En France, l’orientation reste à l’école

En 2025, la Cour des comptes a qualifié l’orientation française de « politique sans boussole », et le Défenseur des droits a dénoncé un droit à l’orientation entravé, tandis que le ministère déployait son Plan Avenir. Après le détour par la Wallonie et le Vietnam, revenons chez nous. Le miroir étranger éclaire crûment ce que ces rapports peinent à nommer.

Post 5/5 de la série « L’orientation vue de deux ailleurs ».

Une politique sans boussole

Commençons par le diagnostic que la France pose sur elle-même, car il est sévère. Dans son rapport public annuel de mars 2025, la Cour des comptes consacre un chapitre entier à l’orientation au collège et au lycée, et le titre de sa lecture est resté : une politique sans boussole[1]. Elle y décrit un système morcelé entre l’État et les Régions, coûteux, peu lisible, et surtout un processus qui, loin de corriger les inégalités, amplifie le déterminisme social. J’avais commenté ce rapport à sa sortie, et je n’en retire rien[2] : la Cour dit vrai sur les symptômes, même si elle reste, comme souvent, prisonnière d’une lecture gestionnaire.

Quelques semaines plus tard, en juin 2025, le Défenseur des droits enfonçait le clou dans un rapport au titre programmatique, Le droit à l’orientation dans l’enseignement secondaire[3]. Le constat est accablant et familier : une organisation peu lisible à chaque échelon, des psychologues de l’Éducation nationale trop peu nombreux pour accompagner tous les élèves, des heures d’orientation qui ne sont toujours pas inscrites dans les emplois du temps, et des choix trop souvent subis, avec une pré-orientation excessive des élèves les plus vulnérables. Sa recommandation tient en une formule : remettre l’élève au cœur de la décision. J’ai commenté ce rapport sur mon blog, sous l’œil de la défenseuse[4].

Face à ce double réquisitoire, le ministère a déployé un Plan Avenir à partir de l’année scolaire 2025-2026[5], qui promet de renforcer l’orientation, de généraliser la découverte des métiers et de mieux structurer l’accompagnement. J’ai dit ailleurs, en deux billets, mon scepticisme devant ce énième plan, où je voyais surtout l’éléphant toujours vivant[6]. On reconnaît en effet le geste, et je vais y venir : promettre l’éducation à l’orientation, encore une fois. Mais avant d’y revenir, il faut se demander pourquoi la France, qui déplore son orientation depuis si longtemps et la réforme si souvent, n’arrive pas à en sortir. C’est ici que le détour étranger devient utile, car il donne à voir ce que nos rapports, à force de rester à l’intérieur du système, ne parviennent pas à nommer. J’ai d’ailleurs tenté d’éclairer ailleurs ces coulisses de l’orientation[7].

Orienter dans l’école, et vers l’école

Reprenons la première question de la série, celle de la cible. Où pointe l’orientation française ? Vers l’école elle-même. Dans le gradient que je proposais en ouverture, allant de la scolarité vers l’emploi, la France se tient tout au début, du côté de la scolarité et de la formation[8]. L’objet de la décision d’orientation, chez nous, n’est jamais un métier ni un emploi : il est toujours scolaire. En fin de troisième, la décision porte sur la voie, générale et technologique ou professionnelle ; le choix d’une formation professionnelle précise relève, lui, de la famille, et sa réalisation des calculs d’AFFELNET. Plus tard viennent les séries, les spécialités, les places dans des formations sélectives via Parcoursup. L’horizon du travail existe, bien sûr, mais il est lointain, différé, atteint par le long détour du diplôme.

C’est une différence de nature avec nos voisins, et non de degré. La Wallonie oriente vers l’emploi, le Vietnam vers le métier ; la France oriente vers des études. Nos paliers de fin de troisième et de fin de seconde, nos procédures d’affectation, notre plateforme d’admission dans le supérieur, tout cela gère des parcours scolaires, distribue des places, opère une sélection. L’orientation française est d’abord une mécanique de répartition dans l’appareil de formation, et c’est pourquoi elle est si intimement liée à l’évaluation et à la sélection. Nos procédures, en se substituant peu à peu au travail d’orientation lui-même, ont fini par le confisquer, et j’y reviens à l’instant.

