernard Desclaux
Notes
[1] Ministère de l’Éducation nationale. (1996). Circulaire relative à l’éducation à l’orientation au collège. Bulletin officiel de l’Éducation nationale.
[2] Déclarations présidentielles sur la découverte des métiers dès le collège (2022) ; Plan Avenir pour l’orientation, présenté le 5 juin 2025.
[3] Akrich, M., Callon, M., & Latour, B. (1988). À quoi tient le succès des innovations ? Gérer et comprendre, Annales des Mines.
[4] Pour une première lecture critique, voir Desclaux, B. (26 juillet 2025). Le Plan Avenir, t’y crois ou t’y crois pas ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/07/26/le-plan-avenir-ty-crois-ou-ty-crois-pas/
[5] Desclaux, B. (2020). Orientation scolaire : les procédures d’orientation. Mises en examen. L’Harmattan ; et (2022). Le centre d’information et d’orientation (CIO) : une structure « à la marge » de l’Éducation nationale. L’Harmattan.
Je viens de commander sur l’harmattan et je te lirais avec plaisir. J’ai moi même quelques conceptions sur ce thème dont je te ferais part après lecture. Amitiés.
J’attends avec intérêt ton retour et tes remarques. Des échanges futurs sans aucun doute fructueux. Bonnes vacances.
Tout de ce que tu dis de l’éducation à l’orientation attise mon attention car comme toi, je me demande pourquoi une aussi belle idée à laquelle je crois et pour laquelle je me suis beaucoup impliquée ne prend pas. Même si on forme de la meilleure façon les professeurs, une expérience que j’ai faite avec ma collègue Patricia Duverneuil il y a quelques années. Même si les professeurs se disent intéressés. Rien n’y fait. Et je ne m’explique pas pourquoi cette conception éducative fonctionne dans l’enseignement supérieur sous la forme du PPE, dont l’université de Lyon a proposé une forme hybride à grande échelle projet SCALE.Le projet Oraccle en Ile de France avait conçu un SPOC vraiment très bien fait, je dirais parfait, que j’ai beaucoup soutenu. Adhésion : zéro. Donc, je suis impatiente de lire ta thèse et impatiente aussi que tu nous en dises quelque chose à la rentrée à l’occasion d’un webinaire. Bravo pour ta brillante pensée.
Merci Annick.J’espère en effet que ce livre participera ébaucher une réponse à cette question. J’ai commencé la préparation du webinaire de septembre.
C’est simple : Dans la mesure où l’Etat ne veut pas renoncer au pouvoir d’orienter les élèves en fin de Collège, aucune éducation à l’orientation n’est possible. Les deux termes sont antinomiques, car il est impossible d’adhérer à une démarche éducative qui n’inclue pas le pouvoir final, pour celui à qui elle s’adresse, de décider de son choix de formation : C’est une escroquerie tout simplement.
De toutes façons, si la droite ou le RN appliquent leur projet pour l’école se sera la fin du collège unique, avec orientations autoritaires à la fin de chaque année…Fin de l’Histoire !
D’abord bravo pour la profondeur et la pertinence de ton analyse.
Je ne sais pas vraiment si ce serait de l’humour, mais là où tu as écrit « anatomie d’un échec » j’ai tendance à transformer ton titre en lisant « autopsie d’un échec ».
Je partage à peu près toute tes analyses pour avoir moi-même expérimenté dans d’autres académies les mêmes raisons à l’échec de l’EAO. Ma particularité est d’avoir exercé dans certains territoires d’outre-mer, et plus particulièrement à Wallis et Futuna, territoire restreint à la fois géographiquement et démographiquement.
J’ai pu y mener une expérimentation autonome en EAO comprenant l’élaboration d’un outil complet sur les différents niveaux du collège avec l’aide d’une enseignante détachée pour ce travail d’élaboration, et « d’essayer » de former l’ensemble des enseignants de ce territoire. L’outil cherchait à intégrer les éléments culturels qui vous l’imaginez, font de l’orientation quelque chose de très particulier lorsque vous êtes perdus en plein pacifique à 2500 Km de Nouméa. Hormis mes limites personnelles éventuelles, puisque j’étais le seul personnel d’orientation, je peux dire que, sans rentrer dans les détails, l’ensemble des constats que tu fais dans ton livre sur cet échec systémique de l’EAO, se sont révélés extrêmement puissants pour empêcher de développer une éducation à l’orientation alors qu’on aurait pu croire que la petitesse du territoire permettait de maîtriser un ensemble d’obstacles liés à la taille du système éducatif. Dans ce micro-système, j’ai pu retrouver les 4 éléments que tu décris page 96-97 de ton livre : Echec de la problématisation locale-Insuffisance de l’intéressement alors même qu’un mi-temps d’enseignant avait été dégagé- Echec de l’enrôlement malgré une formation systématique de tous les enseignants – Impossibilité de mobilisation suffisante tant les cadres de l’enseignement disciplinaire restaient totalement prégnants malgré l’éloignement ou la rareté des contrôles pédagogiques habituels du système.
Ton livre développe des explications très convaincantes aux impossibilités systémiques d’un développement de cette « éducation à…» : J’ai pu constater comment « l’idéologie sélective […] centrée sur la méritocratie républicaine » p.142 avait un effet délétère sur les actions engagées même là-bas. Tu relèves également que « la logique de tri immédiat et la centration sur les préoccupations disciplinaires entrent en contradiction frontale avec la temporalité éducative et l’approche transversale nécessaire au développement progressif des compétences » P.141. Tout ceci je l’ai constaté, avait des conséquences y compris sur un micro-territoire (850 collègiens répartis entre 6 collèges sur les deux iles) qui dispose d’une capacité à prendre des décisions pédagogiques autonome, bien au-delà de celles qu’on trouve en métropole.
