Catégories
Stéphan Bourcieu

“Mercato des professeurs” : gardons les pieds sur terre !

Dans un intéressant dossier paru début mai, le mensuel L’Expansion aborde la face cachée des grandes écoles. Sont ainsi analysées leurs stratégies de développement, leur ouverture internationale, ou encore la question sensible du recrutement des professeurs. C’est sur ce dernier point que j’aimerais revenir.

Il est parfaitement établi que certains profils de compétences sont rares et recherchés, et que de fait, les niveaux de salaires associés peuvent être élevés. C’est le cas en finance de marché, comme le souligne la direction de l’EDHEC, en raison de la concurrence des banques pour attirer les meilleurs profils.

De même, il est certain que les profils d’enseignants-chercheurs pistés par les écoles de management (docteur, publiant dans de bonnes revues académiques, capable d’enseigner en anglais à des publics variés, y compris à des dirigeants en formation continue) sont d’autant plus rares que le nombre de docteurs formés tant en France que dans le monde décroit. Il est donc logique que leur rémunération soit revalorisée (dans les écoles comme à l’université), même si c’est loin d’être la motivation première des personnes qui choisissent le métier d’enseignant-chercheur.

Pour autant, les salaires moyens annoncés par des représentants d’écoles de management (100 000 euros pour un maître de conférences confirmé) me semblent soit irréalistes, soit démesurés, dès l’instant où l’on sort du cercle des écoles françaises de dimension mondiale, effectivement en concurrence avec Oxford, Harvard ou CEIBS pour attirer les meilleurs talents.

N’oublions jamais que, même si nos établissements sont économes des deniers publics, les financements restent majoritairement liés aux droits de scolarité, et donc aux familles. Quand on sait les efforts que certaines familles sont obligées de faire pour financer ces études, on ne peut qu’appeler à plus de mesure.

A ce titre, les propos d’un enseignant-chercheur interviewé, parlant de professeurs “bankables“, monnayant leur talent (et leurs publications) au plus offrant, dans le cadre d’un mercato des professeurs, m’inquiètent et me désolent.

Ils m’inquiètent par leur vision déconnectée des réalités du monde économique. Les écoles de management dans leur grande majorité (en France, mais également dans de nombreux pays) reposent sur un modèle économique fragile et ne pourront pas supporter longtemps une telle inflation des salaires, si elle se atteint le niveau moyen annoncé.

Ces propos me désolent surtout par leur analogie au monde du football et surtout à ses dérives. S’il est légitime de négocier au mieux son salaire à l’embauche, je ne pense pas (à quelques exceptions près) que les enseignants-chercheurs soient des mercenaires, passant d’une école à une autre au gré des propositions alléchantes, comme cela se pratique allègrement dans l’univers du ballon rond. De Knysna à l’affaire des quotas, les événements récents montrent que l’exemple du foot n’est pas forcément celui que nous devons suivre en matière de gestion des talents.

Pour en savoir plus :
• “Les coulisses du mercato des profs stars“, Jessica Gourdon, L’Expansion, mai 2011.