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Thomas Roulet

Petits et grands tracas des doctorants de part et d’autre de l’Atlantique

Un billet d’Olivier Monod sur EducPros.fr faisait récemment référence à une étude de Laetitia Gérard, chercheuse en sciences de l’éducation, et suggérait le fait que la « thèse [pouvait] nuire à la santé » en favorisant les comportements addictifs.

Force est de constater, qu’ici ou là, que ce soit en France ou aux Etats-Unis, les doctorants font souvent face aux mêmes tracas… pour ne pas dire problèmes existentiels. Quelques points de comparaison ne sont pourtant pas de trop.

  • Sur le statut social du doctorant : En France, le statut social du doctorant ne fait pas vraiment rêver, et c’est le moins qu’on puisse dire. Perçu comme un éternel étudiant, il ne fait pas bon, en France, dire que l’on est doctorant, ou pire encore « thésard », sous peine de se voir immédiatement associer l’image d’un « Tanguy », éternel adolescent qui peine à quitter le nid familial. Preuve de la difficulté à faire comprendre à ses interlocuteurs qu’être doctorant est un « vrai travail », et non un hobby, certains se présentent comme « chercheurs au CNRS » plutôt qu’étudiant (techniquement les doctorants sont effectivement des chercheurs affiliés à des laboratoires CNRS). Il est difficile de faire évoluer les mentalités. Dans l’imagerie populaire, le doctorant est un babacool qui profite de la vie et se tourne les pouces en profitant d’un financement indûment perçu. Vrai différence, aux Etats-Unis – peut-être parce que la recherche a une meilleure image ?- être doctorant est bien plus souvent un engagement qui se trouve socialement valorisé. La carrière académique aux Etats-Unis est certes très concurrentielle mais relève moins du sacerdoce dans le sens où les salaires s’avèrent, au final, relativement compétitifs (1).
    • La question du statut va de pair avec la question du salaire du doctorant : dans ce domaine, la France a fait des efforts avec la création du contrat doctoral, un véritable contrat de travail entre le doctorant et son institution d’accueil. Les tenants et les aboutissants du lien qui lient l’étudiant à l’université sont clairement définis à l’entrée, ce qui évite toute mauvaise surprise. Ce n’est pas toujours aussi clair aux Etats-Unis, où la situation peut varier grandement d’une université à l’autre. Même si l’acceptation dans un programme doctoral y suppose généralement un financement, l’université ne s’engage pas forcément pour toute la durée du doctorat, et peut parfaitement utiliser le financement des doctorants comme variable d’ajustement, même si ce genre d’économie de bouts de chandelles a peu de chance de sortir une université d’une situation financière périlleuse. Dans les faits, la situation est rare, mais pas complètement improbable.


    • L’incertitude quant à l’avenir : L’après doctorat… un no man’s land auquel bien des doctorants essayent de ne pas penser. Car oui, après le diplôme, pour ceux qui veulent poursuivre une carrière académique par passion pour l’enseignement et la recherche, il faut bien trouver un poste ! Et là, entre France et Etats-Unis, même combat… La roulette russe du « job market » (le grand mercato annuel des doctorants à la recherche d’un poste) ou de la « campagne de recrutement des maîtres de conférences » est là pour vous rappeler que si vous voulez devenir professeur il faut être M-O-B-I-L-E. Dans ces conditions pas facile de construire une vie de famille et de s’établir, sachant qu’à moyen terme, vous risquez d’avoir à prendre un poste à l’autre bout du pays (voire du monde dans certains cas). Pour ceux qui ont déjà une famille, un partenaire qui a un travail stable et qui n’a pas forcément envie de tout plaquer pour laisser libre cours aux aspirations académiques de son conjoint, ce sera au docteur fraîchement diplômé de faire des concessions sur l’endroit où il devra travailler, sachant que les options sont rarement légion. Et ces dernières auront parfois un impact énorme sur la satisfaction qu’il pourra tirer de son travail sur le long terme, après le considérable investissement en temps que représente le doctorat… En bref, le profil du doctorant idéal est celui du célibataire de moins de 30 ans, prêt à refaire sa vie à l’issue de son diplôme.


    • La solitude : Souvent, on imagine le doctorant seul face à son travail de thèse. On l’imagine écrire toutes les nuits son quota de pages à la lueur d’une bougie dans une petite chambre mansardée, puis présenter plus ou moins régulièrement son travail à un directeur de thèse qui détient entre ces mains le pouvoir absolu d’approuver ou de mettre en pièce le travail de son apprenti. Certes, cette caricature comporte au moins une part de réalité (2), mais le doctorant a de plus en plus l’occasion de s’intégrer dans des réseaux de chercheurs que ce soit au sein de son université avec les autres membres de son département (et la “vie de département” – séminaires de recherche, ateliers réunions- est alors cruciale !) mais aussi à l’extérieur de son institution via les associations professionnelles.

      Si on fait le bilan sur ces 3 critères qui me paraissent fondamentaux pour l’équilibre d’un doctorant, je donne un léger avantage aux Etats-Unis au moins pour la reconnaissance du doctorat comme un véritable travail à plein temps, et non comme un simple passe temps pour étudiant attardé, comme ça peut parfois être le cas en France…

      Et pour ceux qui se plaignent avec justesse que ma liste des petits tracas des doctorants est non exhaustive, je les invite à se plonger dans les blogs « Vie de Thésarde » et « La Thèse nuit gravement à la santé », ou leur fameux équivalent américain « PhD Comic », afin de faire le tour complet de la question (et ça risque de prendre du temps…).

      (1) Pour s’en convaincre, l’enquête de salaire des professeurs du Chronicle of Higher Education : http://chronicle.com/stats/aaup/

      (2) Pour ne pas être en reste au niveau des références cinématographiques, je vous conseille de jeter un coup d’oeil au film Un Heureux Evènement rien que pour profiter des quelques scènes savoureuses dans lesquelles l’héroïne rencontre son directeur de thèse de philosophie.

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