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Pierre Dubois

Président au 16ème siècle

Toutes les chroniques sur les élections 2012 dans les universités. Prise de distance historique avec l’actualité ! Débat sur le point 1 de la gouvernance LRU. Quelle durée de mandat pour le président (4 ans actuellement) ? Son mandat doit-il être renouvelable (renouvelable une fois sous la LRU) ? Faut-il fixer une limite d’âge pour l’accès à la présidence ? Le président doit-il s’engager par une profession de foi ? La situation au début du 16ème siècle est très différente de celle d’aujourd’hui. Elle questionne et décoiffe !

Dans la première moitié du 16ème siècle, le titre de “Président d’université” n’existe pas. Il y a des Doyens de Faculté (Théologie, Médecine, Droit canon et Droit civil, Arts) et un Recteur de l’université. L’autonomie des universités subit à l’époque un choc profond  : le mouvement est engagé pour qu’elles soient les universités du Roi, de l’Empereur, du Prince ; elles doivent le servir et servir le “pays”.

La Réforme, engagée par Martin Luther en 1517, accentue le processus de perte d’autonomie des universités : “Cujus regio, ejus religio” (”Tel prince, telle religion”). L’université du prince enseigne sa religion dans sa Faculté de Théologie. Des universités passent à la Réforme ; d’autres demeurent fidèles à leur prince catholique (et donc au Pape). Il s’ensuit que les dirigeants de l’université, doyens et recteur, sont obligés de faire profession de foi de pratique de la religion du maître sinon ils sont licenciés… ou doivent démissionner.

Je viens de terminer la lecture de l’ouvrage passionnant de Robert Walter, Beatus Rhenanus. Citoyen de Sélestat. Ami d’Erasme. Anthologie de sa correspondance, Librairie Oberlin, Strasbourg, 1986. Chronique et photos : “Sélestat, la bibliothèque Humaniste“. L’auteur développe, dans les notes de chacune des lettres de Beatus Rhenanus qu’il a choisi de commenter, une petite trentaine de biographies d’Humanistes qui ont eu des liens avec l’élève de l’Ecole Latine de Sélestat. J’y reviendrai dans une prochaine chronique.

Ce sont les humanistes des cercles rhénans. Bien que n’ayant pas d’université, l’Alsace et ses villes de Strasbourg et de Sélestat, jouent un rôle important dans l’étude renouvelée et l’impression des textes des Anciens et des Humanistes. Les universités qui comptent alors dans les pays de langue germanique dans la zone rhénane étendue : Heidelberg, Fribourg-en-Brisgau, Bâle, Zurich, Mayence, Tubingen.  

Les Humanistes rhénans sont tous diplômés d’une université (baccalauréat, licence, maîtrise, ou encore doctorat) et même souvent de plusieurs universités ; beaucoup ont séjourné dans une université de l’Italie, mère de la Renaissance. La mobilité géographique nationale ou internationale est la règle pendant la période des études et par la suite. Faudrait-il exiger aujourd’hui des candidats à la présidence d’université qu’ils aient pratiqué une mobilité internationale significative ?

Parmi les Humanistes rhénans et leurs correspondants (qui passent un jour ou l’autre les rencontrer), certains – une minorité – ont été doyens de faculté ou recteurs. Mais ce n’est pour eux qu’une fonction temporaire, acceptée à un âge relativement jeune, pour une période courte, éventuellement renouvelée. Une sorte de service rendu à l’université. A l’époque, on ne fait pas carrière comme chef de l’université. Les métiers des humanistes sont divers, cumulables, et changent au cours de la vie. Les humanistes mettent en oeuvre ce qu’on appelle aujourd’hui “la mobilité professionnelle“. Mais, tout au long de la vie, ils n’ont qu’une passion : la recherche et l’action appuyée sur les résultats de la recherche.

Les métiers de laïc ou de clerc. Professeur (d’une ou de plusieurs disciplines : simultanément ou successivement ; Beatus Rhenanus est un des rares Humanistes rhénans à n’avoir pas été professeur). Imprimeur et éditeur, traducteur, philologue, historien, écrivain. Elu local, Conseiller du Prince, Haut fonctionnaire ou même Ministre. Prédicateur, Chanoine, Evêque, Cardinal…

Et surtout une passion commune : la Langue et le Livre. Maîtrise de plusieurs langues vernaculaires. Maîtrise du latin, langue internationale pour la recherche, la publication d’ouvrages et la correspondance. Maîtrise du grec, de l’hébreu, du chaldéen… pour la redécouverte et l’analyse des textes anciens. Faudrait-il exiger aujourd’hui des candidats à la présidence d’université qu’ils soient bi ou trilingues ?

Passion de la belle langue, de l’éloquence, de l’argumentation. Passion du Livre, du manuscrit rare, plusieurs fois recopié depuis plus d’un millier d’années : faire renaître le texte originel ! Passion du livre imprimé : tous coopèrent de près avec les imprimeurs. Passion de la recherche et de la vente du livre dans les foires de Francfort et de Leipzig. Et si aujourd’hui les candidats à la présidence des universités devaient, pour se qualifier, réussir une épreuve de belle langue, d’éloquence, de rhétorique ?

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