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Henri Audier

« Shanghai et l’évaluation technocratique tuent la recherche biomédicale ! »

« La recherche va mal en France, en butte à la fascination du chiffre, la stagnation des moyens, l’excès d’évaluation, le pilotage technocratique et une bureaucratie absurde. » Coup de gueule sur la forme, l’article (1) de Yehezkel Ben-Ari, Grand prix de l’INSERM (2), donne en fait une réponse de fond – qui dépasse la recherche bio-médicale – au dilemme : est-il possible de « réformer » l’AERES, l’ANR, la LRU, les Idex ou faut-il, en cas de victoire de la gauche, partir d’une toute autre logique pour la recherche française ?

AERES&Poor’s

« L’évaluation des chercheurs est le nœud gordien du problème. Notre métier est parmi les plus évalués qui soient avec un contrôle continu, du recrutement jusqu’à la retraite. Sous l’influence de la mode du chiffrage tous azimut, nos technocrates ont fabriqué une tour de Babel avec couches, sigles et administrations. Ainsi, un laboratoire est jugé en première instance par un organisme fourre tout – l’AERES (3) – qui juge tout le monde, de la physique des particules à la sociologie et donne en quelques heures à un institut une note –  A+, A-, B ou C comme chez Standard and Poor’s. Il y a ensuite les commissions internes des organismes (Inserm, CNRS, universités, etc.) puis, vient cet ovni qu’est l’Agence nationale de la recherche dont le coût de fonctionnement a été épinglé par la Cour des comptes qui va sélectionner les projets “porteurs” pour financement. Là-dessus se greffent les Labex, Equipex et autres ex qui vont sélectionner et concentrer les moyens dans les triples A. »

« Des chercheurs-banquiers-politiques-communicants »

« Cette hyper-concentration entraîne la création d’une nouvelle race de chercheurs-banquiers-politiques-communicants qui ont comme souci principal le financement de leurs équipes. Pourtant, les sauts importants en recherche biomédicale résultent de la convergence de travaux effectués par “des chercheurs de base” et d’autres plus intuitifs qui partant de ce socle font ouvrir de nouvelles portes. On oublie combien les découvertes importantes ne sont pas visibles par ces évaluations chiffrées incapables d’évaluer la prise de risques consubstantielle à l’innovation.  Le plus cocasse est que toutes ces évaluations in fine se basent sur les publications dans des journaux dits d’excellence (Nature, Science, etc.) qui sont les équivalents de S&P ou Moody’s dotés du pouvoir de vie ou de mort sur des pans entiers de la recherche biomédicale. Pourquoi ne pas faire des économies d’échelle en confiant aux journalistes de ces revues de sélectionner directement les équipes d’excellence qui seront financées ? »

« Le démantèlement des établissements publics de recherche (CNRS, Inserm, etc.)»

« Les réformes en cours en France se traduisent aussi par le démantèlement des établissements publics de recherche (CNRS, Inserm, etc.) qui depuis des décennies ont formé des générations de chercheurs et n’ont pas démérité malgré les disparités de moyens : l’Inserm a un budget 40 fois inférieur à celui de Harvard et 4 fois au coût de la baisse de la TVA des restaurateurs… Certes, il avait été promis un financement “comme la France n’en n’a jamais fait depuis la création de la cinquième République avec tous les ans 1,8 milliard d’euros (Md€) supplémentaires (soit 27 Md€ en 5 ans)”, or le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche, astuces de présentation mises à part, a tout juste suivi l’inflation. Or même ces instituts et universités censés représenter la quintessence de “l’excellence” n’ont pas vu venir grand-chose. »

« La France est tombée à la quinzième position mondiale »

« La France est tombée à la quinzième position mondiale pour la dépense intérieure de recherche versus le PIB, d’après l’OCDE, et en vingt-sixième position (sur 32 classés) pour le budget civil de la recherche. Par contre, la France est en première position en termes d’aide à la recherche privée qui pourtant ne décolle pas : les dépenses des entreprises en France sont deux fois moindres, versus le PIB, que celles de Finlande, de Corée ou du Japon. Cette politique s’accompagne de l’assèchement des postes d’universitaires, de chercheurs et de techniciens, du recours systématique aux CDD (15 000 CDD payés par l’ANR), entraînant la perte d’attractivité des métiers de recherche et de la “mémoire” des laboratoires. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que nos meilleurs éléments partent à l’étranger, là ou ils sont appréciés, car bien formés, et… mieux payés. Comme pour les médecins et d’autres métiers, le non remplacement d’un chercheur sur deux (4) est une erreur. »

« Libérer les chercheurs des carcans administratifs augmenterait leur productivité de façon significative sans rien coûter et libérerait des postes qui nous manquent à la paillasse » : dans ce but, Ben-Ari fait un certain nombre de propositions qui, bien au-delà des sciences biomédicales, constituent un bonne base pour une autre politique. Demain, on l’espère.

(1)http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/16/shanghai-et-l-evaluation-technocratique-tuent-la-recherche-biomedicale_1619588_3232.html

(2) Neurobiologiste, fondateur et directeur honoraire de l’Inmed, Grand prix de la recherche Inserm 2009 et des sociétés américaines et européennes de l’épilepsie.

(3) Au moment où sortait cet article, l’AERES annonçait renoncer à une notation globale, pour une notation multi-critères. C’est une victoire, mais une victoire très insuffisante. Nous y reviendrons.

(4) Officiellement, l’enseignement supérieur et la recherche sont dispensés du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux. En fait, les difficultés financières des universités les conduisent à ne pas pourvoir cette année des centaines de postes. Au CNRS, la règle ne s’applique qu’aux départs en retraite et non aux autres (mobilité, décès, etc.). 107 emplois de chercheurs sont supprimés cette année au CNRS.

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