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Christine Vaufrey

Montrer ce que l’on sait faire

Internet est un miroir déformant, notamment pour le domaine de l’éducation.

De par mon activité éditoriale pour Thot Cursus, je suis attentivement les nouvelles en ligne relatives à l’éducation, par le biais des lettres d’information, des réseaux sociaux et des sites eux-mêmes, qu’ils soient institutionnels ou personnels. Or, pour ce qui est de l’enseignement supérieur, je constate qu’en-dehors des sites institutionnels des écoles et universités françaises qui sont essentiellement des sites vitrines, la majorité des contributions traitent de ce que ce secteur d’activité n’a pas, plutôt que de ce qu’il produit. Autrement dit, les acteurs éducatifs dans leur grande majorité préfèrent se plaindre (du manque de moyens, des défauts du numérique, des errances des politiques…) plutôt que valoriser ce qu’ils savent faire. Certains comptes sur Facebook par exemple sont de longues litanies de messages et de commentaires négatifs, qui contribuent certainement à l’ambiance dépressive qui caractérise les débats actuels sur l’éducation.

Certes, tout n’est pas rose dans le domaine éducatif en France aujourd’hui. C’est d’ailleurs le cas à peu près partout, et il n’est que de consulter la presse américaine en ligne pour constater que les débats et accusations y sont encore plus virulents que chez nous, la question éducative étant d’ailleurs beaucoup plus largement traitée dans la grande presse généraliste qu’en France.

Mais sur les sites d’enseignants, d’universités et d’écoles nord-américaines, tout comme sur leurs pages dans les médias sociaux, le ton change radicalement. Tout n’est que congratulations, félicitations, témoignages laudateurs d’étudiants et de partenaires qui vantent les mérites de telle ou telle institution.

Cette propension à valoriser, jusqu’à l’excès, ses propres réalisations est un trait caractéristique des Américains, qui cultivent l’estime d’eux-mêmes depuis leur plus tendre enfance. On peut s’en moquer, mais on peut aussi laisser tomber ses idées reçues et réfléchir deux minutes à l’intérêt de changer de discours, pour passer de la plainte à la célébration de ses propres savoir-faire.

Un exemple venu du monde du développement

J’ai une amie qui a créé une ONG à Ouagadougou (Burkina-Faso) et qui a décidé de modifier sa stratégie d’approche des bailleurs : “Plutôt que d’insister sur tout ce qui nous manque et essayer d’attendrir les financeurs, je vais désormais faire comme les Américains (ce sont ses propres mots) et valoriser nos réussites. Il y va de notre fierté et de notre crédibilité“, me disait-elle lors d’un de nos récents échanges. Car, en effet, qui aurait envie de financer une organisation existant depuis plus de dix ans et qui insisterait sur ses échecs plus que sur ses réussites, laissant alors entendre que les sommes reçues depuis toutes ces années, les projets menés, les personnes impliquées, n’ont finalement servi à rien ou à pas grand’chose ? Qui a si peu d’estime de soi qu’il s’accroche à sa position de victime perpétuelle et demande de l’aide jusqu’à la fin de ses jours, tout en osant affirmer être l’acteur incontournable du changement et du progrès ? Passé le premier réflexe de compassion, donneriez-vous de l’argent de manière régulière à une organisation qui vous serine à longueur d’année que ce n’est pas assez, que le contexte a changé et qu’il faut, encore et encore, mettre la main à la poche ? Ne seriez-vous pas tenté de vous poser cette question simple : “Mais que font-ils de l’argent ?”

En éducation aussi, il se passe des choses formidables

Je ne ferai pas de comparaison mécanique entre le secteur du développement et celui de l’éducation. Cet exemple n’a pour but que de souligner la nécessité de valoriser les savoir-faire et les réalisations effectives, sans craindre de de perdre les soutiens acquis.

Car elles existent, ces excellentes réalisations éducatives, notamment dans le domaine de l’utilisation des outils numériques et du métissage des modalités d’enseignement et d’apprentissage.

L’agence de promotion du FLE m’avait invitée à participer voici quelques jours au cinquième forum pédagogique des centres de FLE (FLE = français langue étrangère). Près de 100 responsables de centres, responsables de départements, responsables pédagogiques et enseignants se sont donc retrouvés à l’Alliance française de Paris Ile de France pour échanger sur la place de l’enseignant dans les dispositifs de formation à distance. Et là, je dois dire qu’il y avait de quoi se réjouir, car de magnifiques réalisations nous ont été présentées. Alix Creuzé, de l’Institut français de Madrid (Ministère des Affaires étrangères) a notamment présenté le dispositif Vivre en Aquitaine et les cours à distance de l’Institut. Elle a signalé que ces réalisations de haut niveau se finançaient à hauteur de 90 ou 100 % ! Incroyable, quelqu’un qui montre l’excellence du travail de toute une équipe et qui, en plus, ne demande pas d’argent ! Martine Eisenbeis, de l’Université Lille 3, a elle aussi présenté les plateformes d’apprentissage ouvertes aux étudiants étrangers conçues et animées par son université, telles que L’Auberge (préparation au séjour en France), Actu-FLE (travail linguistique sur documents authentiques en cours de séjour) ou Cap-Univ (préparation linguistique pour suivre des cours à l’université). Dans la salle se trouvait aussi Estelle Dutto, chef de projet FLE à l’INP de Grenoble, institution qui a participé à la création l’excellente plateforme Filipé qui prépare les étudiants étrangers à suivre des cours dans le domaine des sciences et techniques.

Même si vous n’êtes pas spécialiste du FLE, courez voir ces plateformes, qui sont évidemment ouvertes. N’hésitez pas non plus à regarder les diaporamas des différentes interventions de ce forum, mis en ligne sur Le cartable connecté par Martine Dubreucq qui avait organisé cette manifestation.

En quittant le Forum, samedi vers 12.30, je me disais qu’il fallait décidément que les institutions éducatives apprennent à mieux valoriser leurs résussites sur la toile. Par exemple, tout module de formation à distance devrait être accompagné d’un module de démonstration ouvert à tous. Les enseignants devraient tenir un blog collectif professionnel, où ils rendraient compte de leurs activités (démarche très fréquente outre-Atlantique). Nombre de productions devraient également être placées sous licence Creative Commons, de manière à en faciliter la diffusion, la réutilisation et même, soyons fous, la transformation ! Certains ont bien compris que c’est en donnant que l’on reçoit; que la posture défensive, qui exprime la crainte de se voir “pillé” n’aboutit qu’à s’enfoncer dans les profondeurs obscures du web, encombrées de produits parfois magnifiques qui meurent de n’être jamais visités.

Osons montrer ce que nous savons faire. Et n’hésitez pas à me faire mentir et à me signaler tous les superbes produits d’apprentissage accessibles en ligne que je ne connais pas !

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