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Stéphan Bourcieu

La recherche, un atout pour l’enseignement

La recherche académique a connu un développement très fort dans les business schools, et en particulier en France, au cours des quinze dernières années. La pression des accréditations explique, entre autres, cette orientation. Les enseignants, devenus enseignants-chercheurs, doivent ainsi partager leur temps entre activités d’enseignement et activités de recherche. Dans le même temps, la production de recherche a pris une part grandissante dans leur évaluation, comme dans celle des institutions. Paradoxalement, cette recherche s’est construite de manière largement déconnectée des processus pédagogiques. Alors que la recherche en management devrait légitimement contribuer à alimenter très directement les contenus d’enseignement, il n’est pas rare de constater une déconnexion entre les travaux de recherche des enseignants-chercheurs (voire même les thèmes) et les contenus pédagogiques enseignés. Cette déconnexion se retrouve dans les standards d’accréditation, qui, jusqu’à très récemment, s’intéressaient au processus de recherche et à la production scientifique, sans nécessairement faire le lien avec les connaissances transmises. Un professeur sera ainsi considéré comme parfaitement légitime d’un point de vue académique (”academically qualified”), alors même que, par exemple, ses recherches sur l’épistémologie des sciences de gestion seront totalement déconnectées de ses enseignements en management stratégique.

Il ne s’agit pas ici de lancer un débat sur la nature des processus d’accréditation et encore moins sur l’évaluation de la recherche. Néanmoins, au moment où la crise amène les acteurs économiques, entreprises comme établissements d’enseignement supérieur, à repenser leurs organisations et, pour certaines, à recentrer leurs missions, il est intéressant de s’interroger sur la manière de renforcer le lien entre recherche et enseignement. En effet, entre le “pratico-pratique” des décennies 70-80 et le “tout académique” des décennies 90-2000, il existe probablement des voies médianes permettant de développer une recherche académique rigoureuse, qui diffuse systématiquement ses résultats dans les enseignements et contribue à l’amélioration de leur qualité.

Dans ce contexte, quelles pourraient être les formes d’output de la recherche dans l’enseignement du management ?

Les très classiques études de cas, généralisées par Harvard Business School dès les années cinquante. Le palmarès annuel de L’Étudiant montre qu’à de rares exceptions près (ESSEC en particulier), cette approche pédagogique n’est plus très ancrée dans les pratiques des écoles de management françaises. Elle présente pourtant l’intérêt majeur de combiner étroitement une problématique d’entreprise avec une analyse académique et une finalité pédagogique. Une meilleure prise en compte dans les standards d’accréditation comme dans les critères de classements de la manière dont la connaissance acquise par la recherche alimente ou éclaire les contenus de cours permettrait sans doute de revaloriser l’intérêt du monde académique pour les études de cas. L’IMD Lausanne, institution de réputation mondiale, en démontre tous les jours la pertinence et l’intérêt.

La lecture recommandée d’articles scientifiques. Les pratiques d’audit (en particulier l’accréditation EPAS qui s’intéresse particulièrement à cette question du lien recherche-pédagogie) montrent que cette approche est de plus en plus présente dans les bibliographies des syllabus de cours. Elle appelle toutefois plusieurs questions :
– Parmi les articles scientifiques recommandés en bibliographie, trouve-t-on des travaux des professeurs délivrant le cours (si ces travaux existent, s’ils sont en lien avec les contenus du cours) ?
– Quel est l’impact réel de lectures recommandées dans un syllabus sur le processus d’apprentissage d’une population étudiante ? Autrement dit, combien d’étudiants lisent-ils effectivement les lectures scientifiques proposées dans une bibliographie de cours ?
– Les critères qui amènent à sélectionner un article pour publication dans une revue scientifique sont-ils pertinents pour en faire un bon support pédagogique ? Rien n’est moins évident.

Les ouvrages. Pour les mêmes raisons que les études de cas, le nombre de manuels publiés par des enseignants-chercheurs issus des écoles est limité. Quant aux ouvrages de recherche, leur exploitation pédagogique pose les mêmes questions que celles évoquées pour les articles scientifiques.

Les tribunes et articles de vulgarisation. Dans un précédent post (”Exprimez-vous !“), je regrettais le manque de présence des enseignants-chercheurs en management dans la presse, et en particulier leur prise de parole insuffisante sous la forme de tribunes dans les grands quotidiens. Au-delà de l’engagement dans le débat public, l’intérêt de ces tribunes dans la presse tient à leur apport pédagogique et symbolique pour les étudiants. Ne nous voilons pas la face, un article de revue scientifique est souvent difficile à appréhender pour un étudiant. A contrario, une tribune dans un grand quotidien peut être un support efficace de diffusion d’idées. Elle renvoie en outre une image forte auprès du grand public et peut contribuer à légitimer un professeur, et ce beaucoup plus efficacement qu’un article publié dans une revue scientifique.

A faire de la publication dans des revues académiques le principal critère d’évaluation de la recherche, les accréditations comme les orientations stratégiques des écoles ont sans doute conduit à distendre le lien entre la recherche et l’enseignement. Au moment où de nombreuses écoles s’interrogent sur leur modèle et leurs missions, il n’est sans doute pas inutile de réfléchir aux pistes qui pourraient permettre de renforcer ce lien. Entre les études de cas, les tribunes, les ouvrages, les articles, il existe une multitude de contributions intellectuelles exploitables, à condition qu’elles soient mieux prises en compte dans l’évaluation des enseignants-chercheurs comme des business schools.

Cela parait d’autant plus essentiel que la recherche représente un formidable atout pour l’enseignement du management, en poussant à la remise en cause des connaissances acquises et en favorisant ainsi le renouvellement des contenus de cours, dans un champ (le monde économique) en perpétuelle mutation.

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