Que la scolarité soit ainsi la destination, et non le chemin, a une conséquence que le miroir vietnamien rend éclatante. Là où le Vietnam fait de la scolarité le moyen d’une découverte du monde du travail, nous faisons de l’orientation un moyen de gérer la scolarité. Le rapport est inversé. Chez eux, on va à l’école pour, entre autres, s’orienter vers un métier ; chez nous, on s’oriente pour continuer, ou non, dans l’école.

Le quasi-monopole scolaire

Mais la singularité française la plus profonde n’est pas dans le « vers quoi ». Elle est dans le « qui », la deuxième question de la série, et c’est le détour belge qui me l’a fait voir. En Wallonie, deux mondes se partagent l’orientation, l’école et l’emploi, chacun avec ses opérateurs. Au Vietnam, l’école-État l’assume seule, mais en la tournant franchement vers le métier. En France, l’orientation est l’affaire de l’Éducation nationale, et de l’Éducation nationale presque seule.

Ce quasi-monopole a une histoire, et une histoire paradoxale. Des personnels spécialisés dans l’orientation ont bien été introduits dans le second degré à partir de 1959, les conseillers d’orientation, devenus depuis les psychologues de l’Éducation nationale, avec leurs centres d’information et d’orientation. Mais, et c’est décisif, ils n’ont jamais reçu le pouvoir d’orienter. La décision d’orientation, elle, est restée scolaire de bout en bout : elle est prise par le chef d’établissement, sur proposition du conseil de classe, c’est-à-dire par les enseignants. C’est cette mécanique que j’ai analysée dans mon ouvrage sur les procédures[9]. Le paradoxe français est donc redoublé : non seulement l’orientation est le monopole de l’école, mais, à l’intérieur même de l’école, ceux que l’on dit spécialistes de l’orientation n’orientent pas ; ce sont ceux qui enseignent et qui dirigent qui décident.

Les Régions, elles, ne sont entrées dans le champ qu’avec la loi de 2018, et de manière si prudente que la Cour des comptes en vient à recommander de leur transférer la compétence pleine et entière, ce qui en dit long sur le caractère inabouti du partage actuel[10]. Quant à l’opérateur d’emploi, France Travail, il reste à la porte des établissements. Imagine-t-on, comme le fait couramment le Forem wallon, un conseiller de France Travail animant une séance d’orientation en classe de troisième ? La seule incongruité de l’image mesure la force de notre cloison.

Or ce monopole enferme l’orientation dans un paradoxe dont nous ne sortons pas. L’école a le monopole de l’orientation, mais la vocation de l’école est de conduire des études, non de préparer à l’emploi. Nous confions donc l’orientation vers le travail à l’institution la moins équipée, par sa culture et sa mission, pour l’assumer. La question du pouvoir, ici, n’est pas anodine : décider qui a le droit d’orienter, c’est décider ce que l’orientation aura le droit de viser. En gardant l’orientation dans l’école, nous avons, sans toujours le vouloir, décidé qu’elle viserait l’école.

L’éducation à l’orientation, un échec récurrent

Reste le point le plus douloureux, et celui où le miroir vietnamien devient presque cruel. Depuis quarante ans, la France annonce régulièrement qu’elle va faire de l’orientation une éducation, continue, intégrée à la scolarité, ouverte sur les métiers. L’éducation des choix des années 1980, l’éducation à l’orientation des années 1990, le parcours de découverte des métiers et des formations, le parcours Avenir, la découverte des métiers généralisée dès la classe de cinquième en 2023, et aujourd’hui le Plan Avenir : la liste des dispositifs est longue, et leur air de famille est frappant. À chaque fois, la même promesse ; à chaque fois, le même essoufflement.

