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Pierre Dubois

Débaptiser la Fontaine Cuvier (Paris)

Universités : 3ème focale sur des films. Les 2 précédentes : “The Social Network“, “A Serious Man“. Après la projection de Vénus noire, j’ai vraiment envie que soit débaptisée la Fontaine Cuvier à Paris. 

Vénus noire, actuellement en salle. Film du réalisateur Abdellatif Kechiche. Film de plus en plus éprouvant à regarder au fil de ses 2 heures 44, au fur et à mesure de la déchéance de la Vénus hottentote, envoyée vers sa mort et sa dissection insoutenable par Georges Cuvier et ses assistants. Un film que tout enseignant-chercheur, tout chercheur doit avoir le courage d’aller voir.

Le film pose la question des méthodes utilisées pour faire progresser les connaissances scientifiques. Trois scènes mettent en présence Georges Cuvier (interprété par François Marthouret) et Saartjie Baartman (interprétée par Yahima Torres).

Scène 1. 1817. Georges Cuvier  ”expose le résultat de son travail [sur le corps de Saartjie Baartman] devant l’académie de médecine [aucune femme dans l’assistance]. La publication de ses Observations d’une femme connue à Paris et à Londres sous le nom de Vénus hottentote témoigne des théories racistes et des préjugés des scientifiques de l’époque. Il y affirme notamment la pertinence d’une classification des races humaines sur la base du “squelette de la tête”, condamnant à une éternelle infériorité les races à crâne déprimé et comprimé” (Wikipédia).   

Scène 2 du film. La Vénus hottentote a quitté Londres pour Paris et continue d’être exhibée comme “bête de foire”, y compris dans des salons huppés et libertins. Georges Cuvier et l’Académie paient beaucoup d’argent pour pouvoir examiner, mesurer et dessiner son corps, et plus particulièrement son sexe. La bande annonce livre une partie de la scène ; photo de l’examen de la dentition. Cette scène a-t-elle inventée pour le dessein du film ou cette pratique scientifique sur des êtres humains vivants et contre leur gré a-t-elle existé à l’époque ? Je n’en sais à vrai dire rien. Ce qui est sûr, c’est que cette observation est non seulement dégradante, humiliante, mais elle est également scientifiquement inadmissible et condamnable. Ce qui pose et repose la question de la contribution, bénévole ou rémunérée, des hommes et des femmes aux progrès de la médecine et de la pharmacie.

Scène 3 du film, après la mort de Saartjie Baartman. Une scène particulièrement éprouvante ; j’ai fermé quelquefois les yeux pour ne pas voir. La dépouille est amenée à l’Académie pour y être examinée, dessinée, moulée, disséquée ; les organes génitaux sont prélevés et conservés (ils seront exhibés dans la scène 1). La dissection de cadavres n’est pas nouvelle ; elle est pratiquée depuis plusieurs siècles dans les universités à deux fins : le progrès des connaissances et l’enseignement des étudiants ; elle est une des méthodes de l’anatomie, de l’anatomie comparée. L’université de Padoue, pionnière dans la discipline, montre aujourd’hui fièrement aux visiteurs son amphithéâtre pour l’anatomie (chronique de ce blog sur Padoue et albums photos).

Le film d’Abdelattif Kechiche rend Georges Cuvier totalement antipathique et le présente comme un “savant” sans vergogne. Sa biographie sur Wikipédia n’est pas davantage à son honneur alors qu’il a obtenu de son vivant et après sa mort tous les honneurs, sous le Premier Empire comme sous la Restauration : période de la révolution passée “sagement” en Normandie (l’anatomiste est né à Montbéliard en 1869), carrière extrêmement rapide, opportunisme politique, recherche et exercice sans partage du pouvoir (il a été chancelier de l’université, secrétaire perpétuel de l’Académie), écrasement et humiliation des collègues concurrents ou vieillissants (Lamarck)… Débaptiser la Fontaine mais aussi détruire le panneau touristique qui est une hagiographie de Cuvier désormais hors de propos : Bertrand Delanoë doit en prendre rapidement l’initiative.

 

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