Un dispositif hors la loi (3). Ce que nous ne saurons pas

Série « Un dispositif hors la loi », post 3.

Le décret du 10 juillet 2026 a retiré le brevet du texte codifié sans dire qui entrerait désormais en prépa-seconde[1]. Les données de la rentrée 2024 répondent à la question, et disent aussi ce que ce retrait rend impossible à établir. Nous proposons ici d’examiner qui sont ces élèves, ce qu’ils deviennent, et ce que nous ne saurons pas.

Un public déjà là, que le critère ne faisait que rendre lisible

Le post précédent laissait une question ouverte, qu’il ne pouvait pas trancher : qui se retrouve dans ces classes une fois le critère objectif retiré ? La réponse existe, et elle est antérieure au retrait du critère. La direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance a décrit avec précision la cohorte de la rentrée 2024[2]. Encore faut-il lire ses résultats dans le bon ordre.

Un premier fait commande la lecture de tous les autres, et il est rarement souligné : la classe n’a pas été implantée dans un type d’établissement, mais dans trois. On la trouve en lycée général et technologique, en lycée polyvalent et en lycée professionnel. Même intitulé, même volume horaire, trois environnements scolaires qui n’offrent ni les mêmes secondes, ni les mêmes formations à la sortie.

L’indice de position sociale des élèves accueillis s’établit à 87 en lycée général et technologique, 85 en lycée polyvalent, 89 en lycée professionnel. Celui des autres élèves de seconde du même établissement s’établit respectivement à 112, 102 et 86. Le premier chiffre de chaque paire ne bouge pratiquement pas ; le second varie de vingt-six points. Le dispositif recrute donc partout le même public, et ce qui change d’un lycée à l’autre, c’est l’écart, donc l’implantation. Dans un lycée professionnel, ces élèves ne se distinguent socialement en rien de leurs camarades. Dans un lycée général et technologique, ils forment un groupe socialement étranger à l’établissement qui les accueille. Le même élève, avec le même dossier, ne vivra donc pas la même année selon le lycée où on lui aura proposé la classe.

Deux questions surgissent, que ni le décret ni les rapports ne posent. La première : une classe qui prépare à la seconde prépare-t-elle à la même seconde selon qu’elle est installée dans un lycée professionnel ou dans un lycée général et technologique ? L’élève y côtoie pendant un an les formations de l’établissement, ses enseignants, ses ateliers ou ses spécialités, et c’est de cet établissement que viendront la plupart des propositions de sortie. La seconde question est moins avouable, et je la pose comme une hypothèse : l’implantation de la classe sert-elle aussi à réguler les flux entrants du lycée qui l’accueille ? Un établissement qui héberge une prépa-seconde dispose, l’année suivante, d’une douzaine d’élèves déjà présents, déjà connus, déjà évalués par ses propres équipes, pour ses propres divisions. Sous réserve de vérification, cela ressemble à une réponse apportée aux besoins des établissements autant qu’à ceux des élèves.

Les autres indicateurs vont dans le même sens. Ces classes comptent en moyenne treize élèves, quand les autres secondes du même lycée en comptent de vingt-quatre à trente-deux. Quinze pour cent de ces élèves ont au moins un an de retard, contre 7 % de l’ensemble des entrants en seconde, 4 % en seconde générale et technologique et 19 % en seconde professionnelle. On y compte 53 % de garçons contre 49 % à l’entrée en seconde, et 96 % n’avaient pas obtenu le brevet[3]. Le profil ainsi obtenu n’est pas celui d’une seconde générale et technologique fragilisée : c’est, trait pour trait, celui d’une seconde professionnelle.