J’ai consacré un ouvrage entier à cette histoire, et son sous-titre dit ma thèse : l’anatomie d’un échec récurrent[11]. Si l’éducation à l’orientation échoue en France avec cette régularité, ce n’est pas faute d’intentions ni de textes. C’est que nous la greffons sur un système dont la logique réelle est la sélection et la gestion des flux scolaires. Les heures ne sont jamais tout à fait dans les emplois du temps, le Défenseur des droits le note encore en 2025 ; les moyens humains manquent ; et surtout, dès que la pression monte, ce sont les procédures qui l’emportent sur l’éducation, l’affectation qui dévore l’accompagnement. La belle plante de l’éducation à l’orientation ne prend pas, parce que le sol est celui de la répartition.

Il y a aussi, à cet échec, une racine plus ancienne, que je veux rappeler car elle éclaire tout le reste. La France a, très tôt, préféré une conception procédurale et sélective de l’orientation à une conception développementale et éducative. Cette seconde voie avait pourtant ses penseurs, au premier rang desquels Henri Wallon, dont la vision d’une orientation liée au développement de la personne a été, dans les faits, tenue à l’écart[12]. Nous avons construit un appareil pour trier, quand d’autres pensaient une éducation pour se construire. Le paradoxe final de cette série est là : l’éducation à l’orientation que nous n’arrivons pas à installer, le Vietnam vient précisément de l’inscrire à son curriculum. Ce que nous promettons sans le tenir, d’autres le tiennent, sous nos yeux, avec leurs propres ambiguïtés.

Protéger, ou aveugler ?

Faut-il alors importer le GPS wallon ou le curriculum vietnamien, et faire enfin entrer le monde du travail dans l’école ? Je me garderai d’y répondre, et le détour lui-même invite à la prudence. J’ai insisté, au post précédent, sur ce que ces deux modèles ont de commun et de gênant : que l’on oriente par le dehors ou par le dedans, la boussole finit par pointer vers les besoins du marché. Notre cloison française, en tenant l’orientation à distance de l’emploi, protège peut-être l’élève de cette subordination. Il y a, dans l’idée que l’école ne doit pas être l’antichambre du marché, quelque chose que je ne suis pas pressé de brader.

Mais soyons lucides. Nos rapports de 2025 montrent que cette cloison, censée protéger, ne protège pas grand-chose : les choix restent subis, le déterminisme social est amplifié, les plus vulnérables sont pré-orientés. Nous avons donc, pour l’instant, le pire des deux mondes. Nous n’avons pas l’éducation à l’orientation que nous promettons, puisque nous échouons à l’installer ; et nous n’avons pas non plus la protection que notre école-centrisme est censé offrir, puisque nos procédures reconduisent les inégalités qu’elles prétendent réduire. Une politique sans boussole, en effet, mais dont l’absence de cap ne préserve de rien.

La leçon que je tire du voyage n’est donc pas qu’il faut copier la Wallonie ou le Vietnam. Elle est que la vraie question, pour nous, n’a jamais été seulement de savoir vers quoi orienter, mais qui a le droit de le faire, et selon quelle conception. Tant que l’orientation restera le monopole d’une école dont la mission est ailleurs, et tant que nous préférerons trier plutôt qu’éduquer, l’éducation à l’orientation restera ce qu’elle est depuis quarante ans : une promesse indéfiniment reconduite.

Ce que le voyage aura montré

Au terme de cette série, je dois redire une dernière fois d’où je parle. Je n’ai lu, pour la Wallonie et le Vietnam, que des articles de presse et quelques textes officiels, des indices de manières de penser l’orientation, non des descriptions vérifiées de ces systèmes. Leur valeur n’était pas de m’apprendre ce que font vraiment les Wallons et les Vietnamiens, mais de rendre visible ce que nous, en France, ne voyons plus. De ce point de vue, le voyage aura tenu ses promesses.

Il aura montré trois manières d’orienter, distribuées par nos trois questions. Vers quoi : l’emploi en Wallonie, le métier au Vietnam, la scolarité en France. Par qui : un opérateur d’emploi distinct de l’école en Wallonie, l’école-État au Vietnam, l’Éducation nationale presque seule en France, et, à l’intérieur d’elle, non pas les spécialistes de l’orientation mais les enseignants et les chefs d’établissement. Comment : par un service en aval, par le curriculum en amont, par des procédures de répartition chez nous. Et il aura montré, surtout, que notre difficulté n’est pas d’orienter vers l’emploi comme les autres, mais d’oser faire de l’orientation autre chose qu’une mécanique de tri, sans pour autant livrer l’école au marché.

