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Chroniques des temps de l’autonomie: l’affaire de Metz

Dans la série qui s’annonce prometteuse « l’autonomie des universités, vous n’avez encore rien vu ! », on vient d’assister à un épisode de choix à Metz.

Les principaux faits sont bien résumés dans cet article de Rue89 même si quelques informations complémentaires peuvent y être apportées. Il s’agit d’un poste de maître de conférences – ouvert au concours selon la procédure dite « au fil de l’eau » dans la novlangue désormais en vigueur dans les universités, c’est-à-dire devant être pourvu, avec plus ou moins d’urgence selon les cas, en cours d’année voire de semestre universitaire – qui a été pourvu sur décision du Conseil d’administration (CA) de l’Université de Metz contre l’avis – et donc le candidat choisi – par le comité de sélection, instance créée par la loi LRU et réunie ad hoc lorsqu’un poste d’enseignant-chercheur est « ouvert » au recrutement. Ce comité devant être composé pour moitié d’enseignants-chercheurs « extérieurs » à l’université afin d’éviter, selon la ministre qui en a ainsi justifié la création, le « localisme », à savoir la préférence pour les candidats locaux de l’université lors des recrutements. La candidate retenue par le CA dans l’affaire de Metz était une candidate « locale », en fait une PRCE (une certifiée de l’enseignement secondaire en poste dans le supérieur), titulaire d’un doctorat dans la discipline et qualifiée par le Conseil national des universités. Celui retenu par le comité était, aux yeux de celui-ci, plus qualifié (agrégé notamment dans la discipline) que cette candidate mais venait de l’extérieur de l’université. Le seul argument avancé en faveur de la candidate choisie étant sa présence à l’université depuis des années.

Ce n’est toutefois pas le déroulement de l’affaire elle-même qui nous intéresse ici – puisque les jeux de pouvoir qui ont conduit à cette décision restent en partie cachés à l’appréciation extérieure et surtout que nul n’est capable de juger des mérites supposés de tel ou tel candidat en lice –, ce sont plutôt les (sombres…) perspectives qu’annonce cet événement encore isolé mais qui sera bientôt monnaie courante aux temps de l’autonomie version Pécresse. On en retiendra deux.

D’abord, cette fameuse « autonomie » qui doit guérir tous les maux de l’université française ne semble pas capable d’en finir avec le « localisme » alors qu’elle a été annoncée comme telle ; Valérie Pécresse prétendait vouloir éradiquer cette pratique coupable grâce à sa loi. Or l’affaire de Metz démontre que rien n’empêche le pouvoir local de l’université, un conseil d’administration tout entier dans les mains du président et de son équipe désormais, de choisir son candidat pour un poste. Et ce quelle que soit la volonté du « comité de sélection ». L’effet d’un tel pouvoir – il engage des carrières individuelles au long cours et la qualité de l’enseignement et de la recherche dans telle ou telle discipline – sans aucun garde-fou, sinon la vertu des hommes, est dévastateur. Non seulement par ses conséquences immédiates puisque le candidat local qui peut être moins bon, moins prometteur, moins qualifié, etc. qu’un autre sera bel et bien recruté « à vie », mais encore et surtout par ses conséquences à plus long terme. Il n’y a aucune indépendance possible dudit comité dans un tel système dès lors que son avis rendu pourra toujours être ignoré. Les décisions des comités s’adapteront ainsi que leur composition à cette nouvelle épée de Damoclès sur leur tête. Au-delà, quel universitaire rationnel et raisonnable acceptera désormais de siéger comme personnalité extérieure dans un comité de sélection sinon celui qui est en accord ou en cheville avec le président de l’université et ses collègues locaux ? Et tout cela alors que la loi LRU donne, dans le même temps, au président de chaque université la possibilité de recruter, sur contrat, et donc sans passer par le comité de sélection, un enseignant-chercheur s’il estime qu’il correspond aux besoins de l’université. Quelques règles simples auraient permis d’éviter ces inconvénients : l’interdiction de se porter candidat dans l’université où l’on a soutenu sa thèse de doctorat ; un mode de composition des comités à partir de personnalités indépendantes du pouvoir présidentiel et l’obligation pour le CA et le président de suivre l’avis du comité sur le choix des candidats, à partir d’une liste ordonnée de quelques noms.

Deuxième enseignement de l’affaire de Metz, la confirmation que la secondarisation du premier cycle est déjà (largement) en marche. C’est-à-dire d’un enseignement détaché de toute préoccupation de recherche et orienté en fonction d’objectifs qui auraient normalement dû être ceux de la formation secondaire et qui conduit inévitablement à la… secondarisation des profils recherchés et donc recrutés. Cette dérive aura pour conséquence, à terme, la séparation fonctionnelle marquée entre enseignants et chercheurs, avant d’être scellée dans les emplois proposés eux-mêmes, que ce soit à l’intérieur d’une université, d’un département ou d’une discipline, ou bien d’une université à l’autre. On se retrouve dans ce cas dans le modèle promu par le ministère d’un ensemble scindé en deux : d’un côté des centres dits d’excellence surdotés où se déroule l’essentiel de la recherche et de l’autre un vaste ensemble d’établissements universitaires (mais pourra-t-on encore longtemps les qualifier ainsi ?) de sélection et de tri de la masse étudiante à vocation essentiellement professionnelle. Au bout de cette évolution, non seulement il n’y aura plus d’Université en tant que telle mais plus non plus d’universitaires – ce qui est logique… –, capables d’être à la fois de (bons) enseignants et de (bons) chercheurs, l’un parce que l’autre et vice-versa.

« Et pourquoi pas ? » rétorquerons sans doute les esprits simples qui ont oublié de quoi l’Université est le nom. Ils sont nombreux en France dans les élites politiques, administratives, économiques et techniques en raison même de la séparation des genres entre université, recherche et grandes écoles. Ils devraient pourtant eux aussi se méfier de cette secondarisation, car elle n’est assurément pas le meilleur moyen d’entrer dans la société de la connaissance et de l’innovation qu’ils appellent chaque jour de leurs vœux. Le rapport Aghion-Cohen, pourtant peu soupçonnable d’opposition à la logique réformatrice actuelle, l’avait bien montré en son temps. Une société qui mise sur l’enseignement secondaire est celle de ce que les auteurs appelaient une « économie d’imitation », à l’opposé d’une « économie d’innovation ». Le pouvoir est alors au conformisme et à la satisfaction de l’ordre établi ; il n’est ni à l’imagination ni à la rupture. Voilà où conduit la secondarisation !

La réforme si nécessaire et tant attendue de l’Université en France devrait donc tout faire pour l’éviter. Elle devrait plutôt être orientée vers la libération de la puissance universitaire, celle qui repose précisément, prioritairement et ultimement sur l’imbrication de l’enseignement et de la recherche, sur la double et irremplaçable qualité de formateur et d’innovateur de l’universitaire, sur sa capacité à la fois à formuler clairement pour les transmettre des connaissances qu’il aura lui-même dégagées et ordonnées. Pour ce faire, c’est une autonomie de l’Université et non du pouvoir présidentiel en son sein qu’il faut ainsi qu’un lien sans cesse plus étroit entre université et recherche et entre universités et grandes écoles.

Bref, exactement le contraire de ce que (dé)construit pierre à pierre la majorité actuelle malgré ses proclamations, victime consentante du pire des aveuglements en politique, celui de l’air du temps.

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