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Droits d’inscription : l’arbre de Dauphine cache la forêt de l’autonomie

Si la décision prise par l’Université de Paris-Dauphine d’augmenter – jusqu’à 4000 euros – les droits d’inscription pour certains de ses masters fait autant de bruit, ce n’est pas simplement parce qu’elle rouvre le débat sur les droits d’inscription à l’université. C’est surtout parce que dans le contexte du « tout autonome » de ces dernières années, elle lève crûment un coin du voile sur ce que pourrait bien devenir l’université française.

C’est-à-dire un espace entièrement dérégulé (« autorégulé » dans le langage euphémisé de l’époque) dans lequel des établissements, autonomes donc, pourront librement fixer les contours non seulement pédagogiques mais encore financiers de leurs diplômes et où règnera la loi du plus fort – i.e. de celui qui a le plus de moyens. Les diplômes d’établissement se multiplieront au détriment des « diplômes nationaux » qui nécessitent de lourdes et contraignantes procédures d’habilitation et surtout ne permettent pas de pratiquer des droits d’inscription libres.

S’il ne s’agissait que des droits d’inscription, on pourrait aisément se ranger aux arguments qui en justifient la hausse. A condition que celle-ci soit raisonnable et concertée, modulée selon des critères sociaux affinés et accompagnée d’un système de bourses plus efficace. Surtout à Dauphine où l’on comprend mal pourquoi l’argent public – celui de tous les contribuables… – sert à payer, par exemple, la formation des futurs traders des grandes banques ! Plus généralement, on peut considérer qu’il est juste de faire payer davantage ceux qui bénéficient d’une formation leur permettant d’obtenir un emploi bien rémunéré ; de même qu’il est indispensable de décourager l’inscription des faux étudiants à l’université ou encore qu’il est sans doute vrai que le paiement d’une partie plus importante des frais liés à leurs études par les étudiants permettrait de les responsabiliser davantage.

Mais dans un tel schéma, on peut malheureusement anticiper que l’augmentation des droits ici ou là ne signifiera pas un transfert correspondant de la dotation publique ainsi dégagée vers des formations moins en vue ou des établissements moins prestigieux. Au contraire, il y a fort à parier que les établissements qui sauront ou pourront attirer les étudiants capables de payer les droits les plus élevés grâce à des formations débouchant sur des métiers rémunérateurs seront aussi les mieux dotés par l’Etat.

L’affaire de l’augmentation des droits d’inscription est donc d’importance en ce qu’elle met à jour la logique d’ensemble qui préside à la mise en place du nouveau paysage universitaire français. Un paysage dans lequel, par exemple, les présidents d’université tout-puissants créés par la loi LRU de 2007 recruteront les enseignants-chercheurs en fonction de leur consentement à la politique de l’établissement qu’ils souhaitent intégrer que ce soit en début ou en milieu de carrière. Ils ont désormais toute latitude pour le faire soit directement, sans s’encombrer des règles académiques, soit en passant, plus classiquement, par les « comités de sélection » mais dont on voit déjà poindre dans les premières expériences de ceux-ci qu’ils peuvent facilement être à la main du président et de sa majorité. D’ailleurs, du côté des universitaires, pourquoi vouloir enseigner et « chercher » dans un établissement dont on n’approuve ni la politique pédagogique ni la politique de recherche ni l’attitude du président ?

De la même manière, les diplômes proposés et les recherches menées dans tel ou tel établissement seront de plus en plus ceux et celles qui rapportent le plus que ce soit en droits d’inscription, en redevances de brevets ou en dotations publiques. Il faut en effet non seulement augmenter les ressources propres de l’université (droits, redevances…) mais encore répondre aux multiples critères quantitatifs dictés par les classements internationaux, les agences nationales et le ministère. On assiste déjà à une « professionnalisation » à tous crins des formations indexées sur les besoins (les désirs ?) de l’époque : plutôt des traders formés à prix fort à Dauphine que des philologues médiévistes formés à bas coût ici ou là. On assiste aussi, ce n’est plus un scoop depuis longtemps, à la normalisation en forme de caporalisation de la recherche : plutôt une recherche orientée vers l’efficacité immédiate de ses trouvailles en fonction de programmes définis par les experts du moment (qui expertise ces experts ?) que des travaux au long cours dont le résultat est incertain ou aléatoire. Dans ces conditions, on comprend aisément qu’il n’y ait plus besoin d’enseignants-chercheurs, c’est-à-dire d’universitaires… mais plutôt de deux profils bien distincts : d’un côté des enseignants secondarisés quand ils ne viennent pas directement du secondaire, occupés à la sélection sur critères scolaires et spécialistes du triage de masse et, de l’autre, des chercheurs normalisés, si possibles experts en appels d’offres afin de traquer au plus près les subsides publics.

« Et alors ? » entend-t-on déjà du côté des installés insouciants, des ravis de la politique gouvernementale et des bien servis du système. Et alors l’université française deviendra un désert parsemé d’oasis luxuriantes qui pompent les ressources jusqu’à l’épuisement. Et alors l’imagination, l’imprévu, l’inattendu, l’impensable… ne surgiront plus ici mais ailleurs, au profit d’autres sociétés. Et alors la détection des talents et des mérites sera définitivement réduite à quelques filières dites d’excellence qui sélectionneront leurs élèves sur des critères répondant précisément aux exigences du système dans lequel ils doivent s’insérer plutôt qu’à celles de l’esprit. Et alors le soit-disant cercle de l’excellence ne sera pas vertueux – l’argent pour les « meilleures » universités qui leur permet d’attirer les meilleurs étudiants et les meilleurs enseignants-chercheurs, etc. – mais vicieux, et la France sera définitivement reléguée en deuxième division, encalminée dans la gestion conflictuelle d’une énorme masse étudiante à laquelle on continue de promettre sans pouvoir tenir.

Voilà pourquoi ce qui se joue en ce moment par touches successives : quotas de boursiers dans les grandes écoles, ouverture à la « diversité » à Sciences Po, droits d’inscription à Dauphine… au-delà du caractère souvent dérisoire de ces débats, renvoie à une problématique d’ensemble à laquelle on ne peut plus échapper. Précisément celle que le gouvernement veut à tout prix éviter de traiter ou plutôt qu’il prétend avoir définitivement traité en ouvrant la Boîte de Pandore de l’autonomie avec la loi LRU et à coup d’effets d’annonce de milliards invisibles. C’est pourquoi, au-delà de la légitime vigilance de chacun et des nécessaires réactions au coup par coup, il devient urgent que la communauté universitaire propose à la société française, dans un dialogue étroit avec elle, un projet d’ensemble pour l’université, l’enseignement supérieur et la recherche. Un projet disponible avant qu’il ne soit trop tard, disponible aussi pour le jour où l’alternance politique permettra de le mettre en œuvre.

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