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Henri Audier

Pour couler une nation : mode d’emploi

Le 1er juin, Valérie Pécresse va « présenter les premiers appels à projets des investissements d’avenir » du Grand emprunt.  Ses shows médiatiques et ses contrevérités ne masqueront plus très longtemps la réalité : la France coule.

D’après l’OCDE, la France a pris un grave retard entre 2002 et 2008. Alors que TOUS les pays progressaient de 10, 30 voire 70 %, les dernières données de l’OCDE montrent qu’en monnaie constante les dépenses de la recherche publique française ont baissé de 1,4 % entre 2002 et 2008. Bien davantage encore par rapport au PIB (1). Pour 2008, malgré le « 1,8 milliard de plus » claironné par Pécresse et Sarkozy, l’OCDE n’a d’ailleurs détecté aucun centime dépensé de plus. Au cours des mêmes années, les dépenses des entreprises (investissements + aides) ont aussi baissé, malgré 4 milliards de plus d’aides de l’Etat (CIR), aides qui sont de loin les plus fortes au monde. Dans le même temps, pourtant, TOUS les pays progressaient : le Royaume-Uni de 14 %, l’Allemagne de 17 %, les Etats-Unis de 27 %, la République Tchèque et la Corée de 67 %, la Chine de 180 % (2) .

Cette situation est d’abord le fait des gouvernements depuis 2002. Ils ont vidé les caisses par une fiscalité favorable aux couches aisées et par la multiplication des niches fiscales, creusant ainsi déficits et dette. Ces déficits ont servi de prétexte à la démolition du service public (via la RGPP) et au sacrifice de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR). Comparée aux 10 à 15 milliards/an du paquet fiscal (loi TEPA), la création de 5000 emplois par an dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche aurait coûté de l’ordre de 300 millions annuels. Alors que les étudiants se détournent de ces métiers, rien n’a été fait pour les attirer. Pire, 2000 suppressions d’emplois sont programmées dans les EPST.

Cette situation est aussi imputable aux grands groupes qui ont diminué le financement de leur recherche quand l’aide de l’Etat augmentait : ainsi 4 milliards d’aides ont été recyclés en profits. De ce fait, la France se désindustrialise. Non seulement dans les activités traditionnelles, comme tous les pays développés, mais elle perd désormais du terrain sur ses domaines jadis forts comme le nucléaire civil ou les transports. A fortiori dans les technologies nouvelles. Conséquence : l’emploi et le déficit chronique du commerce extérieur depuis 2002.

Le Grand emprunt (3,4) est une sinistre plaisanterie par rapport aux enjeux mondiaux. Ce sont deux milliards de plus par an qu’il faudrait consacrer à l’ESR pour les mettre à niveau et espérer atteindre les 3 % du PIB … en 2020. Malheureusement, les modestes intérêts des 16 milliards de l’emprunt destinés à l’ESR se substitueront aux moyens budgétaires « normaux » comme l’a annoncé l’Elysée. Des paroles aux actes : dès janvier dernier, 125 millions ont été annulés sur le budget 2010 de l’ESR. Et Fillon vient de confirmer, après Eric Woerth, que les « opérateurs de l’Etat » devront économiser en trois ans 5% des emplois et 10% des crédits.

L’emprunt est un moyen supplémentaire de prise en main par le pouvoir. Dans le cadre de quelques thèmes finalisés prioritaires, le choix des sites qui bénéficieront de la manne de l’emprunt se fera par des comités ad’hoc entièrement nommés. Les premiers appels d’offre porteront successivement sur les équipements, les laboratoires « d’excellence », les instituts de recherche technologique et les instituts hospitalo-universitaires. Quant aux campus d’excellence, qui officialiseront la disparité entre universités, « ces projets demanderont un temps de maturation » dit V. Pécresse, qui précise : « c’est une logique d’emboîtement et de maturation progressive des différents appels d’offres ». Logique qui consiste en réalité à pousser tous et chacun, les gagnants comme les nombreux futurs perdants à ces lotos successifs, à s’inscrire dans la logique des priorités affichées pour se préserver une petite chance de gagner.

Tout ce qui a trait au progrès et à la transmission des connaissances est davantage dévoyé. L’autonomie des universités se réduit à la préparation et à la transmission des dossiers, car ce sont les Comités Nicéphore ou Cunégonde qui décideront de qui sera financé. De même pour les organismes qui sont, de plus, coiffés par des « Alliances » finalisées qui pourraient à terme recruter, bafouant ainsi toujours plus les instances scientifiques représentatives.

En quelques années, de 2002 à 2008, du point de vue de la place de la recherche et de la technologie, la France est passée du statut d’une nation développée à une situation intermédiaire entre un pays développé et un pays en voie de développement. Le fait que les médias reproduisent souvent en coupé-collé les papillonnages anesthésiants de Valérie Pécresse ne change rien à l’affaire : depuis 2002, la France coule.

(1) http://www.sncs.fr/article.php3?id_article=2347

(2) http://www.sncs.fr/article.php3?id_article=2348

(3) http://www.sncs.fr/article.php3?id_article=2295

(4) http://www.sncs.fr/article.php3?id_article=2335

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