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Pierre Dubois

InEx 7. SUIO et réorientations

Suite de la chronique : “Décrochages en 1ère année“. Les données statistiques disponibles ne permettent pas de mesurer le taux de réorientation des étudiants de 1ère année d’études supérieures. Par réorientation, il faut entendre un changement de filière (réorientation d’une licence vers un BTS par exemple), de formation (réorientation d’une licence d’anglais vers une licence de communication par exemple), d’établissement (réorientation de l’université “X” vers l’université “Y”, avec ou sans changement de formation). Les données nationales concernent des cohortes anciennes de bacheliers (2002-2005) : elles ne peuvent mesurer l’impact éventuel de “Plan Réussir en licence”. Les observatoires universitaires n’enquêtent que rarement les non-réinscrits au cours de l’année n+1 (pour des questions de coût surtout), or les non-réinscrits peuvent avoir abandonné ou interrompu leurs études supérieures, les avoir poursuivies avec ou non une réorientation de filière ou de formation.

Les services universitaires d’information et d’orientation (dits SIO, SUIO, SCUIO) relèvent le défi du décrochage en 1ère année et mettent en place des dispositifs pour informer sur les réorientations, les préparer et les permettre. 18 novembre 2010, je suis encore à Grenoble après ma conférence de la veille sur l’insertion professionnelle des diplômés. Je participe à une réunion d’information sur le ”Module Tremplin pour une autre orientation”, organisée par les SUIO des 3 universités grenobloises dont le CIOSup de Pierre Mendès France. C’est pour moi une InEx. Une initiative excellente parce qu’elle démontre une implication très forte de personnels de l’université, qui sont sur le terrain au moment opportun, loin des questions de fusion, de PRES, d’IDEX et autres EX.

Avant d’expliquer Tremplin, “10 conseils du CIOSup pour réussir à l’université“, pour éviter le décrochage. Conseils fort pertinents : “aller en cours et oser poser des questions, travailler régulièrement, organiser son temps, travailler à plusieurs pour éviter l’isolement, user et abuser des bibliothèques, utiliser toutes les formes de tutorat à disposition”. Les 3 derniers conseils sont accompagnés de “liens”, invitant à prendre éventuellement contact : “soigner sa santé physique et morale” ; ”réfléchir à ses motivations et à ses projets professionnels ; “en cas de panne, prendre conseil auprès d’un enseignant ou d’un conseiller de la CIOSup”. Malheureusement, ces conseils ne peuvent avoir prise sur les étudiants qui ont pris un travail à temps partiel voire à temps complet dès le début de l’année : ce sont des décrocheurs en puissance.

Le Module Tremplin est fort bien expliqué par CIOSup : cliquer ici. “Trois semaines d’aide à la réflexion pour une réorientation en premier cycle” : bilan de compétences, rencontres avec des professionnels, travail sur les techniques de recherche d’emploi, sur le projet professionnel en vue d’opter pour une nouvelle formation, connaissance des formations en alternance, document de synthèse à rédiger et à exposer”… Une soutenance réussie aboutit à la délivrance d’un certificat validé par le rectorat : “il peut vous aider en entrer dans un DUT ou dans un BTS, mais cela ne changera pas vos notes du lycée et votre mention au bac”.

Le module est à temps plein : il faut donc arrêter d’aller aux cours et aux TD. Après le module Tremplin et avant de commencer une nouvelle formation, faire un stage ou prendre un travail est possible voire recommandé. “Chaque année, 150 jeunes environ participent au dispositif”. Les sessions Tremplin se déroulent jusqu’en janvier : chaque session regroupe vingt étudiants ; deux sessions sont organisées en parallèle.

Réunion d’information du 18 novembre 2010Une quarantaine d’étudiants présents, une majorité de filles. Toutes et tous se présentent : une majorité de boursiers, une part significative d’étudiants dont le nom laisse supposer une origine maghrébine, plusieurs groupes d’étudiants de la même formation venus à deux ou trois. Les étudiants inscrits en licence ont derrière eux un mois et demi de cours, et ceux de BTS ou de DUT, deux mois et demi. Ils ont passé leur bac en juin, se sont inscrits dans une formation et veulent en changer. Je ne peux m’empêcher de penser : “à quoi ont servi tous les dispositifs d’orientation qu’ils ont fréquenté pour en arriver là” ? Mais la réalité est ce qu’elle est !