Un dernier élément achève le tableau, et il concerne les établissements et non les élèves. Les lycées retenus pour porter le dispositif ont un indice de position sociale inférieur à celui des autres lycées de même type, et disposent plus souvent d’unités localisées pour l’inclusion scolaire et d’unités pédagogiques pour élèves allophones[4]. La classe n’a donc pas été implantée là où se trouvaient les élèves, mais là où se trouvaient les établissements qui accueillent déjà ces publics. On l’a proposée à ceux dont c’est déjà le métier. Cette solution est raisonnable du point de vue de la gestion. Elle produit, du point de vue de la carte scolaire, une concentration supplémentaire là où il y en avait déjà une.

Reste le critère lui-même, celui que le décret de 2026 a fait disparaître. La session 2025 du diplôme national du brevet enregistre, en série générale, 21,6 points d’écart de réussite entre les candidats d’origine sociale très favorisée et ceux d’origine défavorisée[5]. Un dispositif adossé au brevet était donc, mécaniquement, un dispositif à recrutement social. Ce n’est pas un scandale, c’est une conséquence arithmétique, et elle valait la peine d’être dite. Ce qu’il faut voir maintenant est plus retors : en supprimant le critère, le décret ne modifie pas ce recrutement, il en supprime la trace.

Dans le post précédent, j’analysais l’identification comme le mot qui avait pris la place du critère, sans auteur désigné, sans forme et sans recours possible[6]. Cette analyse appelle ici un complément qui la prolonge. Un critère objectif ne fait pas que protéger l’élève : il rend le recrutement mesurable. Tant que le brevet figurait dans le texte, on pouvait établir que 96 % des élèves accueillis ne l’avaient pas obtenu, et rapporter ce pourcentage au gradient social de l’examen. La démonstration tenait en deux chiffres. Le critère supprimé, cette vérification devient impossible autrement que par une enquête spécifique, si quelqu’un la commande. Le recrutement social ne disparaît pas. Il devient indémontrable.

Ce que l’année produit, et ce qui n’a pas été publié

Sur 1 004 élèves suivis à l’issue de la première année, 10,3 % ont rejoint un CAP, 66,5 % une seconde professionnelle, 22,2 % une seconde générale et technologique, et 1 % une première[7]. Mettons cette distribution en regard du profil d’entrée décrit plus haut. Un public dont l’indice de position sociale, le taux de retard et la composition par sexe reproduisent ceux d’une seconde professionnelle se retrouve, un an plus tard, à plus des trois quarts en seconde professionnelle ou en CAP.

Encore faut-il savoir de quelle orientation on parle. La décision prise en fin de troisième porte sur une voie, la seconde générale et technologique ou la seconde professionnelle, et dans le second cas elle est suivie d’une affectation qui désigne une spécialité et un établissement. Or ces élèves sont entrés en prépa-seconde après avoir été admis en seconde, sans que le texte de 2024 précise laquelle, ni ce qu’il advenait de l’affectation éventuellement obtenue. L’ambiguïté n’a jamais été levée, et elle pèse directement sur la lecture des chiffres de sortie. Les 10,3 % qui rejoignent un CAP se dirigent vers une formation située en deçà de la décision d’orientation dont ils étaient porteurs en entrant. Pour un élève sur dix, l’année n’a donc pas consolidé l’orientation : elle l’a révisée à la baisse.

Je me garderai bien d’en conclure que l’année n’a servi à rien. Nous ne disposons d’aucun point de comparaison : nul ne sait ce que seraient devenus ces mêmes élèves sans elle, et il n’est pas exclu qu’une partie d’entre eux aient quitté le système. C’est précisément pour cela que la question devait recevoir une réponse. L’inspection générale annonçait elle-même une troisième note d’étape, attendue pour novembre 2025, consacrée au devenir de la cohorte. Je n’en ai trouvé aucune trace publique[8]. C’est pourtant elle, et elle seule, qui dirait si l’année a servi. Le dispositif a donc été inscrit dans le code de l’éducation sans que l’évaluation de son effet propre ait été rendue publique.

