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Pierre Dubois

Taux de succès en licence : non ?

Suite des chroniques sur la licence. François Vatin, professeur de sociologie à Paris 10 Ouest, est un des auteurs du livre Refonder l’université (La Découverte, 2010). Un rapport de l’Inspection générale préconise aux directeurs de composantes de cette université d’évaluer les enseignements, de déterminer le taux de succès aux examens, de suivre les étudiants. François Vatin explique ci-dessous pourquoi il refuse le critère d’évaluation qu’est le taux de succès aux examens. A débattre ! Autre article récent de François Vatin : “Massification ou démocratisation de l’enseignement supérieur ? Un débat mal posé“.

“Je pense qu’il est de la plus haute importance de refuser radicalement le critère d’évaluation qui s’insinue ici: le taux de réussite aux examens. L’université française est décriée, nous le savons tous, pour son “taux d’échec”. Pour satisfaire l’opinion publique, le ministère nous pousse donc, depuis 25 ans, et non sans un certain succès d’ailleurs, à réduire notre taux d’échec, c’est à dire à délivrer plus facilement nos diplômes, autrement dit à les brader.

Il faut dénoncer l’hypocrisie de cette politique. On ne peut, à la fois, exiger des universités qu’elles accueillent le public qui s’adresse à elles sans avoir le droit de sélectionner à l’entrée et juger de leur efficacité par leur capacité à diplômer.

Il faudrait alors mettre en place, comme il a été fait dans le secondaire, des correctifs sur des critères académiques (types de bac, présence de mentions, etc.) et/ou sociaux pour évaluer les “effets d’établissement”. Mais ce ne serait malheureusement pas suffisant, car, et c’est là un drame de l’organisation universitaire, nous sommes juge et partie. On peut calculer l’efficacité relative d’un établissement quand les personnes qui y sont formées sont soumis aux mêmes épreuves que les personnes formées dans des établissements similaires, ce qui est le cas pour les lycées qui préparent au bac, ou pour les prépas qui préparent à des concours. Ce n’est pas possible pour les formations universitaires.

Un dernier mot. L’important taux d’échec universitaire s’explique selon moi par deux causes : – en première année par la présence d’un public, qui n’a clairement pas les capacités de suivre des études universitaires et qui, pour une part, n’en a même pas l’intention; – à partir de la licence et surtout en M1, par l’abandon d’études d’étudiants qui ne sont pas forcément moins bons que la moyenne, mais qui, dans les arbitrages qu’ils font entre leurs diverses activités, renoncent à faire ce qu’il faut (parfois pas grand chose) pour obtenir leur diplôme.

J’insiste sur ce point, car il permet de souligner le fond de la crise universitaire présente. Nous avons une médiocre connaissance de la sociologie de notre public étudiant. Mais les enquêtes de l’Observatoire de la vie étudiante, comme l’expérience quotidienne, nous apprennent que les étudiants ont de multiples activités; que, notamment, la part de ceux qui travaillent augmente au fur et à mesure qu’ils progressent dans les études. C’est une erreur à mon sens de raisonner avec cette génération dans les termes classiques : “ils travaillent pour financer leurs études”. Non, pour beaucoup: “ils travaillent Et font des études” (quand ils en ont le temps). Pour beaucoup, les études universitaires ne sont qu’une des dimensions de leur vie sociale, et pas forcément la plus importante. Ils arbitrent en permanence entre ces différentes dimensions et l’arbitrage n’est pas toujours, loin de là, en faveur de l’université. (Tout ceci serait bien sûr à étudier de façon approfondie).      

Le coeur de la difficulté résulte donc dans le faible crédit que beaucoup d’étudiants accordent aux diplômes que nous leur délivrons. Ce n’est bien sûr pas le cas partout, notamment là où les diplômes disposent d’une reconnaissance professionnelle indiscutable comme en droit. Mais c’est malheureusement le cas dans bien des disciplines -et ceci est sans rapport avec la qualité effective de la formation dispensée-. Il importe donc de résister à tous prix contre le bradage de nos diplômes auquel on nous invite sous couvert de “lutte contre l’échec”. Cette politique de Gribouille ne pourra qu’enfoncer un peu plus l’université française dans la crise.

C’est pourquoi je pense qu’il ne faut pas ruser avec cet indicateur en tentant d’aménager les choses au mieux de façon pragmatique, mais bien le dénoncer comme une infamie. Accepter, sur le principe même, une telle mesure, c’est signer notre arrêt de mort“.

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