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Gilles Gleyze

Universités et entreprises : apprendre à se connaître

Les relations entre écoles ou universités d’une part, et entreprises, constituent l’un des serpents de mer de l’enseignement supérieur.

Sur le principe, depuis longtemps, pouvoir publics et une partie du monde académique appellent à un plus grand rapprochement, dans la perspective de faciliter l’insertion professionnelle des jeunes.

La pratique au quotidien est difficile, se heurtant à plusieurs écueils : une approche souvent trop « publicitaire » des entreprises, qui rebute enseignants et étudiants (les fameux « amphis retape ») ; des entreprises qui ne savent pas à qui s’adresser dans un monde universitaire peu structuré, en apparence confus (à qui parler ? au directeur ? à certains professeurs ? à des conseillers d’orientation et responsables service carrière ?) ; des enseignants inquiets de perdre leur autonomie ; voire des syndicats brandissant la menace tout idéologique de « marchandisation » de l’enseignement supérieur ….

Et pourtant, dans certains lieux, principalement dans des grandes écoles mais de plus en plus aussi en université, çà marche. Le succès repose souvent sur une approche pragmatique des apports et des attentes de chacune des parties prenantes.

Qu’attendent les entreprises des universités ? Principalement d’identifier les futurs collaborateurs, de détecter de bons candidats, et de faire connaître leurs métiers pour attirer les bonnes candidatures. La préoccupation des entreprises, c’est le sourcing de talents.

Ce sont généralement des attentes simples, et le succès se mesure en nombre de stages proposés à des étudiants issus de l’université cible, et au taux d’embauche à l’issue du stage.

Les entreprises ont ces dernières années spectaculairement structuré leur approche école et université, en créant des fonctions de Campus Managers chargés de développer la « Marque Employeur » de l’entreprise. Ces campus managers assurent la présence de l’entreprise dans les forums, pilotent des actions de sponsoring de clubs étudiants, organisent des jeux et concours (le Défi Bouygues Construction, le Challenge du Monde des Grandes Ecoles et Universités …).

De plus en plus, les entreprises les mieux organisées créent des réseaux d’ambassadeurs, collaborateurs de l’entreprise qui interviennent dans leur ancienne école au nom de leur entreprise. Elles démultiplient ainsi la surface de contact entre l’entreprise et l’école, en jouant sur le lien affectif qui existe entre les diplômés et leur école.

Quelle valeur, concrètement, les universités peuvent elles retirer de cette attente des entreprises ?

Essentiellement une connexion avec le monde économique facilitant l’insertion des étudiants. Dans le domaine de l’ingénierie, que je connais bien, les professionnels en entreprise apportent une vision actualisée des applications technologiques ; en sciences de gestion, ils permettent d’identifier les grands enjeux managériaux présents et futurs des entreprises globalisées.

En outre, l’implication des entreprises n’a de sens dans la durée que si elle se traduit par des recrutements (qui passent souvent par le sas intermédiaire du stage) ; un partenariat réussi d’une entreprise avec un cursus (un programme de 3 ème année de cycle ingénieur par exemple, un cursus spécifique, un M2 à l’université) se traduit par un flux soutenu de stages qualifiés, conçus par l’entreprise pour les étudiants du cursus et présentés de manière structurée aux étudiants. Un partenariat réussi signifie aussi une meilleure insertion professionnelle des étudiants.

La clef du succès ? Je donnerais 2 recommandations :

privilégier le contenu ; les étudiants n’ont que faire des discours institutionnels sur les entreprises ; le cours de bourse et le nombre de pays d’implantation de l’entreprise ne les font pas rêver. L’intervenant de l’entreprise à l’université doit apprendre à se faire discret, à privilégier l’expertise, le témoignage sur son métier, la prise de recul et l’esprit critique. Il n’est pas l’homme sandwich de l’entreprise, mais un professionnel passionné qui parle de son métier. Les étudiants feront d’eux-mêmes le lien avec l’entreprise pour laquelle il travaille.

laisser aux professeurs le dernier mot. En aucun cas une entreprise ne peut imposer un contenu, un intervenant à un responsable de programme. Ainsi la cellule de relations entreprises de Centrale Paris propose-t-elle aux professeurs les entreprises qui souhaitent devenir partenaires de cursus ; mais le professeur reste libre de décider ; quand bien même l’entreprise serait prête à financer l’école de manière généreuse.

Cela permet au professeur d’équilibrer son club d’entreprises partenaires, de garder la main sur les intervenants professionnels, de contrôler la qualité. L’aspect pédagogique doit rester premier, l’aspect financier second. Et les enseignants doivent rester in fine décisionnaires sur les intervenants qu’ils convient à leurs cours.

Ainsi à Centrale Paris, le Département en charge des relations entreprises a le souci d’équilibrer sectoriellement les partenariats entreprises, afin de respecter le caractère généraliste de l’Ecole. Sans ce travail de filtrage, le secteur du conseil serait par exemple massivement sur représenté dans les partenariats, ce que l’Ecole ne souhaite pas.

Tout cela relève-t-il d’une « marchandisation » de l’Education ? La marchandisation relève à mon avis du phantasme : les entreprises n’ont le plus souvent ni le temps ni les ressources pour influencer durablement l’enseignement supérieur. Elles sont le plus souvent assez démunies devant un monde qu’elles connaissent mal, et dont les codes sont très différents des leurs.

L’écueil que je rencontre le plus souvent est même strictement inverse : un manque d’implication de l’entreprise, qui se traduit tôt ou tard par une mauvaise gestion des stages, peu de candidatures de qualité ; le jour du bilan, le partenariat s’arrête.

Combien de partenariats échouent parce que l’interlocuteur entreprise qui l’a monté a changé et n’a pas été remplacé ?

Je suis convaincu que les partenariats entre entreprises et monde académique ont un grand avenir devant eux ; ils sont sous tendus par des tendances lourdes : nécessité pour les universités de se préoccuper davantage de l’insertion professionnelle ; raréfaction des talents pour les entreprises ; besoins financiers croissants de l’enseignement supérieur …

C’est l’une des voies de rénovation de l’enseignement supérieur, qu’Ecoles et Universités doivent aborder sans crainte.

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