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Pierre Dubois

PRAG, PRCE, MCF, ASU en tensions

J’aurais pu intituler cette chronique : “Heurs et malheurs des personnels du supérieur à Figeac“. Travailler dans l’Education nationale demeure une fierté. Le métier exercé apporte bien des satisfactions. Mais les personnes rencontrées m’ont également fait part de plusieurs facteurs de tensions.

Mais tout d’abord les satisfactions. Elles tiennent aux conditions de travail et de vie (chroniques : “L’enseignement supérieur à Figeac” et “Figeac. Le soutien de la région“). Le fort soutien des collectivités territoriales, de la région et de la ville en particulier, démontre à chacune et à chacun que l’enseignement supérieur professionnel de 1er cyce (BTS, DUT, licences professionnelles), peut et doit être un atout du développement du territoire. Enseigner à l’IUT, au LEGTA la Vinadie, au lycée Champollion signifie avoir des moyens techniques modernes qu’on peut faire valoir aux partenaires économiques tant pour les stages et l’insertion des étudiants que pour la formation continue des salariés et la recherche appliquée. Avoir des moyens techniques modernes est un atout pour “garder” les bacheliers du Lot mais aussi pour attirer les étudiants d’ailleurs. Les investissements en nouveaux locaux permettent, tout au moins à l’IUT, d’avoir un bureau personnel ou partagé. Enseigner dans le supérieur d’un de ces trois établissements signifie des conditions d’encadrement optimales pour les étudiants (effectifs limités dans les cours et les travaux dirigés). Enseigner dans ce supérieur professionnel rassure sur les conditions d’études et de vie des étudiants : les collectivités territoriales y veillent tant pour le logement que pour la restauration, le transport, le sport et la vie culturelle. Autre point fort pour les personnels : quand on a décidé de s’installer à Figeac, dans une ville moyenne, ville d’art et d’histoire, on a y trouve beaucoup d’intérêts : le foncier et la construction pour devenir propriétaire y sont abordables ; la région est fort belle ; on n’y est pas isolés, quoi qu’en pense le parisien ou l’habitant d’une grande métropole. 

Trois trajectoires réussies, celles des trois chefs d’établissement. Ils ne sont nés ni à Figeac, ni dans le Lot. Et ils s’y sentent très bien. Figeac, c’est un point d’orgue dans une carrière en devenir. Hassein Samr, proviseur du LEGTA, est originaire de Mirande dans le Gers. Etudes d’économie puis d’économétrie à Toulouse jusqu’au DEA. Mais il lui faut travailler et il trouve un premier emploi comme maître d’internat dans un établissement du ministère de l’agriculture au début des années 90. C’est une orientation décisive. En 1995, il devient formateur en mathématiques dans un centre de formation et de promotion professionnelle agricole. En 2000 et après l’obtention du CAPES en interne, il devient professeur de mathématiques au lycée agricole de Mirande, puis proviseur-adjoint. En 2004, il a en effet été inscrit sur la liste d’aptitude aux fonctions de direction. Depuis septembre 2009, il est directeur du LEGTA La Vinadie. Par “nécessité de service”, il a un logement de fonction ; il dispose également d’une voiture de fonction, marquée du logo de la région. Hassein Samr est jeune ; sa carrière n’est pas terminée

Madame Bousquet, proviseur des deux lycées Champollion, est une femme débordante d’énergie. Elle avoue un “dada” : développer les stages à l’étranger pour les élèves et monter des Sections de technicien supérieur qui n’existent pas ailleurs. Titulaire d’un BTS, elle a commencé sa carrière en Collège d’enseignement technique. Mais elle ne s’en est pas satisfait ; elle a toujours voulu progresser par la formation continue. Elle y est parvenue en partie : obtention d’un CAPET Economie et gestion grâce à un passage par l’ENS Cachan, puis mobilité vers l’Auvergne, puis proviseur après avoir été inscrite sur la liste d’aptitude. Elle ne se contente pas de cette carrière réussie et c’est là que les obstacles apparaissent : refus du rectorat de lui laisser suivre une formation de l’ESEN, pourtant à en formation à distance ; refus de l’IEP de Toulouse en management des organisations publiques de lui laisser entreprendre une Validation des acquis de l’expérience qui lui permettrait d’obtenir un master. J’ai honte pour l’IEP.

