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Pierre Dubois

Peut-on classer les universités ?

L’Institut de Recherche sur l’Education (Université de Bourgogne, CNRS, CEREQ), plus connu sous le nom d’IREDU (le site), est un centre historique en sociologie et économie de l’éducation, fondé en 1974 par Jean-Claude Eicher. Trois axes de recherche : “construction des compétences dans les systèmes de formation, utilisation des compétences sur le marché du travail, analyse de l’action publique en éducation et des effets de contexte. Trois types de publications : Cahiers de l’IREDU, Notes, Documents de travail.

Dans la série Documents de travail, vient de paraître une étude de Jean Bourdon, Jean-François Giret, Mathieu Goudard, “Peut-on classer les universités en fonction de leur performance d’insertion ?“, février 2011, 29 pages. La question est d’importance puisque la logique qui prévaut aujourd’hui en France est le “financement selon la performance” (chroniques de ce blog sur la performance). Pour répondre à la question, les auteurs, faute d’autres données disponibles, mobilisent l’enquête DGESIP (Masters 2007) et celle, ancienne, du CEREQ (Génération 2004).

Octobre 2010, chronique de ce blog : “Insertion. Non et non, Valérie !“. Jugement identique des 3 auteurs. Ils critiquent la médiatisation des résultats de l’enquête Masters 2007 par la ministre : “la prise en compte des effets de structure liés à la composition des établissements et à leur territorialisation conduit à remettre en question la pertinence du critère d’insertion retenu [le taux de chômage à 30 mois] et surtout le classement qui a été publié”. Cela veut dire que le classement de Valérie Pécresse a été publié sans prendre en compte l’offre de formation de chaque université (les disciplines enseignées), et en ignorant le marché du travail vers lequel se portent les diplômés.

Classer les universités suppose qu’on puisse les différencier sur un certain nombre de paramètres mesurables, paramètres sur lesquels elles peuvent agir : activités (les diplômes qu’elles offrent), ressources (cf. infra) et résultats. L’insertion professionnelle des diplômés est un des indicateurs de résultats. Les auteurs recourent à une analyse toutes choses connues étant égales par ailleurs, i.e. utilisent plusieurs méthodes de modélisation. C’est tout à leur honneur de chercheurs fort compétents. Ils concluent : “globalement, les effets “établissements” sont faibles par rapport aux effets des caractéristiques individuelles et du marché du travail. Ils sont même très souvent non significatifs lorsqu’on intègre quelques variables caractéristiques des universités comme la part des étudiants boursiers sur critères sociaux” [elle a un impact négatif sur l’insertion] “et la part des formations professionnelles dans l’établissement”. 

Le problème, et les auteurs le reconnaissent bien volontiers, est que le facteur explicatif ”établissements” n’est encore que peu construit scientifiquement. Des informations importantes manquent pour la modélisation. C’est l’objet des développements qui suivent. Les universités peuvent se différencier sur leurs activités et leurs ressources pour être efficaces en matière d’insertion professionnelle. Seul le marché du travail régional semble être une variable “contrainte” que les universités ne peuvent a priori modifier (et encore ! cf. infra).

Premier paramètre influant sur l’insertion professionnelle : l’offre de formation, i.e. les diplômes offerts. Ce sont les universités autonomes qui décident de cette offre. Une université qui cherche à figurer dans les premières places d’un classement va donner la priorité aux diplômes professionnels, sélectifs à l’entrée et permettant d’acquérir une expérience professionnelle par des stages ou l’alternance. En contrepartie, cette université va limiter le nombre de licences générales ou de masters “recherche”. Cette stratégie d’université ”individualiste” n’est évidemment pas sans effets pervers sur l’ensemble du système d’enseignement supérieur. Si toutes les universités faisaient la même chose, c’en serait fini de la plupart des diplômes de Lettres, langues, arts, sciences humaines et sociales. Inadmissible, insupportable !

