Catégories
Pierre Dubois

Nouvelle génération d’université

Gérard Blanchard (21 avril 2012) : “je me bats aujourd’hui pour faire valoir l’idée que l’ESR ne peut pas être réduit à quelques pôles d’excellence de visibilité internationale, mais qu’une université comme celle de La Rochelle peut exister au meilleur niveau national. C’est le sens de mon engagement et c’est ce que j’ai défendu cette année en tant que président du comité de pilotage du colloque de la CPU” (chronique “Président Gérard Blanchard“). Le président de l’université ne veut pas que son université ne soit qu’une université de proximité, réduite au premier cycle.

Une université comme celle de La Rochelle peut-elle exister au meilleur niveau national ? Pour répondre à cette question, il faut examiner son projet stratégique : “une nouvelle génération d’université”. L’attention sur le projet est attirée dès la page d’accueil du site : “une jeune université pluridisciplinaire ouverte sur son territoire et sur le monde. À l’écoute permanente des besoins des étudiants et des attentes des acteurs socio-économiques, elle mobilise tout son savoir-faire en matière de recherche et de formation pour les satisfaire, dans le respect des valeurs qui sont les siennes“. Le projet stratégique rochelais décline à sa façon les missions de l’université inscrites dans la loi et les met en scène de manière originale et fort pertinente. Le projet se décline en 4 axes.

Axe 1. Une université en harmonie avec le territoire et ouverte sur le monde. “La Rochelle s’inscrit dans la dynamique de sa ville et bénéficie naturellement de sa qualité de vie exceptionnelle, tout en étant animée d’une véritable ambition à l’international“. Autant les relations étroites avec le territoire vont de soi, autant l’ambition à l’international ne peut qu’être limitée. “Chaque année, plus de 200 étudiants rochelais partent étudier dans le cadre de partenariats signés avec près de 150 universités en Europe et dans le reste du monde“.

200 étudiants en mobilité pour 150 partenariats internationaux : cela rend très coûteux le développement durable de chaque partenariat ! L’université en mesure-t-elle le coût ? Université en harmonie avec son territoire : c’est bien là le rôle d’une université de proximité. Une université ouverte sur le monde : La Rochelle n’en a pas les moyens durables ; l’ouverture internationale me paraît être une concession aux enseignants, un moyen pour les stabiliser durablement dans une petite université.

Axe 2. Université mobilisée pour la réussite des étudiants. “Le cap fixé est de permettre à chacun de réussir. Au programme : professionnalisation des formations, innovations pédagogiques, accompagnement personnalisé des étudiants et insertion professionnelle des diplômés”. Les initiatives nombreuses prises par l’université la placent dans le peloton de tête des universités innovantes, mais la réduction de l’effectif étudiant dans les travaux dirigés, la professionnalisation des cursus à tous les niveaux, le développement des stages et de l’alternance, la généralisation de la certification en langues et en informatique, l’insistance mise les pratiques sportives, culturelles et associatives représentent un coût humain (mobilisation des enseignants) et financier élevés. La Rochelle joue là parfaitement le rôle d’une université de proximité.

L’université estime que les résultats de ses investissements sont concluants en terme de réussite et d’insertion. Je n’en suis pas si sûr : il suffit en effet de lire les dernières publications de son excellent observatoire, l’OFIVE. Le taux de réussite des néo-bacheliers 2009-2010, en 1ère année de licence (49%) ou de DUT (76%), a en effet baissé par rapport à l’année précédente. Mais il demeure supérieur à la moyenne nationale.

Axe 3. Excellence et démarche partenariale, caractéristiques de la recherche. “Son pôle d’excellence en Environnement et Développement Durable, son investissement dans le domaine de l’Image et du Numérique et ses travaux sur l’Espace Européen et les Relations Internationales résument les orientations de la recherche rochelaise”. L’explicitation de l’axe limite l’ambition du projet stratégique : la recherche rochelaise ne peut exister qu’au travers des coopérations avec les deux autres universités du PRES Limousin Poitou-Charentes (Poitiers et Limoges). Sans elles, La Rochelle ne peut être une université de meilleur niveau national !

