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Pierre Dubois

Les IDEX ne font pas le printemps

Le 8 décembre 2010, je mettais en ligne la chronique : “IDEX. Pire qu’une usine à gaz“. Mes critiques contre les Initiatives d’excellence : pagaille institutionnelle planifiée, cahier des charges absurde (texte de l’appel à projets), absence de statut juridique, mode de gouvernance surréaliste, milliards d’euros fictifs (7,7 milliards d’euros de dotations en capital, la plupart non “consumptibles” avant 4 ans), nombre limité (5 à 10), excluant un nombre significatif d’universités (et de régions). Je m’interrogeais : Mais pourquoi donc les universités, leurs équipes de direction se lancent-elles dans cette galère ?” Hypothèse : elles ne sont pas autonomes ; elles le sont moins avant la LRU qu’après la LRU”. Les IDEX ne font pas le printemps. Les syndicats, le SNESUP en particulier, n’hésitent pas : ils les dénoncent.

L’appel à projets IDEX a recueilli 17 candidatures, dont 4 en Ile-de-France (liste sur le site du MESR). Ces candidatures sont en cours d’instruction par un jury international, l’opération se déroulant en deux temps : pré-sélection puis sélection avant l’été. Les critères de sélection sont rappelés en bas du tableau listant les candidatures.

Les IDEX ne font pas le printemps. Annonceraient-elles un hiver précoce ? Il faut en effet s’inquiéter de plusieurs faits, rapportés ici ou là. Henri Audier, sur son blog d’EducPros, titre “La grande patouille des Labex” (une des structures labellisables des Investissements d’avenir) : “tout début mars, les jurys internationaux se sont réunis et auraient sélectionné en “A+” 39 projets dont 9 en SHS. Mais ça se passe mal, et même très mal en SHS”. Dans une chronique antérieure, Henri Audier s’indignait de l’intervention de cabinets conseils internationaux dans la rédaction des documents soumis aux appels à projets “Investissements d’avenir”, particulièrement pour les projets IDEX : coût fort élevé, entraînant des inégalités entre les candidats, risques de réponses standardisées et conformistes.

Le coût des inverventions des auditeurs privés ? Deux exemples pour le PRES Université Paris Est. Le premier est un avis d’attribution d’un marché de 215.950 euros à la société BearingPoint France pour “prestation d’assistance et de conseil pour l’élaboration des dossiers de réponse soumis aux appels d’offres portant sur les investissements d’avenir (emprunt national)”. Le second est un avis d’attribution d’un marché de 124.125 euros à Ernst & Young pour ‘”mission d’assistance dans la construction et la rédaction du schéma directeur numérique du PRES”. Opacité totale du PRES : ni le projet IDEX, ni ces deux avis d’attribution ne figurent sur son site (j’ai pourtant bien cherché !). Questions. Quelle a été la procédure de décision pour recourir à ces deux marchés publics ? Qui a décidé (le CA du PRES, les CA de chacun des membres fondateurs, ou seulement l’état-major du PRES) ? Comment ces deux marchés sont-ils financés ? Par une contribution de chacun des membres ou par le recours à l’emprunt ? Si emprunt, auprès de qui ? Conditions et délais de remboursement ? Il est peu probable que Paris Est ait une des IDEX qui seront sélectionnées avant l’été : près de 216.000 euros gaspillés mais engrangés par des firmes privées. Les IDEX ne font pas le printemps !

Philippe Jacqué, dans un article du quotidien Le Monde, “Les consultants s’installent sur les campus” (abonnés : cliquer ici). Depuis la loi LRU, l’autonomie des universités et la concurrence qui s’établit entre elles, les consultants interviennent pour réfléchir sur la stratégie, les processus de coopération voire de fusion, les schémas directeurs immobiliers ou numériques, la certification des comptes. Absence de compétences des universités, des PRES dans ces domaines, mais alors comment font-ils pour expertiser les auditeurs du privé ? Le privé gagne le public : les IDEX ne font pas le printemps ; elles annoncent l’hiver du désengagement de l’Etat.  

Philippe Jamet, sur son blog d’EducPros, s’indigne de la question posée lors d’une audition de projet par un membre du jury international IDEX : “quelle est la réaction du monde académique au recrutement de chercheurs payés 300.000 euros et en dehors des grilles ?”… “Par cette question, se laisse deviner la vision de l’excellence à laquelle on voudrait nous préparer et qui ressemble fort à celle qui anime désormais les clubs de football”.

Et la Conférence des présidents d’université ? Evidemment, elle ne peut s’indigner contre les IDEX puisque ses adhérents ont répondu à l’appel à projets ! Les IDEX ne font pas le printemps, mais la CPU, dans sa lettre du 11 mars 2011, nous gratifie de ce qui pourrait un poisson d’avril. “My IDEX is rich” ! “Les porteurs de projets des initiatives d’excellence, dans le cadre des investissements d’avenir, sont invités à venir présenter la semaine prochaine l’originalité et l’ambition scientifique de leur projet devant un jury international … en anglais”… “Qu’il faille des systèmes de traduction pour faciliter le dialogue et la compréhension entre un jury international et les équipes porteuses de projets, c’est une évidence, et la Conférence des présidents d’université a demandé et obtenu – merci au Président du jury ! – que les porteurs de projets puissent s’exprimer en français et qu’un dispositif de traduction soit prévu“. Ne critiquer les IDEX que sur la langue du dialogue entre les porteurs de projets et les membres du jury : c’est un peu court !

Les IDEX ne font pas le printemps. Que faire pour qu’elles n’annoncent pas un hiver précoce et durable pour les universités, pour l’enseignement supérieur et la recherche en France ? Un seul point donne de l’espoir : l’argent des IDEX n’est qu’un argent potentiel ; il ne sera pas consommé avant les élections présidentielle et législatives de 2012. Alors il faut dès maintenant remettre à plat les initiatives d’excellence (chronique d’Henri Audier).

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