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Henri Audier

Le Général Lafayitte

Comment cet homme-là a-t-il pu mettre la France en faillite ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit, comme le montrent notamment deux journalistes (du Point et de l’Express) dans leur livre intitulé: « Un quinquennat à 500 milliards ». Car 500 milliards, c’est la croissance de la dette depuis 2007, HORS les conséquences de la crise. Cette évaluation est basée sur celles de la Cour des comptes et recoupe l’avis de nombreux experts dont nous avons souvent évoqué ici les études. Le tiers de la dette de la France fabriqué en cinq ans, même le gouvernement Balladur – notre homme a été, on s’en souvient, son ministre des finances – n’avait pas fait mieux. Et dire que lui et son entourage prétendent donner des leçons de bonne gestion à la gauche !

Alors, pourquoi et comment ce Général Lafayitte a-t-il mis le pays dans cette situation ? Un peu d’histoire. Lorsqu’il arrive au pouvoir en 2007, il sait parfaitement la gravité de la situation, car depuis Jospin (qui avait fait repasser la dette en dessous du fatidique seuil européen, « 60 % du PIB »), la dette n’a cessé de monter, hormis brièvement sous le magistère du ministre des finances Thierry Breton. D’ailleurs, en 2007, au début de son discours à Villepinte, Ségolène Royal avait déjà insisté sur la nécessité impérative de réduire la dette. Mais Sarkozy, lui, passe outre : ce n’est pas son souci, car sa stratégie de conquête passe par des mots d’ordre populistes, intégrés à une démarche de libéralisation tous azimuts.

Dès son arrivée au pouvoir, il conforte ou invente des niches fiscales. Il décide, de facto, d’accroître fortement le déficit via différentes initiatives : loi TEPA (paquet fiscal, successions, heures supplémentaires, etc.), TVA sur la restauration, fort accroissement du Crédit d’impôt recherche. Ce faisant, cette stratégie recouvre deux objectifs. Bien sûr, celui de favoriser son entourage et ses amis, ceux du Fouquet’s, mais aussi sa clientèle électorale. Mais il poursuit aussi un objectif bien plus pernicieux : celui de démanteler le service public au motif que « les caisses sont vides ». Le « trou » financier devient ainsi un argument politique qui sert de prétexte à l’affaiblissement de la fonction publique, attaquée par la baisse de ses crédits, la RGPP, la «réformes de structures », comme la diminution programmée du nombre de fonctionnaires.

Les conséquences de la forte croissance de la dette ont été démultipliées avec l’explosion de la crise : la France n’avait plus les moyens pour procéder à une politique de relance à la hauteur des besoins, et le « Plan de relance » a été bien faible au regard de celui des autres pays. Quant au « Grand emprunt », ce n’a été qu’un gigantesque bluff médiatique, déjà décrit ici même à partir du rapport de la Cour des comptes. En effet, malgré tout le battage publicitaire effectué, le montant des intérêts de l’emprunt qui iront vers l’ES-R dans les 3 ans à venir est entièrement préfinancé par la baisse des crédits budgétaires normaux effectuée depuis le début 2010. Quant aux autres secteurs que l’ES-R, le « Grand emprunt » ne sert qu’à y rattraper les retards dans la mise à disposition des crédits de paiement ou à la restitution de crédits supprimés. La liste en a été dressée par la Cour des comptes.

Si la France a perdu son triple A (quoi qu’on pense par ailleurs de ce système de notations et de ces agences), ce n’est pas seulement parce que la dette a explosé, ni parce ce Général Lafayitte n’a pas voulu résorber significativement les scandaleuses exemptions fiscales effectuées durant 4 ans. C’est aussi (d’abord ?) parce qu’il a plombé durablement la croissance et les perspectives économiques de la France, et à cause de la faiblesse des investissements pour l’avenir.

Car chacun le sait : il y a différents types d’usages de la dette. Il n’est pas équivalent d’investir dans l’éducation, la recherche, l’innovation, les nouvelles technologies, etc., ou de renflouer les profits, gonfler les niches fiscales, défiscaliser les grands groupes, dilapider le CIR ou faire cadeau de la TVA sur la restauration !  Or, ce sont TOUS les investissements préparant l’avenir qui ont été sacrifiés, malgré le nom donné par anti-phrase au « Grand emprunt ». Cela peut se lire par exemple à travers le commerce extérieur : en 2002, le commerce extérieur de la France était excédentaire (eh oui !) et celui de l’Allemagne légèrement déficitaire ; dix ans après, le commerce extérieur allemand est excédentaire de 150 milliards tandis que celui de la France bat son record de déficit : 70 milliards. Et pourtant, les deux pays subissent la crise économique et financière, et celle de l’euro.

En 2002, l’effort de recherche allemand n’était que de 10 % supérieur à celui de la France. Mais depuis, l’écart n’a cessé d’augmenter pour atteindre 25 % aujourd’hui (OCDE, Les Echos). S’il y a sûrement des raisons complémentaires à cette inversion des déficits, les différentiels sur la recherche, l’innovation et la formation n’ont fait que croître, y compris depuis que notre Général Lafayitte a pris le pouvoir. Et si on étendait la comparaison à l’Asie, on noterait que la Corée, le Japon, Taiwan ou la Chine développent leur recherche à un taux pratiquement deux fois plus rapide que l’Allemagne.

Aujourd’hui, pour colmater tant bien que mal le commerce extérieur et aider quelques « amis », les technologies qui faisaient la force de l’innovation française sont vendues, pardon « transférées », en même temps que les productions, les contrats englobant parfois discrètement les unes et les autres ; c’est le cas du nucléaire, du militaire (Rafale), de l’aérospatial, des transports terrestres (TGV). Certes , le transfert de technologies fait effectivement partie des pratiques du commerce international, mais il n’a de sens que si le pays vendeur augmente simultanément et fortement son effort de recherche. Or il n’en fut rien. Depuis 2007, et même 2002, la France est pratiquement le seul pays, d’après l’OCDE, à ne pas avoir accru son effort de recherche versus le PIB, alors que la plupart des autres pays progressaient fortement.

Voilà bien deux aspects majeurs pour la campagne, car derrière ceux-ci il y a la nécessité de réindustrialiser le pays, de développer les nouvelles technologies, de « produire français » (plus et mieux), de développer l’emploi et donner un enseignement, une formation et des perspectives aux jeunes. Aspects un peu plus intéressants que de savoir s’il faut ouvrir les magasins le dimanche !

Et au delà de cette catastrophe pour l’avenir, il y a la façon avec laquelle notre Général Lafayitte a « réformé » le secteur public, en démolissant notre système d’ES-R par exemple. Par là même, il a rendu odieux ce mot magnifique, et jadis progressiste, de « réforme ». Il est grand temps de le réformer.

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