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Pierre Dubois

Strasbourg. Gagnante ou perdante ?

Je devrais me réjouir du très beau succès de l’université de Strasbourg aux appels à projets du Plan Campus et des Investissements d’avenir (chroniques sur le “grand emprunt“). Cette réussite est logique : les trois universités, éclatées à la suite de mai 1968, ont fusionné le 1er janvier 2009, démontrant qu’elles savaient anticiper les défis à venir et développer une stratégie cohérente, managée par une gouvernance claire. Strasbourg a gagné une des 3 initiatives d’excellence (IDEX), chacune étant porteuse d’un capital d’environ 1 milliard d’euros (soit 40 millions d’euros environ d’intérêts consumptibles par an). L’ensemble du dossier IDEX sur le site du MESR.

Je devrais me réjouir pour l’université de Strasbourg. Je ne me réjouis pourtant pas. La décision du jury international me choque profondément. Avoir retenu l’IDEX de Bordeaux, alors que les 4 universités de la capitale de l’Aquitaine n’ont pas fusionné et que l’université de Bordeaux 3 refuse cette fusion, c’est mettre la charrue avant les boeufs (chroniques du blog sur Bordeaux 3 Michel de Montaigne). Avoir retenu l’IDEX Paris Sciences Lettres est un monumental affront aux universités des PRES Sorbonne Université et Sorbonne Paris Cité. Plus que jamais, je pense qu’il faut déposer une question prioritaire de constitutionnalité pour contester la légalité de ce jury international. Ce n’est pas à un tel jury de choisir l’avenir de l’enseignement supérieur et de la recherche français ; seule la représentation nationale est légitime pour le décider.

Je devrais me réjouir pour l’université de Strasbourg. C’est impossible ! Grand vainqueur des investissements d’avenir (IA), elle va en essuyer les plâtres. IA et Opération Campus sont une usine à gaz que personne ne semble maîtriser. J’ai déjà consacré plusieurs chroniques “Je t’embrouille” aux auditions réalisées par la Mission d’évaluation et de contrôle de l’assemblée nationale (MEC). Le compte rendu de deux autres auditions est tout autant inquiétant : audition de la direction de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et audition du président de la commission de surveillance de la CdC (Caisse des dépôts et consignations). Beaucoup trop d’intervenants et d’acteurs : MESR (DGESIP et DGRI), CGI, CdC, ANR, AERES, Fondations universitaires, universités.

Il n’y a pas de pilote dans les avions du Plan Campus et des Investissements d’avenir. Il n’y a ni feuille de route, ni itinéraire, ni calendrier. Quant aux dispositifs d’évaluation pour mesurer l’efficience, l’efficacité et l’impact des investissements d’avenir, ils sont encore dans les limbes. Et pourtant les financements de l’IDEX ne sont que provisoires ; ils ne deviendront définitifs que dans 4 ans, après évaluation. 4 ans, c’est demain ! Et si les IDEX se crashaient d’ici là. J’ai peur pour Strasbourg.

Je devrais me réjouir pour l’université de Strasbourg. Je n’y parviens pas. Un avenir radieux lui serait promis, mais, présentement, sa situation financière est douloureuse (chronique : “Un VP Finances inquiet“). Lors du Congrès Finances du 28 juin 2011, une motion présentée par l’intersyndicale Agir Ensemble a été adoptée par 37 voix pour, 8 abstentions, 1 voix contre : “le congrès de l’UdS, réuni pour examiner la situation financière et se prononcer sur la Lettre d’orientation budgétaire 2012, constate que des engagements importants de l’Etat [17 millions d’euros selon les syndicats] n’ont pas été honorés auprès de notre établissement”…. “Demande urgente d’ouverture de négociations avec la présidence de l’UdS afin d’envisager les modalités de recouvrement de cette créance”.

Je devrais me réjouir… Impossible. Dans une déclaration, l’intersyndicale Agir ensemble va plus loin que la motion précédente : “l’équipe présidentielle n’a pas su anticiper la dérive financière de notre établissement”… “L’UdS a vécu et vit encore au-dessus de ses moyens”… “Nous ne pouvons plus accepter aujourd’hui que les budgets récurrents consacrés à la recherche et à l’offre de formation, ceux des composantes également, servent de variable d’ajustement à une gestion de la pénurie causée par le désengagement de l’Etat“.

Je devrais me réjouir. Je suis triste. Un administrateur de l’UdS, Michaël Gutnic, a démissionné pour protester : “l’université de Strasbourg au bord de l’asphyxie“. ”Les multiples réformes imposées par le gouvernement depuis quatre ans ont considérablement dégradé les conditions de travail des personnels des universités et des organismes de recherche, aussi bien que les conditions d’études des étudiants. La politique du ministère, favorisant le tout financement sur projet, a poussé les universités et les collègues à la mendicité et à l’individualimse. La collégialité a presque disparu des universités et la démocratie est constamment bafouée par les nouveaux modes de gouvernance parallèles“. 

L’université de Strasbourg devrait être gagnante. Pour l’instant, elle est perdante au niveau financier. Elle a dû investir en nouvelles compétences et en études pour répondre à tous les appels à projets. En retour, elle n’a encore rien perçu. Son budget 2012 va faire mal (toutes les chroniques sur les RCE).  

Une faible lueur d’espoir ? Des universités commencent à ruer dans les brancards (chronique de Camille Stromboni sur EducPros). Puisque l’argent des investissements d’avenir n’est pas encore parvenu aux universités, il faut stopper tout le processus ! Moratoire sur les IA jusqu’au printemps 2012 ! Un autre projet est possible pour la législature 2012-2017 : mobiliser les moyens du grand emprunt pour créer 15 à 17 universités de recherche et 600 Instituts d’enseignement supérieur de premier cycle, partenaires de ces 15 à 17 universités.