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Pierre Dubois

Insertion. Non et non, Valérie !

Ce blog a publié de nombreuses chroniques sur l’insertion professionnelle des diplômés du supérieur (sur Educpros et sur LeMonde.fr). Leur fil conducteur : 1. La connaissance du devenir des diplômés du supérieur par des enquêtes est absolument nécessaire ; la mission des universités inclut bien l’insertion professionnelle. 2. Les résultats doivent être communiqués en toute transparence aux universités, à leurs partenaires, aux étudiants et à leurs familles. 3. Les universités doivent utiliser les résultats de ces enquêtes pour optimiser leur offre de formation et pour éventuellement fermer des diplômes qui n’ont pas de débouchés. 4. La qualité de l’insertion peut et doit être à la base d’un financement – partiel – des universités selon la performance. Mais surtout, il ne faut pas faire n’importe quoi !  

La Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche est proche de faire n’importe quoi ! Elle communique trop et trop vite, et très mal quand elle parle de la performance. Une nouvelle preuve en est donnée par l’interview au Figaro Magazine, à paraître Samedi 16 octobre (très belle photo de la Ministre). Le titre accrocheur : “Le premier palmarès des universités“. “Le Figaro Magazine publie en exclusivité le palmarès des performances par discipline et par université”. Quelles performances ? Les performances en matière d’insertion professionnelle des diplômés. En exclusivité ? Pas si sûr puisqu’on m’a communiqué l’article dans son intégralité et je ne dois pas être le seul à l’avoir. Encore des fuites ! Ce qui est sûr, c’est qu’aucune information ne figure encore à cette heure sur le site du MESR (ou sur le site de la Conférence des présidents d’université). Je n’apprécie pas que la priorité de publication de données statistiques nouvelles et fort sensibles soit donnée à un seul magazine.

Valérie Pécresse fait état dans l’article du Figaro Magazine des premiers résultats de l’enquête, menée de fin 2009 à avril 2010, par les observatoires universitaires, sur le devenir professionnel des diplômés de masters obtenus en 2007. Deux indicateurs – et seulement 2 – sont diffusés dans l’article. Le taux d’emploi moyen, par université et par discipline, 30 mois après l’obtention du diplôme ; le taux est de 91,4% (écarts entre universités : de 77,6% à 94,9% ; écarts entre universités selon les disciplines qu’elles enseignent : de 77,8% à 100%). Il n’est pas indiqué si les diplômés qui n’ont pas d’emploi et qui n’en recherchent pas (diplômés “inactifs”) ont été sortis du total ; si c’est le cas, le taux de chômage serait alors de 8,6%. Il serait en progression par rapport à celui observé pour les diplômés de 2004 enquêtés par le CEREQ en 2007 : 7% (document CEREQ, tableau 21 page 44 et chronique du blog : “Masters 2007 : chômage en hausse“).

Deuxième indicateur : le taux de cadres parmi les diplômés en emploi. Il est, selon l’article du Figaro Magazine, de 79,7% en moyenne, les écarts allant de 57,1% en Lettres, langues et arts à 89,8% en Sciences de l’ingénieur. Ce taux est faux : le taux de cadres chez les diplômés de bac+5 de 2004 n’était que de 61%, 30 mois après l’obtention de leur diplôme en 2007, le taux de professions intermédiaires étant quant à lui de 31% (CEREQ, tableau 21 déjà cité). Impossible que la proportion de cadres ait progressé de près de 19 points en 3 ans. Le taux de 79,7% ne correspond d’ailleurs en rien aux taux publiés par 10 observatoires pour la même enquête (chronique : “Masters 2007. combien de cadres ? “).

Bien sûr, je ne déflorerai pas le classement des universités selon le taux de chômage de leurs diplômés. Disons-le clairement : il est juste bon à jeter à la poubelle. Malheureusement, il ne le sera pas : des universités se mettront en avant parce qu’elles arrivent en tête du classement ; d’autres, entre temps, auront été éclaboussées par un mauvais classement. Pourquoi un tel classement est-il scientifiquement déplorable et donc à proscrire ? Classer une université derrière une autre parce que son taux de chômage est supérieur de 0,1% relève de l’escroquerie intellectuelle (et dire que la ministre veut faire certifier ce type d’enquête par l’INSEE !). La variation du taux est sensible au taux de réponse à l’enquête et il est très différent d’une université à l’autre.

