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Henri Audier

Grand emprunt national : pas ça ou pas vous !

Craignant que le montant proposé pour un “grand emprunt national” ne soit trop bas, 63 députés de la majorité ont lancé un appel pour que son montant se situe entre 50 et 100 milliards, à dépenser dans les cinq à dix ans à venir. L’idée de l’emprunt national peut séduire, tant il est vrai que depuis 2002 et a fortiori depuis 2007, la structure industrielle française fout le camp, le retard sur les technologies de pointe s’accroît, le commerce extérieur chute, l’effort de recherche (public et privé) plonge. Autrement dit, si le système social français a freiné l’impact de la crise et masqué l’impéritie de la politique économique suivie, la reprise risque fort de révéler la faiblesse de notre tissu industriel et technologique, laissant la France dans ses starting-blocks, contrairement à sa voisine, l’Allemagne. “Année après année, les investissements publics de l’Etat ont reculé” affirment les pétitionnaires. Et c’est vrai. Au moment où le pays risque de découvrir la note de la politique passée, on comprend la panique qui s’empare du Président de la République, du gouvernement, de la majorité. Mais enfin, “année après année”, ces budgets, ces “réformes”, les membres de la majorité, y compris les pétitionnaires, les ont voulus, les ont défendus et les ont votés !

Mais, ce qui est plus choquant encore c’est que ces parlementaires, tout comme le gouvernement, motivent le recours à cet emprunt par la nécessité “d’une société de création, d’intervention, d’innovation résolument tournée vers l’avenir”, par le besoin de bâtir des “universités, des laboratoires, des entreprises (…) de premier rang mondial demain”. Mais si leurs propos sont sincères, alors pourquoi n’ont-ils rien dit en 2003 quand les crédits des laboratoires chutaient de 30% ? Pourquoi cette absence de réactions, en 2004, quand on a commencé à supprimer des emplois publics dans la recherche ? Pourquoi, en 2005, cette approbation massive du “Pacte pour la recherche”, qui pourtant en programmait la stagnation ? Pourquoi avoir accepté la fermeture de l’Agence pour l’innovation industrielle ? Pourquoi ce mutisme face à l’absence d’initiative sur la politique industrielle, l’université ou la recherche lors de Présidence française de l’UE ? Pourquoi avoir voté, sans s’interroger, la suppression de 280 millions pour les pôles de compétitivité ? Pourquoi cet engouement si tardif pour les éco-technologies ? Pourquoi avoir approuvé un plan de relance qui, d’après l’OCDE, était proportionnellement vingt fois inférieur à ceux de l’Allemagne ou des Etats-Unis pour la recherche et les technologies de pointes ?

On n’aurait pas besoin d’un emprunt si ces secteurs avaient, budget après budget, reçu du gouvernement le soutien nécessaire. Or, il n’en a rien été, non pas parce que ces secteurs ont “été sacrifiés sur l’autel de l’urgence et de l’immédiat”, mais d’abord parce que, pour des raisons de clientélisme électoral, l’Etat a renoncé à ses ressources : quatorze milliards par an avec le “paquet fiscal”, trois avec la TVA sur la restauration, quatre (dont trois inutiles) avec le Crédit impôt recherche, etc. Soit une vingtaine de milliards par an. Si bien que la bataille entre les partisans du “petit” emprunt et ceux du “grand” se résume à savoir si l’on compense par l’emprunt l’argent gaspillé durant la première partie du mandat présidentiel (50 milliards) ou jusqu’en 2012 (100 milliards).

Le plus grave est que cet emprunt n’est qu’une composante d’une gabegie généralisée des fonds publics : déficits colossaux, partenariats public-privé qui sont des emprunts sur 30 ans (pour les infra-structures ou les universités), dette record, jusqu’aux bâtiments publics qui sont bradés et qu’il faudra pour certains racheter un jour à prix d’or.

Faut-il rappeler que ce sont les mêmes qui ont justifié les suppressions d’emplois dans l’éducation, la santé, la recherche, les universités, accroissant ainsi le chômage des jeunes diplômés, par “l’impératif de ne pas reporter sur les générations futures, via la dette publique, l’insouciance de la génération actuelle” ! Et ce n’est pas sans paradoxe qu’il faut bien constater que c’est la petite frange de hauts revenus, dont l’impôt a été ainsi allégé, qui va, directement ou indirectement, souscrire à cet emprunt, empochant au passage les intérêts. Preuve, accessoirement, que le concept général de “génération future” n’a aucun sens : il inclut ceux qui vivent d’abord de la rente, qui toucheront les intérêts de l’emprunt, comme ceux qui vivent d’abord de leur travail, et qui, via leurs impôts, le rembourseront.

Enfin et surtout, peut-on compenser huit années de carence budgétaire par un gros emprunt ? Certainement pas. L’enseignement supérieur, l’innovation, la recherche ont besoin d’un effort continu, régulier et programmé, d’abord dans leur potentiel humain. Car dans des activités de matière grise, le progrès découle d’abord de la qualité et la quantité des hommes et des femmes qui s’y investissent. C’est avant tout un effort considérable de formation, d’attraction des meilleurs étudiants vers ces métiers qu’il faut promouvoir. Pour cela, il faut créer des débouchés ce qui nécessite notamment l’engagement d’un plan pluriannuel de l’emploi scientifique public ; il faut aussi édicter des mesures draconiennes afin que les aides de l’Etat (directes et fiscales) à la recherche privée s’accompagnent de recrutement de docteurs, d’ingénieurs de techniciens. Et ce, dès le budget 2010. Sans quoi l’emprunt sera un gaspillage supplémentaire.

Peut-on suggérer aux pétitionnaires, s’ils veulent être efficaces, de faire parvenir au Président, dont on dit qu’il lit désormais Flaubert, la recommandation de remonter plus avant vers la source de sagesse antique. Et de faire sur le chemin un petit arrêt à Jean de la Fontaine pour méditer cet admirable vers: “Rien ne sert de courir, il faut partir à point”.

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