Les proviseurs des lycées ont une carrière qui est “bornée” par des étapes : passer d’un lycée de classe “X” à un lycée de classe “Y”, ce qui signifie une progression d’indice salarial, de primes et de prestige ; les nominations dans un autre poste sont organisées par le ”mouvement“, cogéré par le ministère, les rectorats et les syndicats. Rien de tel pour Olivier Drouard-Pasturel, directeur de l’IUT de Figeac ; il n’existe pas de carrière pour les directeurs d’IUT, pas de passage possible d’un IUT de classe “C” à un IUT de classe “B” ou “A”… Rien ne “prédestinait” Olivier à devenir directeur de cet IUT. Il est francilien de Bois-Colombes. Etudes d’économie à Nanterre puis l’ENS Cachan, CAPET Economie et gestion, et aussi agrégation. DEA à Dauphine, inscription en doctorat ; nomination en tant que PRAG à l’IUT de Figeac en 1998 et… abandon du doctorat à Dauphine. “Il a fallu gérer les temps de déplacement, ma femme ayant été nommée à Tarbes. J’ai bien sûr essayer de prendre des contacts avec des équipes de recherche de Toulouse pour faire un doctorat”. Mais les “responsabilités administratives” l’ont attrapé”. L’IUT est devenu un IUT de plein exercice en 2001. Le directeur de l’IUT qui a assuré un premier mandat entre 2001 et 2006 n’a pas souhaité en faire un deuxième. Olivier est devenu administrateur provisoire, puis il a été élu-nommé directeur, pour son sens des responsabilités et non pour l’obtention d’une prime annuelle de 6.000 euros. “PRAG, je le suis et je le reste”. Exit la recherche, au moins pour l’instant. Olivier est trop jeune pour ne pas quitter un jour l’IUT, même s’il s’est installé localement et en est fort heureux.

Ces trois chefs d’établissement assument leurs responsabilités avec sérieux et satisfaction pour eux-mêmes. Mais ils sont vigilants et ne sont pas forcément rassurés pour l’avenir. Les deux proviseurs de lycée sont inquiets pour les suppressions de postes, surtout si les effectifs de leurs établissements venaient à baisser. Dans l’immédiat, ils assument des charges supplémentaires : Hassein Samr est proviseur du LEGTA, mais aussi directeur de l’EPL Figeac, Madame Bousquet est directeur du lycée général et technologique, mais aussi du lycée professionnel (”ce n’est pas une cité scolaire ; il y a deux conseils d’administration”). Combien d’établissements à diriger à l’avenir ? Vers des regroupements ? Comment donner confiance au lycée professionnel qui est sur la défensive, qui se sent moins reconnu parce qu’il a moins d’élèves et qu’il est donc au premier rang pour les suppressions de postes ?

Et pour tous les trois responsables, des coûts de coordination qui explosent : des réunions et des réunions pour se projeter pour l’année, dans les quelques années qui viennent. Pourra-t-on maintenir des formations qui ont des effectifs trop réduits ? Qu’inventer comme formations pertinentes et attractives, en particulier au niveau de la licence professionnelle ? Faut-il négocier plus avant avec le rectorat pour ouvrir une classe préparatoire aux grandes écoles ? Que faire vis-à-vis du CUFR d’Albi qui souhaite implanter des 3ème années de licence et des masters à Figeac ? Les tensions sont palpables, celles tenant aux effectifs d’élèves et étudiants peu prévisibles d’une année sur l’autre, induisant des incertitudes sur les postes et leur renouvellement en cas de départs.