Plus gravement. A plusieurs reprises, la DGESIP, en la personne de son directeur Patrick Hetzel (photo), s’était engagée à ne publier les résultats que “toutes choses étant égales par ailleurs”. Valérie Pécresse a oublié cet engagement : les taux publiés par le Figaro Magazine sont des taux bruts sans aucune valeur, sinon celle d’affaiblir, de fait, certaines universités. Le taux de chômage des diplômés d’une université donnée (mais aussi les autres indicateurs d’insertion) dépend 1. de l’offre de formation de cette université (plus vous avez de diplômés en ingénierie, plus votre taux de chômage est bas ; plus vous avez des diplômés en Lettres, plus…) ; l’article du Figaro ignore par ailleurs la différence entre les masters “professionnels” et les masters “recherche” (le taux de chômage de ces derniers est plus élevé). 2. des caractéristiques individuelles de la population étudiante : répartition par sexe, âge, type de bac, mention au baccalauréat, origine sociale, 3. des caractéristiques du marché du travail régional : la majorité des diplômés trouvent un emploi en région. Ne pas prendre en compte ces trois facteurs de l’insertion est une bévue scientifique de taille.

Il faut, en définitive, se poser la question. Pourquoi cet article dans Figaro Magazine ? Qui sert-il ? Valérie Pécresse doit croire que c’est bon pour elle et que cela lui procure un atout pour demeurer dans le gouvernement après le remaniement ; elle en a d’ailleurs exprimé le désir. A l’inverse, cet article, monté dans la crème de l’auto-satisfaction ministérielle, est contre-productif pour les universités, pour leurs observatoires, pour les partenaires des universités, pour les étudiants ; en aucun cas, ceux-ci ne pourront par cette enquête ”connaître les diplômes qui marchent pour décrocher un job”. L’article du Figaro ment et ce par la faute de la Ministre. Et que de grossières erreurs énoncées par la ministre, persuadée qu’elle est la meilleure ministre depuis des décennies ! Elle reprend, par exemple, dans l’article ses propos sur les dégâts de 68… décidés par Edgar Faure et Charles de Gaulle. Erreur de positionnement politique ! Les erreurs de l’article : le lecteur s’en persuadera s’il lit le Figaro Magazine de Samedi prochain.

Finalement, Valérie Pécresse sabote elle-même toute possibilité de financement des universités selon la performance de leur insertion. Elle scie la branche sur laquelle elle s’est perchée. Dommage car un tel financement – j’en approuve le principe – suppose des indicateurs rigoureux et acceptés par ceux qui en sont l’objet. Or, le classement publié va faire – fort légitimement – l’objet d’un tollé des présidents, des observatoires universitaires, des organisations étudiantes.  

La ministre devrait quand même connaître le PAP de la MIRES pour 2010 et 2011 (chronique : “PAP de la MIRES : cible d’insertion“). Le taux de chômage n’est pas retenu comme indicateur de performance des universités. La LOLF ne retient qu’un seul indicateur : “le taux de cadres et de professions intermédiaires observé chez les diplômés, titulaires d’un diplôme bac+5, 3 ans après l’obtention de leur diplôme”. Le taux cible pour 2010 et 2011 est “86%”. Dans la chronique “Masters 2007 : combien de cadres ?“, nous observons que 3 universités dépassent ce taux et trois ne le dépassent pas.

Que conclure ? 1. La communication statistique est chose trop sérieuse pour être confiée à des ministres ; ils risquent toujours d’instrumenter la “statistique” pour justifier leur politique. 2. La statistique doit être confiée à un organisme indépendant du politique et non à une sous-direction de la DGESIP. 3. Les observatoires universitaires ne méritent pas d’avoir été mis sous pression pour faire abolument l’enquête Pécresse alors que certains n’en avaient aucune expérience. 4. Je m’étais posé en juin la question (chronique Cohortes italiennes“) : faut-il centraliser les enquêtes d’insertion et les faire réaliser par un organisme unique, expérimenté et indépendant ? Ma réponse est désormais “oui”. La balle est dans le camp du CEREQ : son directeur, Frédéric Wacheux, doit revendiquer l’organisation, le traitement et la publication de telles enquêtes. Certes, il s’agit pour le CEREQ d’un changement de dimension : l’enquête Génération (on attend les résultats de l’enquête Génération 2007) est basée sur un échantillon de diplômés de tout niveau scolaire ; la future enquête devrait être exhaustive (tous les diplômes de toutes les universités). Défi pour le CEREQ : il doit le relever. Une telle enquête est possible : elle est réalisée, depuis plus de 10 ans, en Italie par le consortium AlmaLaurea (enquêtes à un, trois et cinq ans après l’obtention du diplôme).

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