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Christine Vaufrey

L’illusion de la pédagogie numérique

Je lis avec quelques semaines de retard le texte de J.M. Fourgous publié dans Le Monde, intitulé “Oser la pédagogie numérique !“. Pour résumer, M. Fourgous y défend l’idée que le cours magistral n’est plus le mode idéal de transmission des savoirs, et qu’il faut passer à la pédagogie numérique pour intéresser à nouveau les élèves à l’apprentissage.

Ce raccourci me semble dangereux et trompeur.

D’une part, parce que je me demande bien ce qu’est “la pédagogie numérique”. Parle t-on de “la pédagogie analogique” ? De la “pédagogie de l’automobile” ? J’exagère, mais à peine. Bien entendu, on comprend que M. Fourgous s’appuie sur l’idée que la société tout entière s’est numérisée (ce qui est faux), et qu’en numérisant l’école, on la rapproche de la vraie vie. Mias cela ne suffit pas à créer une pédagogie. La pédagogie ne se définit pas par son outil, mais par l’activité cognitive et sociale qu’elle met en oeuvre dans la démarche d’apprentissage.

D’autre part, M. Fourgous laisse entendre qu’en dehors de la “pédagogie numérique”, point de salut. Aucune autre alternative au cours magistral. Quelle erreur ! Il y a bien longtemps que les enseignants font alterner des séquences de cours magistral avec d’autres méthodes d’animation de classe. Et, Monsieur Fourgous, sachez que les élèves n’aiment pas non plus ces autres façons de construire les savoirs. Que les coller devant un écran en leur faisant miroiter la possibilité de cliquer eux-mêmes sur les bonnes réponses à l’exercice, déclenchant alors une petite salve d’applaudissements enregistrés, va les amuser 5 minutes et qu’ensuite l’enseignant devra à nouveau trouver de nouvelles idées pour faire grandir leur motivation.

Ce n’est évidemment pas “le numérique” (les tablettes, les téléphones intelligents…) qui rend possible la construction des connaissances. C’est l’intention pédagogique de l’enseignant, qui éventuellement utilise les Tice comme outils facilitant l’atteinte des objectifs d’apprentissage. Les méta-analyses des recherches sur l’impact des Tice sur les résultats des élèves et étudiants sont unanimes sur le sujet. D’ailleurs, M. Fourgous s’y réfère… sans en tirer les conséquences.

Et là, on sait déjà ce qui marche : le travail de groupe, l’approche par résolution de problème, l’autonomie des apprenants dans leur organisation. Dans ce contexte, l’usage des Tice (un certain usage des Tice, intensif, débordant du cadre spatio-temporel de la classe) devient extrêmement pertinent, car elles permettent aux apprenants de mener leurs recherches, de travailler ensemble, de produire des contenus… bien plus aisément qu’avec un papier, un crayon et une bibliothèque. Cette approche est expérimentée aux Etats-Unis, au Canada, et dans les établissements pilotes français, ces établissements qui restent “expérimentaux” après 20 ou 30 ans de fonctionnement.

Le grand danger de la promotion de la “pédagogie numérique”, c’est de laisser croire qu’il suffit de mettre un ordinateur devant les gamins et qu’on n’aura pas besoin de changer quoi que ce soit d’autre dans sa façon de faire. Une large part des cours en ligne et des produits pédagogiques que l’on trouve sur la toile relèvent d’une approche transmissive : ce n’est pas l’apprenant qui fait (ou alors, de toutes petites choses), c’est le prof, ou la machine. Est-ce cela que nous voulons ?

Je recommande à tous ceux qui ne supportent plus l’expression “pédagogie numérique” de lire le texte suivant : Analyse des recherches sur les TICE, qui reprend le texte intégral d’une étude de Guy Béliveau “Impact de l’usage des TICE au collégial” (Canada). Site PhiloTR, août 2011.