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Pierre Dubois

Paris Ouest et ses collectivités

7 juillet 2011. Rencontre à Nanterre avec Bernadette Madeuf, présidente de l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense (le site), et Bernard Laks, vice-président en charge du conseil scientifique. Chroniques précédentes : “Quiz. Université PRESsée ou non ?“, “A chacun ses indicateurs d’IDEX ?“. Une partie de l’entretien porte sur les relations de l’université avec les collectivités territoriales. Histoire aux nombreuses péripéties. Histoire d’amour et de haine, de tensions, de conflits et de compromis. Histoire de pragmatismes successifs, depuis 25 ans, sous les présidences de Michel Imberty, Paul Larivaille, Michel Imberty de nouveau, André Legrand, Olivier Audeoud, Bernadette Madeuf.

Situation politique complexe et hétérogène. Plusieurs collectivités interviennent dans le champ du supérieur. La région Ile-de-France est présidée par un socialiste, Jean-Paul Huchon. Le conseil général des Hauts-de-Seine (92) est ou a été présidé, par des personnalités nationales de l’UMP (Charles Pasqua, Nicolas Sarkozy, Patrick Devedjian). La ville de Nanterre est à gauche ; depuis 2004, elle est dirigée par Patrick Jarry, communiste. Pour compliquer encore la situation, l’espace de l’université est imbriqué, depuis juillet 2010, dans le territoire couvert par l’EPADESA, établissement public d’aménagement La Défense Seine Arche, issu de la fusion de l’EPAD et de l’EPASA. Jean Sarkozy est membre du conseil d’administration de l’EPADESA, en tant que représentant du conseil général des Hauts-de-Seine.

De 1988 à 1999, je suis professeur de sociologie dans cette université, premier directeur du centre de recherche Travail et Mobilités, puis directeur d’une Fédération d’unités de recherche CNRS (qui parvient à se “loger” dans un bâtiment délaissé par l’EPAD et aujourd’hui démoli). Je suis élu au conseil d’administration dans la première partie du mandat d’André Legrand. Je n’ai donc vécu qu’un bout de l’histoire des relations de Nanterre avec les collectivités territoriales. Au cours de cette période, la décision de Charles Pasqua de créer le Pôle universitaire Léonard de Vincy agita fortement les chaumières.

Près de 203 millions d’euros pour l’acquisition, les études et la construction du Pôle, à quoi il faut ajouter 13,6 millions sur 10 ans pour la mise à niveau des installations. Et, pour cette même période, 215 millions de subvention de fonctionnement” (Patrick Devedjian, octobre 2009). Le président Legrand engagea la négociation : “Le conseil général doit aider l’université publique de Nanterre“. Charles Pasqua reçut à déjeuner l’équipe de direction de l’université et, tout en vantant les charmes du rosé de Sainte Roseline, acta qu’il lui fallait faire quelque chose.

Il n’est question dans cette chronique que de quelques chantiers “sensibles” de l’histoire récente des relations de Nanterre avec le Conseil général des Hauts-de-Seine (IUT de Gennevillers, Pôle Léonard de Vinci, Institut numérique), et avec la ville de Nanterre (réaménagement de la zone par l’EPADESA). Bernadette Madeuf et Bernard Laks : “les collectivités ne sont pas unies derrière notre université”… “Nous voulons que Nanterre soit reconnue pour ce qu’elle est”… “Nous ne voulons pas que les politiques nous passent à la trappe”… “Les tensions entre les clans Sarkozy, Balkany et Devedjian nous sont préjudiciables“. ¨

Pôle Léonard de Vinci. La création de ce pôle, “Fac Pasqua” ou “Fac privée” (ce qu’il n’est pas), entraîne un soutien financier ”obligé” du conseil général et de l’EPAD à l’université de Paris 10 Nanterre ; il n’atteindra jamais l’équivalent du coût de Léonard de Vinci. Aujourd’hui, le Pôle a ouvert des locaux à des formations nanterroises (compte-rendu du CA du 18 Octobre 2010 : “mise à disposition de locaux pour l’université au Pôle Léonard de Vinci”). Bernadette Madeuf et Bernard Laks : “nous payons un loyer. Est-ce le cas aussi pour l’université de Paris Dauphine qui a installé certaines de ses formations dans ce pôle à la Défense” ?

Site de Gennevilliers. L’université avait un vrai projet universitaire pour ce site (texte de 2009). Depuis le début des années 2000, elle a montré un ferme intérêt à y ouvrir deux départements d’IUT, puis un troisième (condition de l’obtention du statut d’IUT de plein exercice). Le conseil général des Hauts de Seine soutient le projet et décide d’investir 37 millions d’euros. Patrick Devedjian visite le chantier le 20 juin 2008 et annonce que tout sera prêt pour accueillir 900 étudiants à la rentrée 2009. Effectivement. Le 20 octobre 2009, le président du conseil général remet les clés du bâtiment HQE de 8.000 m² à Valérie Pécresse ; l’investissement a finalement coûté 43 millions d’euros.

