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Christine Vaufrey

L’entre-soi (CCK11/3)

Depuis quelques semaines, je me lasse des conversations convenues autour de l’usage des technologies de l’information et de la communication en éducation et, plus largement, qui doivent changer nos vies à tous les niveaux : fait politique, voisinage, commerce, culture, etc.

Non que le sujet soit épuisé (comment pourrait-il l’être, compte-tenu de la rapidité d’évolution des technologies et des usages nouveaux qui émergent chaque jour), mais il est abordé avec des arguments qui ne changent guère. La pensée évolue beaucoup moins vite que les technologies, et d’autant moins que le cercle admis à la table de l’expression publique intègre toujours, à une ou deux variables près, les mêmes personnes. Colloques, groupes sur Facebook, réseaux d’utilisateurs de Twitter : c’est le règne de l’entre-soi.

J’en étais là de mes réflexions lorsque je suis tombée, par le hasard des fils RSS et le MOOC dont je vous rabats les oreilles depuis plusieurs semaines, sur deux articles brillants qui vont dans le même sens.

Le premier a été écrit par François Guité, enseignant d’anglais et fin connaisseur des TIC en éducation, qui signe dans son blog un billet intitulé “Médias sociaux et silos“, dans lequel il dit regretter l’homogénéité des groupes qui se forment sur les médias sociaux, ce qui ne favorise ni la critique, ni la progression de la réflexion. L’unanimité semble en effet de mise dans les groupes “d’amis” et sur les “pages fans” de Facebook, ce qui est du, outre le fait que les membres préfèrent mettre de côté leurs singularités pour profiter au mieux du potentiel de réconfort et de conversation propre au groupe, au fait que le fonctionnement de Facebook privilégie “la rupture plutôt que la différence” : il est en effet beaucoup plus simple de quitter une personne ou un groupe (”je n’aime plus” pour les pages groupes, ou ôter une personne de son réseau d’amis) que d’exprimer sa divergence. On ajoutera à la suite de François Guité que le mécanisme est le même sur Twitter, d’autant plus qu’exprimer une pensée divergente et nuancée en 140 caractère n’est pas chose facile, bien moins que d’ajouter un OK ou d’effectuer un RT (retwitt) pour marquer son accord.

Ce fonctionnement en groupes homogènes et consensuels a des répercussions sur la crédibilité de l’argumentation soutenant l’accroissement d’usage des TIC en éducation, pour ne parler que de ce sujet. L’effet groupe marche ici à plein, qui transforme un individu raisonnable et familier de la pensée complexe en évangéliste forcené, se précipitant pour twitter toute manifestation relative au thème collectif (parfois avec des choses aussi passionnantes et originales que “X entre dans la salle” ou “La diversité, c’est la vie”), certain d’être lu et repris par les membres de son réseau évidemment acquis à la même cause.

Et c’est là qu’entre en scène Neil Selwyn, professeur à l’Institut d’éducation de l’Université de Londres, qui développe dans une communication intitulée The educational significance of social media – a critical perspective un raisonnement critique (mais sans jugements à l’emporte-pièce) sur l’enthousiasme parfois déconcertant de ceux qui “croient” (car il s’agit bien de cela) que le futur de l’éducation réside dans les médias sociaux et que les institutions chargées depuis des siècles de l’éducation formelle doivent compter les années qu’il leur reste à vivre.

Je vous laisse découvrir la réflexion de N. Selwyn dans son texte remarquable. Je me contente de souligner sa conclusion, qui rejoint totalement celle de François Guité : il faut arrêter de discuter juste entre nous de sujets qui ne concernent pas que nous. “Une des limites les plus claires de l’enthousiasme actuel pour les médias sociaux est la nature des débats auto-référencés, auto-définis et faisant appel à leurs propres contenus“. Ce que l’on peut poursuivre par cette phrase de F. Guité : “Tant que nous ne valoriserons pas la critique au sein de nos communautés, nous pouvons difficilement revendiquer un statut de professionnel“.

Le même mentionne d’ailleurs une étude du MIT qui suggère que les groupes sont plus créatifs quand ils doivent affronter une tâche difficile. Ce qui signifie a contrario que la pensée s’étiole quand elle ne rencontre aucune résistance.

Alors, voici une résistance de taille, que j’ai trouvée dans le dernier numéro (hiver 2011) de l’excellente revue XXI, dans un article intitulé ” Une jeunesse américaine“. Il y est question d’Hannah, à peine plus de 20 ans et “égérie du mouvement Tea Party“. Comme la plupart des jeunes de son âge et même un peu plus que la beaucoup d’entre eux, elle a grandi avec l’ordinateur et Internet : “Comme quarante mille élèves de Floride, Hannah a terminé sa scolarité chez elle, devant son écran d’ordinateur. Après une sale histoire avec une autre élève, elle avait quitté son école pour rejoindre un établissement privé. Elle a détesté, est partie suivre, de 15 à 18 ans, les cours de la Florida Virtual School, l’Ecole Virtuelle de Floride“. Et Hannah dit : “Nous sommes la génération Internet. J’ai grandi avec. La plupart d’entre nous méprisons nos parents, nous avons grandi sans eux, devant la télé et l’ordinateur. Alors, le système nous répugne. Comme toutes les générations. Mais nous, nous avons accès à plus d’informations et notre niveau de rébellion est incroyable. Nous n’avons pas de limite. Internet, c’est la liberté, tu n’as besoin de personne. C’est de l’auto-éducation sélective“.

Voilà donc une pierre, une vraie, dans le jardin des défenseurs inconditionnels des TIC. Figurez-vous que j’en fais partie. Mais je ne souhaite pas discuter constamment avec moi-même, ni exclusivement avec ceux en qui je me reconnais. J’aimerais recueillir l’opinion des non-spécialistes des TIC mais hautement concernés par les questions éducatives sur les risques de dé-socialisation, d’entre-soi mortifère, d’”auto-éducation sélective” qui n’imagine même plus ce que peut être une éducation équitable, donnant à boire “à ceux qui n’ont pas soif”, comme disait Célestin Freinet. Est-il possible d’engager le débat, ici même, d’affronter ensemble la difficulté en faisant preuve de créativité, quel que soit l’avis des uns et des autres ?

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