Suite de la chronique : “Insertion. Non et non, Valérie !“. Le MESR a mis en ligne aujourd’hui sur son site certains des résultats de la “première enquête nationale d’insertion professionnelle des diplômés de Master“. Pour une fois, Valérie Pécresse n’accompagne pas la publication par des commentaires et c’est heureux. S’est-elle aperçue qu’elle a commis, depuis hier, plusieurs graves erreurs politiques ? Celle d’être interviewée par la Figaro Magazine, de laisser intituler ses propos par “le premier palmarès des universités“, celle d’entraîner la presse dans sa foulée (même le Monde épilogue sur le “trio de tête”), celle de laisser croire que “les étudiants peuvent désormais connaître les diplômes qui marchent pour trouver un job”. Elle a cette fois laissé la place aux professionnels : leur qualité est d’être sobres, d’expliquer la méthodologie, de livrer des tableaux sans commentaires. Je suppose qu’ils ont été malheureux quand ils ont lu l’article du Figaro Magazine ; je ne pousserai pas l’impudence jusqu’à leur demander de protester contre la communication de leur ministre. Tout est complexe dans les enquêtes statistiques et je reviendrai, dans d’autres chroniques, sur les points forts (oui, il y en a !) et les limites de cette première enquête.
Deux remarques méthodologiques seulement ce soir. 1. La population enquêtée (cliquer ici) : 22.696 répondants à l’enquête sur 42.996 diplômés concernés (soit un taux de réponse de 62,6%), et combien de diplômés de master en 2007 ? 93.564 (chronique : “Masters 2007 : chômage en hausse“). Cette restriction de fait de l’enquête à moins de 25% des diplômés de l’année est loin d’être expliquée par la note méthodologique. 2. Absence de tableaux sur le taux de cadres et de professions intermédiaires. Rappelons-le, ce taux est le seul indicateur de performance retenu dans les lois de finances pour 2010 et 2011. Pourquoi ? Est-ce parce que le taux, annoncé par Valérie Pécresse dans son interview d’hier à paraître demain (!), est visiblement faux (4ème paragraphe de ma chronique d’hier). Signalons aussi que la rémunération n’a pas fait l’objet de questions : ce n’est évidemment pas un problème pour les futurs diplômés ! A vrai dire, il s’agit là d’une question fort complexe.
La presse est relativement enthousiaste (ou tout au moins fort peu crtiique). Aucune protestation collective connue : ni des syndicats enseignants et étudiants, ni du collectif des Observatoires (RESOSUP), ni de la CPU. Pas de chance pour elle : celle-ci publie le 15 octobre sa Lettre d’information n°55 (CPU Infos). Le titre d’un des articles est aguicheur : “Comment aller plus loin dans les classements des universités” ? Plusieurs classements sont discutés, sauf celui du MESR. Quand la CPU sera-t-elle plus réactive ?
Pour démontrer que cette première enquête ne peut en aucun cas aider les étudiants à connaître “les diplomes qui marchent”, prenons le cas de l’université de Paris-Sud 11, dite aussi Orsay, celle que la presse a mis en tête du “Classement des universités” parce que le taux de chômage de ses diplômés de master, 30 mois après l’obtention de leur diplôme, n’est que de 5,1%. Je n’ai pas encore eu l’occasion de faire un reportage sur cette université. Elle figure, rappelons-le, dans le classement de Shanghaï. Je n’ai pas d’a priori concernant cette université. Paris Sud 11 Orsay donc.
Les données et les indicateurs sur Paris Sud sur le site du ministère. 1. 1er tableau : 738 diplômés de master en 2007 (ce qui est fort peu par rapport à d’autres universités), 241 répondants à l’enquête (soit un taux de réponse de 39,7% ; il s’en est fallu d’un rien pour que l’université n’apparaisse pas dans les résultats de l’enquête. La DGESIP n’a pas publié les résultats pour les enquêtes qui n’avaient pas obtenu un taux de réponse 30%. Taux de chômage moyen : 5,1% ; taux de chômage en sciences, techniques et santé : 4% ; taux de chômage en droit, économie et gestion : 7,6% (bien des universités font “mieux” dans ces disciplines).
Les autres tableaux ne distinguent pas les 2 grandes disciplines enseignées à Paris 11. Le tableau 2 n’a, pour la plupart des étudiants, aucune espèce d’intérêt. Que leur importe le type d’employeur qui les recruteront un jour ? Le tableau 3 est fort frustrant : il aurait pu indiquer la proportion de cadres et de professions intermédiaires, or il n’indique que le taux de professions libérales et de chefs d’entreprises (4% des débouchés observés !) ; il indique également le degré de précarité des emplois (contrats à durée indéterminée – CDI – et à durée déterminée) : 64,2% de CDI pour les diplômés de master, ce qui est nettement moins que dans d’autres universités. Oublions le tableau 4 : connaître les secteurs d’activité dans lesquels travaillent les diplômés de master n’est pas primordial pour chosir de suivre tel ou tel master. Bilan : Paris SuD 11 est projetée en tête du classement de l’enquête nationale parce que seulement 4% de ses diplômés de master en sciences, technologie et santé sont au chômage !
L’étudiant partiellement rationnel (partiellement car il est impressionné par le faible taux de chômage des masters de sciences d’Orsay) va chercher à en savoir plus. Il va donc chercher sur le site de l’université des renseignements plus précis sur l’offre de formations en master de sciences. Il découvre qu’il a le choix entre 21 masters (cliquer ici). Il s’interroge donc sur les masters qui vont avec certitude lui donner un bon emploi. Un master Biologie et Santé ? Il clique : 16 spécialités ! Un Master en Chimie ? Il clique : 12 spécialités ! A qui ferez-vous croire, Valérie Pécresse, que l’enquête nationale va permettre aux étudiants de faire le meilleur choix !
Mais notre étudiant ne s’avoue pas vaincu. Puisque Paris Sud 11 a le taux de chômage le plus faible de toutes les universités, il va rechercher l’enquête de son Observatoire. Il est persuadé qu’il va y trouver enfin des informations précises, fiables et qui vont lui permettre de faire un choix en connaissance de cause. Après plusieurs clics, il finit par trouver l’Observatoire Insertion Professionnelle. Chance : il observe en page d’accueil l’existence d’une enquête “Devenir des masters 2, promotions 2006, 2007, 2008″. Je vous laisse le bonheur de découvrir le résultat de son clic.
Bilan. Valérie Pécresse, par vos excès de communication incontrôlée, vous tuez dans l’oeuf ce qui a été pourtant, de votre part, une bonne inititative : celle d’avoir des enquêtes représentatives, université par université, sur le devenir professionnel des diplômés, enquêtes nécessaires pour aider les étudiants dans le choix de leur formation et enquêtes nécessaires pour la stratégie de l’offre de formation des universités. Mais par vos propos, vous avez obtenu un résultat contraire. Votre objectif de financer partiellement les universités selon la performance de leurs diplômés sur le marché du travail s’éloigne.
Une conclusion pour les observatoires qui ont joué le jeu de votre enquête. Oseront-ils collectivement vous critiquer ? Les présidents des universittés orchestreront-ils leurs plaintes ? Des observatoires font un excellent travail pour l’orientation des étudiants. Un seul exemple, celui de l’Université de Saint-Etienne. Cette université n’a peut-être pas les meilleures insertions, mais son observatoire a commencé un travail de fond, un travail dont les étudiants ont besoin : il publie les résultats détaillés, master par master. Les observatoires performants doivent publier des répertoires d’emplois !