Deuxième paramètre influant sur l’insertion professionnelle : les ressources à disposition des universités. Les étudiants constituent une ressource : l’université qui veut se hausser dans le classement va mettre l’accent sur les étudiants qui ont les meilleures caractéristiques individuelles. Les 3 auteurs démontrent en effet l’importance fondamentale de ces caractéristiques sur l’insertion. Les universités, ne pouvant sélectionner à l’entrée dans les filières de licence, vont sélectionner par la réussite aux examens, “l’idéal” pour elles étant de ne faire réussir que les garçons, issus d’un baccalauréat général, obtenu “à l’heure” ou “en avance”, fils de pères des classes supérieures et donc non boursiers. Il faut oser dire que l’instauration de classements fondés sur l’insertion professionnelle conduit à ce genre de dérives et contrecarre la démocratisation de l’enseignement supérieur.

Les auteurs mobilisent différentes données de ressources qui peuvent s’avèrer pertinentes pour faciliter l’insertion professionnelle : nombre d’enseignants, taux d’enseignants-chercheurs dans l’ensemble du corps enseignant, taux d’encadrement (nombre d’étudiants par enseignant), moyens financiers à disposition. Mais les auteurs n’utilisent que quatre ressources dans leur modélisation : la part d’autofinancement dans le budget, la part des dépenses d’investissement, la masse salariale par étudiant et le salaire moyen des enseignants. Ils concluent à une influence faible ou nulle de ces facteurs de ressources différenciant les universités. Analyse bien évidemment insuffisante ! Les “quantités” de ressources ne disent rien de leurs “qualités”, de leur usage efficient. Il faut, pour le moins, mettre finement en relation “diplômes offerts” et ”ressources mobilisées” pour chacun des diplômes de l’offre.

Dans cette même perspective, il faudrait pouvoir modéliser les stratégies des universités en matière de préparation à la vie professionnelle. J’ai en mémoire l’initiative excellente d’Espace Avenir de l’université de Strasbourg : “Club des partenaires“. Les étudiants qui ont bénéficié de l’opération auront-ils une meilleure insertion ? Je le crois mais faut-il encore le prouver ! Il faut aussi pouvoir modéliser les différentes initiatives que j’ai proposées dans la chronique : “Universités et partenariats“. 

Pour mesurer les résultats des stratégies universitaires sur l’insertion professionnelle, il faut, bien évidemment, prendre en compte tous les paramètres de l’insertion. N’insister que sur le taux de chômage, comme dans l’enquête de la DGESIP, est totalement réducteur. Prendre en compte le salaire (paramètre non collecté dans l’enquête de la DGESIP), comme le font les 3 auteurs de l’IREDU, est évidemment plus pertinent. Leur problème est qu’ils modélisent sur des données salariales de 2007. A quand la publication des résultats de l’enquête “Génération 2007″ (chronique : “AlmaLaurea mieux que le CEREQ“) ?

Résumons. Le classement des universités, dans l’état actuel des données disponibles tant sur leurs activités que sur leurs ressources et leurs résultats, est à proscrire. Il ne faut pas mettre la charrue avant les boeufs. Il faut commencer par construire les données pertinentes sur chacun des paramètres nécessaires pour l’analyse.

Et c’est pour cela qu’il faut féliciter et encourager les 3 auteurs de l’IREDU : ils maîtrisent la modélisation des données, l’analyse toutes choses étant égales par ailleurs, mais ils font face à de graves lacunes pour certains données indispensables. Le CEREQ, ses centres associés comme l’IREDU, le GTES piloté par le CEREQ, le réseau des observatoires RESOSUP doivent s’organiser en lobby pour peser sur le ministère et la CPU. Il faut prendre le temps de construire et de collecter toutes les données pertinentes avant de publier tout classement et, surtout aussi, se poser une question éminemment politique : “Quels seront les impacts des classements sur les stratégies des universités autonomes” ? Ils entraîneront certes des stratégies de progrès mais ils risquent aussi de produire les effets pervers décrits ci-dessous. Est-ce cela que les citoyens veulent ? Est-ce cela que nous voulons ?

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