Ma deuxième particularité est d’avoir été président de L’ANDCIO (Association Nationale des Directeurs de CIO) pendant 6 ans 2003/2009). A ce titre, la question du statut des directeurs de CIO et de la structure CIO ont toujours été au centre de mes préoccupations. L’échec d’une reconnaissance des DCIO et CIO est maintenant établi et relève à mon sens à peu près des mêmes raisons que l’échec de la mise en place de l’éducation à l’orientation en France.
Sur ces points, il manque à mon sens une partie au livre qui traiterait des questions de la décentralisation et de l’impossibilité pour le système éducatif Français de concevoir une structuration locale des questions d’orientations. On voit bien comment les concessions aux régions d’une organisation autre que bâtimentaire, ont toujours été l’objet de « « guerres » entre le pouvoir des recteurs et celui des présidents de région. Sur les questions de l’orientation, le livre décrit ce qui s’est joué pour l’ONISEP mais omet la question des CIO en tant que structures. On connait l’histoire des CIO municipaux ou départementaux dont le réseau achève d’être démantelé ces derniers temps. Ils avaient été à mon sens une tentative bien timide, d’affirmation que l’orientation était une question éminemment locale.
Sortir l’éducation à l’orientation d’une conception strictement disciplinaire de l’éducation au niveau national supposerait certainement une approche différente qui implique les échelons locaux. Les besoins locaux en matière de formation et donc de compétences nécessaires à l’échelle d’une région sont à mon avis une voie de sortie des logiques strictement disciplinaires.
L’approche par compétence est bien celle d’une éducation à l’orientation et relève beaucoup plus d’une logique locale que d’une logique nationale. C’est même au niveau des bassins de vie que ce besoin de compétences trouve réellement à s’exprimer. Les logiques disciplinaires et de certification concernent avant tout les populations appelées à se former au plan national voire international. La dimension locale se contente bien souvent et ça n’est pas problématique de nécessités de compétences formées et utilisées sur un territoire restreint.
Une fois ce postulat admis, la structure ad-hoc pour développer cette logique de compétence en orientation pouvait reposer sur l’existence de centre d’information et d’Orientation, dont il aurait fallu qu’ils soient « établissements publics » en capacité de gérer en responsabilité les politiques locales d’accompagnement en orientation, articulées à l’organisation du système éducatif pour ce qui concerne les formations du supérieur.
Je sais bien à quel point cette conception d’indépendance des CIO par rapport à la structure éducation Nationale est particulièrement iconoclaste dans un système centralisé, mais je ne vois vraiment pas comment concevoir un système national capable de réagir aux évolutions des formations à un niveau local , qui s’accélèrent de manière totalement erratique. La logique strictement disciplinaire empêche effectivement des souplesses d’adaptation du système de formation et du système de circulation des individus dans ce système.
Par contre, au plan local, c’est tout à fait envisageable dans le cadre d’un « nouveau paradigme éducatif ». Comme énoncé dans ton livre P.145 « Les mutations contemporaines […] créent un contexte inédit qui pourraient modifier les équilibres analysés. » Ma différence est peut-être de ne concevoir ces changements d’équilibres que sur un plan local et donc de nécessiter une décentralisation radicale.
Pour avoir connu les organisations anglo-saxonnes concernant les opérations d’éducation à l’orientation, j’ai toujours été frappé par la capacité des « communautés locales », notion différente de nos municipalités, à prendre en compte la question de l’orientation de LEURS jeunes. C’est la plupart du temps toute une communauté d’acteurs (entreprises, parents, éducateurs divers, organismes…) organisée en réseaux autour des institutions scolaires qui prend en charge l’ensemble de la question y compris du point de vue financier.
Nous sommes capables de beaucoup de choses intéressantes dans le système Français mais certainement pas de cette adaptation souple au tissu local, pour toutes les raisons relevées dans ton livre.
L’état prend en charge !
Et les communautés humaines sont reléguées au rang « d’administrés ».
Comme souligné dans le livre : « La question climatique pourrait constituer un facteur de transformation particulièrement puissant. »
[…] ou « l’orientation ne sera plus seulement une question de satisfaction personnelle mais sera liée à un projet sociétal, à la socialisation des individus dans une société en transition. Cette évolution suggère qu’une EAO renouvelée pourrait s’appuyer sur les enjeux écologiques pour retrouver une dimension collective et citoyenne qui lui fait actuellement défaut »
Je partage cette analyse mais il me semble qu’elle n’est déclinable qu’au plan local et qu’elle a excessivement besoin d’un organisme d’appui développant les logiques de solidarités citoyennes nécessaires et de financements afférents. La logique des bureaux de l’orientation, des SAIO, des IENIO est une logique qui empêche des évolutions effectivement nécessaires. Pour moi, on l’aura compris, l’échec récurrent de l’éducation à l’orientation en France est le même que l’échec du développement des CIO en tant que véritable structure d’accompagnement à l’orientation.
Je parlais « d’autopsie » au lieu « d’anatomie » au début de ce message et il semble bien que dans l’état actuel des services, c’est bien une renaissance complète qu’il est nécessaire d’envisager, après avoir constaté la mort clinique de ces sujets au sein de l’éducation nationale.