Le post 1 de cette série a relevé l’amplitude des taux d’orientation en seconde générale et technologique à l’issue de la classe, de 0 % à 46 % selon les académies[9]. J’ajoute ici le versant symétrique : le taux d’orientation vers le CAP varie lui aussi, de 0 % à 25 %. Ces deux amplitudes ne peuvent pas s’expliquer par les élèves, dont le profil est remarquablement homogène d’un territoire à l’autre. Elles s’expliquent par les places disponibles et par les usages locaux. On peut les rapprocher de l’hypothèse formulée plus haut : le taux de sortie vers la seconde générale et technologique dépend sans doute moins des élèves que de ce que le lycée d’accueil, et derrière lui l’académie, ont à offrir. Une année dont l’issue dépend à ce point de l’académie de résidence peut difficilement être présentée comme une année de consolidation individuelle.

Deux chiffres, enfin, méritent d’être rapprochés. Le dispositif accueillait 1 320 élèves à la rentrée 2024 dans une centaine de lycées ; ils étaient 1 434 au 30 juin 2025[10]. La classe s’est donc remplie en cours d’année, ce qui confirme sa fonction d’ajustement bien mieux que ne le ferait un raisonnement. Et 80 établissements sur 101 ont maintenu la classe à la rentrée 2025 : un lycée sur cinq y a renoncé après une année. Au moment où j’écris, aucune publication ne donne les effectifs des rentrées 2025 et 2026. Nous pérennisons un dispositif dont une seule cohorte est publiquement documentée.

Pour conclure

Deux résultats se dégagent de cette lecture, et le second tient à ce qui manque.

Le premier est que le public de ces classes n’a pas été fabriqué par le critère du brevet. Il était déjà là, et le critère ne faisait que le rendre lisible. L’indice de position sociale de ces élèves ne varie pratiquement pas d’un type de lycée à l’autre ; ce qui varie, c’est l’écart avec leurs camarades, donc le lieu où on les place. En supprimant le critère, le décret de juillet 2026 ne modifie pas le recrutement : il en supprime la mesure.

Le second est que nous ignorons ce que cette année produit, et que rien n’indique que nous le saurons. Mettons les deux constats l’un en face de l’autre. Le retrait du critère rend le recrutement social indémontrable ; l’absence de la note d’étape promise rend l’effet du dispositif invérifiable. Ces deux absences n’ont pas la même origine, la première tient à l’écriture d’un décret, la seconde sans doute à un calendrier de travail. Elles produisent pourtant le même résultat. Un dispositif dont on ne peut établir ni qui il accueille ni ce qu’il produit ne se discute pas : il se reconduit.

Il me semble que c’est là le vrai coût du retrait du critère, et il n’est pas juridique. Pour contester une classe, il faut pouvoir dire qui elle accueille, et le prouver. Depuis juillet 2026, cette démonstration suppose une enquête que personne n’a commandée.

Reste la question que j’avais annoncée à la fin du post précédent et que je n’ai pas traitée ici : d’où vient cette forme scolaire ? Car la place que le décret vient de codifier n’a rien d’inédit. Notre système l’a déjà ouverte deux fois, en 1963 et en 1972, et il l’a refermée deux fois. J’y consacrerai le prochain post.

Une question, en attendant, pour celles et ceux qui exercent en collège ou dans un lycée d’accueil : parmi les élèves entrés en prépa-seconde chez vous, combien avaient reçu une affectation en juin, et combien n’en avaient aucune ? Et savez-vous, un an après, ce qu’ils sont devenus ? Ce que l’administration ne publie pas, vos établissements le savent souvent, et c’est parfois le seul endroit où cela se lit encore.

N’hésitez pas à commenter !

Rédigé avec la collaboration de Claude (Anthropic), selon le protocole documenté sur PENSER AVEC LES IA (https://bdesclaux.com/accueil/). Sources vérifiées, conclusions miennes.