Patrick Devedjian poursuit. Surprise. “Après les vacances de la Toussaint, 300 étudiants vont donc investir le premier pôle universitaire de Gennevilliers. Ces bâtiments… sont destinés à accueillir l’IUFM d’Antony, dont 250 étudiants viennent d’être rattachés à l’Université Cergy-Pontoise”… “La responsabilité de l’exploitation technique a été confiée à l’Université de Cergy-Pontoise qui a été désignée comme l’utilisateur final des bâtiments universitaires. Cependant, deux départements de l’IUT rattachés à Paris-Ouest-Nanterre-La Défense (soit 50 étudiants la première année) viendront aussi s’installer dans ces locaux“. L’université de Cergy s’approprie, effectivement, le site.

Exit Paris Ouest Nanterre ? Pourquoi ? Dès le projet de construction lancé, l’université a clairement revendiqué une création de postes de non-enseignants pour faire fonctionner le nouveau site de Gennevilliers (le Parisien du 16 février 2009). Ne les ayant pas obtenus, elle n’ouvrira pas ses deux départements d’IUT sur le nouveau site. Alain Boissinot, recteur de l’académie de Versailles, le regrette (communiqué du 26 novembre 2009). Mais pourquoi donc Cergy Pontoise a-t-elle accepté d’y aller ? A-t-elle plus de potentiel non-enseignant que Nanterre ? Thierry Coulhon, président de cette université jusqu’en juillet 2008, date à laquelle il rejoint le cabinet de Valérie Pécresse, a-t-il joué un rôle dans l’affaire ? “Nous avons été squeezés“, dit la présidente de Paris Ouest. Il me semble qu’il y a de l’eau dans le gaz dans les relations entre les présidentes des deux universités de l’Ouest parisien. 

Institut du Numérique (projet ECRIN). Il ne s’agit pas d’une construction de bâtiment mais d’un soutien financier du Conseil général du 92, le plus riche de France, à des projets innovants. Une telle intervention de la part d’un Conseil général est rarissime en France. Pensé en 2009, créé en 2010, inauguré le 17 juin 2011, l’Institut ECRIN, dirigé par Jean-Luc Minel, a pour objectif de “soutenir des projets qui préfigurent et illustrent l’impact des technologies du numérique dans les missions d’enseignement et de recherche de l’université, de créer un lieu de rencontre et de réflexion entre les mondes de la recherche, de l’entreprise et de l’université“.

Ce projet global est décliné en 6 projets, chacun d’entre eux faisant l’objet d’une subvention spécifique du Conseil général. Projet global et projets ciblés me semblent bien ficelés et le site de l’Institut démontre qu’il y a bien une activité réelle. Mais les choses se gâtent. Un élu de gauche au Conseil Vincent Gazeilles, publie une chronique sur son blog le 30 juin 2011 : “P. Devedjian et sa majorité lâchent l’université publique de Paris Ouest La Défense” : “900.000 euros de soutien en 2009, 700.000 en 210, 0 en 2011″. Ce conseiller semble ne connaître qu’assez superficiellement le dossier. Il est en fait reproché à l’université de ne pas rendre compte de l’utilisation des subventions. “Faux !” répondent Bernadette Madeuf et Bernard Lacs et l’attestent par trois documents de mai 2001 qu’ils me remettent (rapport de direction de Jean-Luc Minel, proposition de 3 nouveaux projets). Ce rapport fait état de l’avancement de chacun des 6 projets et en établit le bilan financier : “subvention initiale” (750.000 euros au total), “engagé”, “reste à engager”, “prévision d’engagement au 30 juin 2001″. Les tensions entre l’université Paris Ouest et le conseil général du 92 s’apaiseront-elles un jour ?

Aménagement La Défense Seine Arche. Garde-toi à droite, garde-toi à gauche ! Les relations de l’université avec la ville de Nanterre ne sont pas totalement au beau fixe, en dépit d’initiatives conjointes comme la 4ème conférence Ville-Université (3 mai 2011): “la ville et l’université, partenaires pour l’écologie urbaine”.

L’enjeu est l’aménagement de l’environnement de la nouvelle gare “Nanterre-Université” (travaux en cours jusqu’en 2014). Les projets des uns et des autres sont en concurrence. La ville veut construire des logements en proximité de la gare (l’université jouxte la gare actuelle), insérer le campus dans la ville et y parvenir par un échange de terrains. L’université résiste : elle perdrait à cet échange (5.000 m² au lieu de 10.000) ; elle veut maintenir la continuité du campus et ne pas avoir à se confronter à des problèmes de voisinage dans un espace partagé. Enfin, elle souhaite qu’un musée de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) soit créé auprès de la gare.

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