Pour s’en convaincre, il suffit de lire les évaluations 2011 de l’AERES. Evaluation des masters : 11 mentions de master : aucun A+, 2 A, 6 B, 3 C. Evaluation de l’école doctorale (ED) portée par La Rochelle et commune avec Poitiers et Limoges : l’école Sciences pour l’environnement (Gay-Lussac) n’a produit en moyenne que 76 docteurs par an (323 doctorants), soit bien moins d’1% des docteurs diplômés en France ; l’ED a été notée B par l’AERES. Evaluation des 13 unités de recherche dont plusieurs structures fédératives avec d’autres établissements et peu d’unités labellisées par un grand organisme : aucune note A+. L’université de La Rochelle n’a pas le profil d’une université de recherche de meilleur niveau national.

Axe 4. Relation Université – Entreprises au coeur du développement. “La relation “Université-Milieux socio-économiques” est au cœur de l’action de l’Université de La Rochelle, avec pour double objectif de renforcer l’employabilité des étudiants et de promouvoir l’innovation. Liens étroits avec les milieux socio-économiques et forte capacité d’innovation au service du développement socio-économique : il s’agit bien là du rôle réussi d’une université de proximité. Celle-ci devrait d’ailleurs se mobiliser davantage pour la formation professionnelle continue sur son territoire (la formation tout au long de la vie est un point faible signalé par le rapport de l’AERES).

L’université de La Rochelle se bat pour progresser et le fait savoir. C’est son grand mérite. Mais elle ne contribuera à faire exister une université de meilleur niveau national que si elle s’associe encore plus plus aux deux universités de Poitiers et de Limoges. Le PRES devrait être le moteur de la création d’une université bi-régionale, université fusionnée ou fédérale. Cette université à créer devra avoir toute sa place parmi les 15 à 20 universités de recherche à créer dans les 10 à 15 ans à venir, n’en déplaise à la politique n’importe nawak des IDEX.

Dans un contexte d’université multi-sites, La Rochelle devra garder bien évidemment des enseignements de master et de doctorat, des unités de recherche labellisées, mais pas tous les enseignements et les unités actuels. Elle n’en a ni les moyens humains (peu de professeurs dans chacun des 4 grands champs scientifiques), ni les moyens financiers. Certes, son nouveau contrat avec l’Etat va lui donner un peu plus de financements, mais ces moyens additionnels sont sans commune mesure avec les investissements d’avenir qu’elle n’a pas obtenus : ni IDEX, ni LABEX, ni Equipex, ni IDEFI en propre.

Avec ses 7.367 étudiants en 2010-2011, l’université de La Rochelle – elle n’en peu mais – a objectivement les caractéristiques d’une université de proximité : attractivité à l’égard des néo-bacheliers (taux de néo-entrants plus élevé qu’à Poitiers et qu’à Limoges), excellentes conditions d’études en 1er cycle, IUT fort de 1.100 étudiants (5 DUT, 7 licences professionnelles, dont certains en alternance), sur-représentation des effectifs en licence, part non négligeable des PRAG et des certifiés dans le corps enseignant…

L’université de La Rochelle, comme d’autres universités de même type, veut inventer son futur. Afficher clairement un projet d’université de proximité n’est-il pas politiquement fort noble ? Faire progresser le taux d’accès des bacheliers du territoire dans l’enseignement supérieur, développer les formations professionnelles de 1er cycle en alternance, fournir d’excellentes conditions d’études et de vie, atteindre des taux de succès bien plus élevés en 1er cycle, travailler sur l’innovation avec les entreprises partenaires, diplômer leurs salariés par la formation continue, augmenter l’employabilité des diplômés de licence, n’est-ce pas là un projet mobilisateur pour les étudiants, les personnels, les collectivités territoriales, les entreprises ?

Le lecteur assidu du blog ne sera pas étonné par ces paragraphes de conclusion. Le blog porte le projet de la création d’Instituts d’enseignement supérieur (IES), indépendants des universités mais associés à elles. Les IES en 20 propositions et 100 chroniques sur les IES.