Ma surprise commence. Je note systématiquement : “diplôme actuel” – “diplôme souhaité“. Je connaissais un cas de figure : “je me suis inscrit en 1ère année de licence parce que je n’ai pas été admis dans un BTS ou un DUT”. Ce cas existe effectivement, mais est minoritaire ; la plupart des étudiants ont obtenu un de leurs voeux “Admission Post-bac” ; trois ou quatre étudiants ont obtenu une place en BTS ou en DUT et n’y sont pas allés.

Une forte majorité d’étudiant(e)s en lettres, langues, sciences humaines et sociales, étudiants inscrits en arts du spectacle, en langues étrangères appliquées, en anglais, en histoire, en sociologie, en lettres modernes, en sciences du langage. Leurs souhaits de réorientation : BTS tourisme, BTS animation, DUT GEA, DUT infocom, DUT carrières sociales, ou “je ne sais pas, mais je veux aller en BTS ou en IUT, quitter l’université”, ou bien encore : “je veux faire une formation en alternance”.

Des étudiants veulent se réorienter parce qu’ils estiment n’avoir pas le niveau ou parce que les études universitaires sont trop générales. Deux étudiants en éco-gestion ; l’un “je veux faire un BTS de comptabilité” ; l’autre “je veux faire du commerce”. Un étudiant en IUT génie électrique : “c’est trop difficile, je veux faire un BTS” ; un étudiant en licence d’informatique veut se réorienter en DUT informatique. Des demandes de réorientation sont surprenantes à cette époque de l’année, tant les projets professionnels ont changé : “je suis en DUT de statistiques et je veux faire du social” ; même projet de la part d’un étudiant en licence de physique ; un autre : “je suis en DUT et je veux me réorienter en philosophie” ; un autre encore : “je suis en double licence droit – langues et je veux faire un DUT Carrières sociales”.

Tous les étudiants se sont exprimés. Les deux chargées d’orientation du SUIO sont à l’écoute, cherchent à donner, à redonner confiance. J’admire leur patience. Elles répètent plusieurs fois les mêmes appréciations : “vous n’appréciez donc guère un enseignement trop général ” ; “vous voulez faire des études courtes” ; “vous avez tout à fait le droit de changer d’orientation” ; “vous pouvez réussir”. La preuve : deux vidéos sont projetées : une étudiante et un étudiant, qui ont suivi le module Tremplin, exposent leur réorientation pleinement réussie. Fin de la réunion : la plupart des étudiants présents s’inscrivent au module Tremplin.

Je suis surpris par ces trajectoires de décrochages très rapides (nous sommes le 18 novembre), par certains changements radicaux de projets, par ces aléas de l’orientation construite au lycée. Ces étudiants ont-ils fréquenté les salons de l’éducation, les journées portes ouvertes ? Je ne sais pas. Mais je ne suis pas encore au bout de mes surprises. La réorientation est un parcours du combattant, semé de pièges pour des étudiants en difficulté : “il ne faut pas rater les délais d’inscription dans le module Tremplin” ; “il ne faut pas oublier de faire vos voeux dans Admission post-bac pour la rentrée 2011″ ; “il vous faut remplir un dossier pour votre demande de réorientation” (ce dossier est différent dans les 3 universités du site ! vivement la fusion !) et le déposer dans les délais (”attention : les documents différent d’une université à l’autre” !).

Dans la plupart des cas, la réorientation fait perdre une année d’études. J’entends pourtant encore Armande Le Pellec Muller, recteur de l’académie de Strasbourg (chronique : “Offre et carte des formations“) : les passerelles entre filières et entre formations doivent éviter aux élèves de reculer, de recommencer une nouvelle première année. Ce n’est possible que dans deux cas : un seul DUT de Grenoble permet une “rentrée décalée au second semestre” ; la faculté des sciences accepte les réorientations des inscrits en DUT “industriel” jusqu’au 26 novembre (est-ce à cause d’une pénurie de candidats en sciences ?). Pire ! Les étudiants boursiers doivent reprendre leurs cours et leurs TD jusqu’à la fin de l’année ; la régle est en effet : “suppression de la bourse en cas de plus de 3 absences aux travaux dirigés”. Demander à des étudiants, qui veulent se réorienter, de continuer à être assidus dans une formation qu’ils veulent lâcher confine à l’absurde !

Dernière surprise : qui subventionne le Module Tremplin ? La région Rhône Alpes. C’est louable et bienvenu. Mais, une nouvelle fois, je ne peux m’empêcher de penser : “dur, dur pour une collectivité territoriale de financer les nombreux évènements et manifestations de l’orientation post-bac et de devoir, presque aussitôt, financer des dispositifs de réorientation qui manifestent, quelque part, un point faible, voire un échec du dispositif global d’orientation !

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