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Pierre Dubois

Valérie encline à prescrire

Pourquoi la ministre, mère de la loi relative aux Libertés et Responsabilités des Universités (LRU) et ardente partisane de leur passage aux responsabilités et compétences élargies (RCE), étape décisive de leur autonomie, ne peut-elle s’empêcher d’intervenir, plusieurs fois par semaine, pour prescrire ce que les universités autonomes doivent faire ? D’où lui vient cette inclination à prescrire à tout bout de champ ?

Valérie Pécresse a fourni hier un nouvel exemple de son fort penchant à l’interventionnisme. Elle avait pourtant une magnifique occasion de se taire ou de dire : “Universités, soyez libres et responsables dans le champ culturel ; soyez des actrices culturelles primordiales sur votre territoire”. Hélas, communication et médiatisation en continu obligent, elle n’a pu s’empêcher de cadrer la future mise en oeuvre des 128 recommandations contenues dans le rapport de la commission Culture et Université, commission créée en juin 2009 et présidée par Emmanuel Ethis, président de l’université d’Avignon et des Pays de Vaucluse (photos). La culture n’est-elle pas le champ, par excellence, de l’exercice de l’autonomie ? La création culturelle ne se prescrit pas, n’a pas à être encadrée par le bon vouloir d’un ministre ! Emmanuel Ethis, président de l’UAPV, démontre l’autonomie universitaire en matière pédagogique et de vie étudiante : chroniques de ce blog “Avignon en 2020 ?“, “Diriger Avignon“, “Etudier en Avignon“, “Avignon : examens“, “Observatoire en Avignon“, Avignon en photos“, “Avignon de nouveau“.

Le rapport de la Commission Culture et Université n’est pas encore en ligne mais voici ce que la ministre a déclaré hier lors de sa remise officielle (discours sur le site du MESR). Elle commence par affirmer la nécessaire autonomie des universités : “au moment où l’immense majorité des universités est déjà ou s’apprête à devenir autonome, il nous faut nous déprendre de la tentation de définir, à l’échelle nationale, ce que doit être la politique culturelle d’une université”. Dont acte ! … Hélas, elle poursuit : “nous devons éviter l’écueil d’une action culturelle éclatée et morcelée, qui, parce qu’elle s’élaborerait à l’échelle du seul établissement, perdrait de sa force et de son rayonnement”. Fort logiquement, vient alors la prescription : “je souhaite que chaque PRES se dote désormais d’un projet culturel, bâti en partenariat avec les CROUS, pour permettre à un plus grand nombre encore d’étudiants et de personnels de bénéficier des initiatives et des actions culturelles engagées. J’ai dit aux présidents de PRES que j’attendais d’eux qu’il bâtisse [sic], pour la fin de l’année, leurs projets en matière de vie étudiante. Eh bien, la culture devra y trouver toute sa place”…

Pourquoi ai-je écrit à dessein “prescription” et non “souhait”, terme employé par la ministre ? Il ne faut pas oublier le décret du 16 juin 2010 sur les primes affectées à certains personnels (chronique : “La CPU. Mort annoncée ?“) : “les montants individuels de prime peuvent être augmentés, par décision du ministre chargé de l’enseignement supérieur, dans la limite de 20 % du montant de la prime majoré, en fonction de la réalisation d’objectifs et des résultats d’indicateurs fixés et notifiés en début d’année par ce même ministre“. Le président de la CPU, Lionel Collet, s’est prononcé contre cet article du décret (chronique : “Un salaire pour le président PDG ?“). A ma connaissance, cet article du décret n’a pas été aboli. Les présidents qui mettront en oeuvre les souhaits de la ministre en matière de politique culturelle pourraient donc être récompensés dans ce cadre. 

Et Valérie Pécresse continue : “mon souhait, aujourd’hui, c’est que les pôles d’enseignement supérieur et de recherche ouvrent largement leurs portes aux écoles d’art et aux établissements relevant du Ministère de la culture. Ils y ont toute leur place, y compris dans les pôles et les campus scientifiques”.

Et encore : “dans le cadre de la réflexion que j’ai engagée sur la construction de référentiels pour les Licences, je souhaite que les différentes communautés de l’enseignement supérieur et de la recherche se penchent sur cette question de la culture qu’elles attendent de leurs étudiants“.

Ce n’est pas fini. ”Je souhaite que les engagements collectifs des étudiants, et notamment les engagements associatifs, soient mieux reconnus et valorisés, en allant pourquoi pas jusqu’à l’attribution de crédits ECTS”. Ce point est en fait un “serpent de mer” : chronique “Valider les compétences des élus étudiants“.

Les bureaux des étudiants ont un rôle essentiel à jouer dans la communauté universitaire. Je souhaite qu’ils deviennent des relais de l’action culturelle dans nos établissements et je suis prête à ouvrir ce chantier avec les présidents d’université et les vice-présidents étudiants de nos établissements. Au bout du processus, il pourrait y avoir une charte des BDE, qui définirait nos ambitions partagées pour la vie culturelle étudiante”. Une charte, encore une charte après celles des thèses, des stages… J’ai envie de dire : “mais laissez donc les universités vivre et imaginer leur politique culturelle” ! Elles y jouent quelquefois leur attractivité !

Et enfin, même l’initiative suivante est de trop : “je vais donner le coup d’envoi, dans quelques jours, du concours “Beau à savoir”. Son principe est simple : donner carte blanche aux étudiants pour mettre en lumière et en valeur leur vie à l’université”. Annoncer l’affectation aux universités d’un budget supplémentaire pour qu’elle mettent en oeuvre le rapport Ethis eût été trop contraire aux principes actuels : non pas des financements récurrents, mais des financements en réponse à des appels d’offres, ce qui oblige les répondants à monter des dossiers dans des formes elles aussi prescrites. Que de coûts de coordination que peuvent éviter les universités autonomes. Il leur faut oser enfin l’autonomie !

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