Notes

[1] Décret n° 2026-625 du 10 juillet 2026 relatif à la classe préparatoire à la classe de seconde, JORF n° 0162 du 12 juillet 2026, texte n° 28, article 1er, créant l’article D. 333-2-1 du code de l’éducation. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000054417257 (consulté le 25 août 2026).

[2] Evain, F. et Dieusaert, P. (mars 2025). Classe préparatoire à la classe de seconde : 1 320 élèves intègrent le dispositif expérimental à la rentrée scolaire 2024, Note d’Information n° 25-14, DEPP. https://doi.org/10.48464/ni-25-14 (consulté le 25 août 2026). Voir la figure 2 pour les indices de position sociale comparés au sein des lycées d’accueil.

[3] Evain, F. et Dieusaert, P., op. cit., pour les effectifs moyens des divisions, les taux de retard comparés, la répartition par sexe et la part des élèves n’ayant pas obtenu le diplôme national du brevet.

[4] Evain, F. et Dieusaert, P., op. cit., sur les caractéristiques des établissements retenus pour l’implantation du dispositif.

[5] N’guia, G. (2026). Résultats définitifs de la session 2025 du diplôme national du brevet, Note d’Information n° 26-04, DEPP. L’écart de 21,6 points concerne la série générale et oppose les candidats d’origine sociale très favorisée à ceux d’origine défavorisée.

[6] Desclaux, B. (2 septembre 2026). Un dispositif hors la loi (2). Identifié, volontaire, dérogatoire : les mots qui tiennent lieu de décision. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/09/02/un-dispositif-hors-la-loi-2-identifie-volontaire-derogatoire-les-mots-qui-tiennent-lieu-de-decision/. Ce post établissait que le verbe identifier a remplacé le critère du brevet sans en avoir aucune des propriétés : ni auteur désigné, ni forme, ni trace, ni possibilité de contestation. Le présent post en tire une conséquence que le post 2 ne pouvait pas encore établir : ce que le critère rendait possible, et que l’identification rend impossible, c’est la mesure du recrutement social du dispositif.

[7] Bruyère, C., Brasselet, P., Le Coquil, É., Mazeron, C. et Weixler, F. (juillet 2025). Suivi du dispositif prépa-seconde. Note d’étape n° 2, rapport IGÉSR n° 24-25 107D. https://www.education.gouv.fr/igesr/suivi-du-dispositif-prepa-seconde-465657 (consulté le 25 août 2026). Devenir des 1 004 élèves suivis, p. 22, ainsi que pour les écarts entre académies des taux d’orientation vers la seconde générale et technologique et vers le CAP.

[8] IGÉSR, note d’étape n° 2, op. cit., p. 2 et p. 24. La mission y annonce une troisième note d’étape, attendue pour novembre 2025, consacrée au devenir de la cohorte de la première année. Aucune publication correspondante n’a pu être trouvée à la date du 8 septembre 2026. Le décret de pérennisation est intervenu sans elle.

[9] Desclaux, B. (25 août 2026). Un dispositif hors la loi (1). La prépa-seconde a survécu à sa raison d’être. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/08/25/un-dispositif-hors-la-loi-1-la-prepa-seconde-a-survecu-a-sa-raison-detre/. Ce post analysait le décret du 10 juillet 2026, ses cinq transformations par rapport au texte de 2024, et l’absence de toute décision d’orientation susceptible de recours à l’entrée comme à la sortie du dispositif. Les écarts académiques y sont commentés à partir des données de l’IGÉSR.

[10] IGÉSR, note d’étape n° 2, op. cit., pour les effectifs constatés au 30 juin 2025 et le nombre d’établissements maintenant la classe à la rentrée 2025. Aucune publication ministérielle donnant les effectifs des rentrées 2025 et 2026 n’a pu être identifiée à la date de rédaction.

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This entry was posted on mardi, septembre 8th, 2026 at 14:05 and is filed under Orientation, Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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