N’hésitez, les commentaires sont possibles.

 

Bernard Desclaux

 

Liste des posts de  la série

Hasard de veille : Wallonie, Vietnam et notre orientation https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/07/20/hasard-de-veille-wallonie-vietnam-et-notre-orientation/

En Wallonie, l’orientation a deux maisons https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/07/23/en-wallonie-lorientation-a-deux-maisons/

Au Vietnam, l’orientation est une matière https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/07/30/au-vietnam-lorientation-est-une-matiere/

Wallonie, Vietnam : orienter par le dehors ou par le dedans https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/08/03/wallonie-vietnam-orienter-par-le-dehors-ou-par-le-dedans/

En France, l’orientation reste à l’école https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/08/08/en-france-lorientation-reste-a-lecole/ 

 

Notes

[1] Cour des comptes. (2025, 19 mars). L’orientation au collège et au lycée, Rapport public annuel 2025, volume 1. https://www.ccomptes.fr/fr/publications/le-rapport-public-annuel-2025  . La Cour souligne le morcellement du pilotage, le coût du dispositif et un processus qui amplifie le déterminisme social ; elle recommande notamment de renforcer la compétence des Régions.

[2] Desclaux, B. (2025, 16 avril). Ce que raconte la Cour des comptes. Le blog de Bernard Desclaux. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/04/16/ce-que-raconte-la-cour-des-comptes/  . Ce post analysait la lecture gestionnaire du rapport et ce qu’elle laisse dans l’ombre.

[3] Défenseur des droits. (2025, 3 juin). Le droit à l’orientation dans l’enseignement secondaire : un droit à déployer pour tous les jeunes. https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/2025-06/ddd_rapport_orientation-scolaire_2025_20250520.pdf

[4] Desclaux, B. (2025, 5 juin). L’orientation sous l’œil de la défenseuse. Le blog de Bernard Desclaux. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/06/05/lorientation-sous-loeil-de-la-defenseuse/

[5] Ministère de l’Éducation nationale. (2025). Mise en œuvre du plan Avenir à partir de l’année scolaire 2025-2026, Bulletin officiel. https://www.education.gouv.fr/bo/2025/Hebdo27/MENE2519127N

[6] Desclaux, B. (2025, 6 juin). Juin 2025, l’orientation passée au crible, l’éléphant toujours vivant ! Le blog de Bernard Desclaux. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/06/06/juin-2025-lorientation-passee-au-crible-lelephant-toujours-vivant/  ; et Desclaux, B. (2025, 26 juillet). Le Plan Avenir, t’y crois ou t’y crois pas ? Le blog de Bernard Desclaux. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/07/26/le-plan-avenir-ty-crois-ou-ty-crois-pas/

[7] Desclaux, B. (2025, 9 juillet). Coulisses de l’orientation. GREO. https://doi.org/10.58079/14b3c

[8] Voir le premier post de cette série, Orienter : vers quoi, et par qui ?, pour le gradient allant de la scolarité à l’emploi et les trois questions de lecture.

[9] Desclaux, B. (2020). Orientation scolaire : les procédures mises en examen. Quel débat dans une société démocratique ? L’Harmattan.

[10] Cour des comptes (2025), op. cit.

[11] Desclaux, B. (2026). L’éducation à l’orientation en France. Anatomie d’un échec récurrent. L’Harmattan.

[12] Ouvrier-Bonnaz, R. (2019). Pour lire Wallon sur l’orientation. Les éditions sociales. Voir aussi J. Drévillon, Henri Wallon et l’orientation, reproduit sur le blog de Jacques Vauloup, http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2024/11/01/Une-juste-orientation-reste-%C3%A0-inventer

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This entry was posted on samedi, août 8th, 2026 at 15:41 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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