Les tensions sont encore plus palpables au sein de l’IUT car il est au coeur de la création des licences professionnelles et des licences générales demandées par le CUFR d’Albi. Soutenu objectivement par les collectivités territoriales, l’IUT n’a pas directement affaire au rectorat mais son université de tutelle, Toulouse II Le Mirail, est incontournable. Toulouse : elle est loin la présidence de l’université, mais elle est tellement présente ! Les IUT veillent à ne pas devenir des composantes comme les autres : la loi leur reconnaît un statut d’Institut. En Midi-Pyrénées, les IUT sont rattachés aux trois universités ; c’est devenu ubuesque. Les relations entre l’IUT de Figeac et Toulouse II Le Mirail ne sont pas les moins mauvaises de la “place”. Mais elles sont, tout à fait, normalement “tendues”.

La négociation se déroule dans le cadre du “contrat d’objectifs et de moyens”. L’université a concédé à l’IUT son premier poste de professeur (oui, depuis 2001, date de la création de l’université de plein exercice, l’IUT n’avait obtenu aucun poste de professeur), mais l’IUT a dû donner des garanties (ne pas recruter un professeur qui n’y ferait qu’une étape dans sa trajectoire ou un professeur proche de la retraite). La négociation porte aussi sur les responsabilités à prendre en compte dans le cadre du référentiel national des tâches et qui aboutissent à des décharges de services ou à des rémunérations en heures complémentaires. Et dire que, dans la région, il y a trois “contrats d’objectifs et de moyens” négociés par trois universités : ubuesque car cela peut aboutir à des référentiels différents et… inégaux pour les enseignants et les non-enseignants des IUT des différentes universités.

Les tensions existent aussi, en interne à l’IUT, entre les enseignants des formations industrielles (richement dotées en équipements et aux effectifs problématiques) et ceux des formations tertiaires (effectifs étudiants plus nombreux et créations de postes qui leur échappent). Tensions entre les maîtres de conférences (50% des titulaires) et les professeurs agrégés ou certifiés (50% des titulaires) : les premiers doivent faire de la recherche et les seconds non ; les premiers ne sont pas en situation de faire de la recherche, effectuent des heures complémentaires et, du fait que leur service statutaire d’enseignement est moindre, ils parviennent à des rémunérations mensuelles plus élevées que celles des seconds. Tensions entre les maîtres de conférences eux-mêmes, entre les anciens qui ont pris des responsabilités localement, qui tentent de se fédérer en équipe de recherche (mais comment avoir une thématique et une problématique communes quand on appartient à une dizaine de disciplines différentes ?) et les nouveaux recrutés, qui donnent certes des gages d’investissement local pour être recrutés, mais qui n’ont de cesse que de garder des relations étroites avec leur laboratoire à Toulouse car leur avenir y est lié et qui deviennent donc des turbo-profs.

Et tensions chez les personnels administratifs, techniques et ingénieurs, les ASU. Fort impliqués mais trop peu nombreux, ils ne peuvent faire face à toutes les tâches qui seraient nécessaires pour rendre l’IUT plus dynamique, plus attractif, plus sûr de son avenir. Et pourquoi d’ailleurs faire face ? Précaires dans un premier temps, ils s’inscrivent certes dans des préparations à des concours. Mais quel impact financier de la réussite à un concours de catégorie C et quelle politique indemnitaire de l’IUT, encadré strictement par l’université ? Les personnels ASU et ITARF, par leur immersion dans le territoire, sont, eux aussi, la garantie de l’avenir de l’IUT ; ils ne sont pourtant pas les mieux gratifiés, considérés.

Mon immersion, temporaire et évidemment superficielle sur le territoire de l’enseignement supérieur à Figeac, a été déstabilisatrice de mes certitudes. Que penser quand on a établi de très nombreux points forts dans les 3 établissements visités, mais aussi une grande fragilité pour l’avenir ? L’idée d’un territoire organisé, pour l’enseignement supérieur de premier cycle, le cycle “Licence”, autour d’un Institut d’enseignement supérieur (Tag IES de ce blog) unique tient-elle encore la route ? Chronique à suivre… 

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