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Une philosophie de la formation en forme autopromotionnelle

Pourquoi s’intéresser à la formation des futurs ingénieurs à l’informatique ? C’est que, contrairement à ce que l’on pourrait de prime abord penser, les jeunes sont assez peu attirés vers ces métiers, en dépit d’une demande qui ne fait que croître sur le moyen terme et que la formation qu’ils reçoivent n’est pas véritablement en phase avec leur univers mental, pas plus qu’avec les besoins du monde de demain.

Dans un ouvrage préfacé par Jacques Lesourne qui devait initialement être sous-titré « éloge de la transversalité », j’ai décidé de m’attaquer de front aux lourdes traditions et autres idées reçues qui président à la fois au mode de pensée des écoles d’ingénieurs et aux relations qu’elles entretiennent avec des entreprises tout aussi conservatrices. L’investissement de celles-ci dans l’effort de formation de l’enseignement technologique est, en particulier, beaucoup trop tourné vers des préoccupations à court terme, telles que le recrutement immédiat de ressources dont elles n’ont pas su anticiper le besoin.

Il est par exemple coutumier, mais profondément dramatique, de voir des recruteurs se plaindre, en ne plaisantant qu’à moitié, de leur difficulté à trouver des « débutants confirmés » : des jeunes diplômés, en raison de leur faible coût, mais dotés de 3 à 4 ans d’expérience, ce qui correspond effectivement à nombre de besoins opérationnels.

Mais ceci est en grande partie dû au fait que les modèles pédagogiques en vigueur ne préparent pas nécessairement de manière idéale les futurs ingénieurs à concevoir et mettre en œuvre des systèmes de qualité, de plus en plus tournés vers le secteur tertiaire ou des processus inter-fonctionnels. Nos écoles d’ingénieurs s’appuient sur des principes, certes éprouvés, mais fondés sur les approches verticales des sciences et technologies des deux siècles précédents et une prégnance du stéréotype de l’ingénieur industriel à la Zola. Cette sclérose s’est accentuée au cours du dernier quart de siècle sous l’effet d’une normalisation de l’enseignement sur un modèle universitaire : peu importe leur absence de pratique des métiers auxquels ils préparent, les enseignants sont en grande majorité des enseignants – chercheurs, écartelés, comme on vient de le voir dans la crise printanière qui vient de frapper l’université, entre leur mission d’enseignement et celle de recherche. C’est cette dernière qui, dans les écoles aussi, sert de base unique à leur évaluation. C’est aussi elle qui les enferme dans des silos peu ou pas communicants, alors que les ingénieurs qu’ils forment seront appelés à comprendre et partager les approches de toutes sortes d’interlocuteurs d’autres spécialités. C’est particulièrement vrai pour les informaticiens, car les technologies de l’information et de la communication ne sont jamais un but en soi et impliquent une familiarité assez approfondie avec les secteurs économiques dont elles sont censées fluidifier le fonctionnement.

Comment, par exemple, construire les systèmes de gestion d’une société sans avoir de notions sérieuses sur la comptabilité analytique, la notion de modèle économique d’entreprise ou les dimensions psycho-sociologiques d’un projet, comme la gestion du changement ? Comment élaborer des systèmes informatiques enfouis dans des avions, des centrales énergétiques ou des objets communicants comme un i-Phone sans comprendre les problématiques auxquelles ces ensembles complexes sont censés apporter des réponses et les bases des technologies qui les font fonctionner ?

Il est donc devenu indispensable de proposer une conception résolument transversale de ces formations qui n’impliquent pas uniquement sciences et technologies. Les applications et usages de ces dernières posent des problèmes relevant largement d’approches pluridisciplinaires. Elles impliquent également de ne pas oublier les dimensions éthique ou philosophique. Et ceci, alors même que la somme des connaissances et des savoir-faire inhérents à ces disciplines ne cesse de s’enrichir et demande donc davantage de temps d’enseignement.

Alors que le monde de l’enseignement supérieur se débat dans les contradictions d’un modèle obsolète et que les politiques ont les yeux rivés sur les mesures catastrophiques – du moins en première analyse – affichées par le thermomètre du classement de Shangaï, on pourrait accepter avec réalisme la distinction entre, d’une part, des ingénieurs à Bac + 5, devenus très souvent l’équivalent des techniciens supérieurs Bac + 2 d’il y a 30 ans – simplement parce que les problèmes sont plus complexes -, et, d’autre part, les ingénieurs, au plein sens du terme, qui concevront les systèmes de demain, plus soucieux que leurs aînés des conséquences humaines ou environnementales de leurs décisions. Mais ils doivent être formés au standard international du Bac + 8, qui ne devrait plus nécessairement être un cursus de thèse classique, orientée vers l’enseignement et la recherche.

Je pense que, pour construire des systèmes de plus en plus complexes, et reposant toujours davantage sur les technologies de l’information et de la communication, les successeurs des polytechniciens ou des centraliens, stéréotypes emblématiques de l’ingénieur dans l’imaginaire populaire, devront se former sur le modèle du PhD, cette norme internationale de facto issue des pays de tradition universitaire anglo-saxonne qui prépare à des carrières de haut niveau et extrêmement diversifiées. Un tel cursus, qui pourrait accompagner d’une renaissance du terme d’ingénieur – docteur, ne devrait nullement être une formation à la recherche construite, aujourd’hui comme dans la Sorbonne du 14è siècle, pour préparer la prochaine génération d’enseignants – chercheurs, mais bien d’une formation par la dure école de la recherche, le plus souvent appliquée, avec ses contraintes temporelles et budgétaires, en liaison étroite avec la réalité économique.

De quoi se faire quelques amis avec la mise en évidence de ce rocher de Sisyphe que constitue toute tentative de réforme dans l’enseignement supérieur… Mais, compte tenu de son omniprésence, tant dans la vie des individus que dans le monde de la gestion et des services, le secteur des technologies de l’information et de la communication ne peut plus se dispenser d’une action en profondeur pour rénover son enseignement.

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