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Bernard Desclaux

Le conseil de classe comme espace de neutralisation du politique

Dans la poursuite de ma réflexion sur le fonctionnement de nos procédures d’orientation, je propose ici quelques idées qui prennent appuis sur le travail très riche et complexe de Virginie Calicchio et de Béatrice Mabilon-Bonfis . Les auteures de ce travail, qui prend la suite de ceux de Patrick Boumard et de François Baluteau , ne sont pas de la corporation enseignante, ce qui sans doute ouvre d’autres pistes à explorer.

Le principe de laïcité

La France, la république française a construit son école avec le principe de la laïcité. Une interprétation simpliste ne renvoie ce thème qu’à la question religieuse. Mais il faut aller au-delà et considérer que ce principe s’applique à la « politique » dans son ensemble. Ce qui place d’emblée l’école dans une contradiction.


Elle est, elle-même, un instrument politique. Elle a pour objectif de produire les membres d’une société. Quoi de plus politique ? Mais en même temps elle doit le faire en neutralisant tout débat politique en son sein selon le principe de laïcité. Le conseil de classe, avec sa fonction d’orientation, résume bien cette contradiction. La plupart des travaux sur le conseil de classe font état des conflits que l’on peut y observer, des contradictions dans lesquelles les acteurs se trouvent pris. Et une partie importante de ce livre porte également sur ces observations.


Mais, ce qui nous semble neuf, c’est l’accent mis sur les processus de « neutralisation » du conflit entre les acteurs présents dans le conseil de classe. De ce point de vue on peut retrouver un parallèle avec ce que je développais à propos des fonctions non-prévues du conseil de classe (voir cet article). Mais le point supplémentaire c’est l‘idée que cette neutralisation entre les acteurs est également une neutralisation du politique précisément.


Alors que ce dispositif se veut défendre l’égalité des chances, mettre à distance les critères sociaux dans les prises de décision d’orientation, il semble bien que le résultat soit à l’inverse de celui espéré. La différenciation scolaire est de plus en plus corrélée avec les différences sociales, c’est ce qui apparaît dans les résultats du dernier PISA.


Le conseil de classe permet l’expression des conflits tout en évitant tout dérapage grâce au rituel qui tient les acteurs. Dérapages verbaux et publics sont évités. Mais l’argumentaire individuel de chaque membre du conseil restant caché et n’étant pas mis en délibéré, seuls les arguments scolaires sont formulables, et les critères sociaux ne sont que très, très, rarement évoqués, et pourtant ils fonctionnent dans l’inconscient des membres.


C’est donc sans doute également pour cela que le conseil de classe perdure, il est à la fois conteneur des conflits et protecteurs. Et chacun étant à l’abri peut juger, formuler son jugement sans avoir à le justifier réellement.

Et l’orientation est pourtant une affaire d’état

Une particularité française centrale pour ce qui concerne l’orientation est de la considérer comme une action politique de l’Etat. Fondamentalement, avec les procédures d’orientation, c’est l’état en France qui oriente.


Cette conception s’est en partie assouplie par l’existence même des procédures d’orientation en introduisant le choix, la demande des familles, de l’élève, et dès lors en se trouvant dans l’obligation de « préparer le choix » en développant des supports et des pratiques pour informer.


On peut dire que dès lors l’Institution était en danger, elle devenait une administration comme une autre, ayant des « usagers » avec leurs droits, ces droits s’appuyant à une réglementation une juridiction externe. L’externe fait horreur à toute institution. On est dedans ou dehors. Décider d’une exclusion institutionnelle est une décision de mort institutionnelle. Ceci peut expliquer l’ambiguïté de la mission générale d’insertion de l’éducation nationale par exemple. C’est à la condition de ne plus être « élève » c’est-à-dire de ne pas être affecté dans un établissement, qu’il peut « bénéficier » du dispositif et obtenir pour un an un statut scolaire.


Tout le processus de l’appel a également transformé l’institution en administration. Processus sans doute pas encore terminé. Ainsi le rôle de décideur du chef d’établissement au troisième trimestre, après et hors du conseil de classe, est encore très peu exercé, et n’est pas l’objet de mesure nationale (il n’existe aucune statistique). Pire le principe de la commission d’appel est d’entendre les protagonistes du désaccord. Depuis 1992, à la suite du désaccord entre parents et conseil de classe (la proposition n’est pas conforme à la demande des parents), il y a une rencontre des parents avec le chef d’établissement. Celui-ci prend alors une décision d’orientation, et c’est par rapport à celle-ci, et non pas par rapport à la proposition du conseil de classe, que les parents font appel. Or qui vient à la commission d’appel pour justifier de cette décision ? Le chef d’établissement ? Pas du tout, c’est toujours et encore le professeur principal !


Mais même si elle devient « administration » l’école reste un instrument de l’état. Avec l’Europe et la confrontation qui s’y joue, c’est une autre ligne d’évolution qui s’annonce. L’orientation devient une préoccupation importante pour l’Europe. Sa préoccupation n’est pas celle de l’orientation scolaire, mais celle de la formation tout au long de la vie. Si les états ont à agir dans ce domaine, c’est pour favoriser et rendre possible l’accès à des services sûrs, efficaces, utiles aux personnes, et faire en sorte que les personnes soient capables de s’en servir et d’y avoir recours si besoin. Cette conception basée sur la notion de service aux personnes ne sera sans doute pas sans conséquences pour l’orientation scolaire et pour l’école française en générale.

Références
Virginie Calicchio, Béatrice Mabilon-Bonfis
: Le conseil de classe est-il un lieu politique ? Pour une analyse des rapports de pouvoirs dans l’institution scolaire. L’Harmattan. 2004.

Patrick Boumard : Le conseil de classe – Institution et citoyenneté. PUF, 1997.
François Baluteau
: Le conseil de classe : peut mieux faire ! Hachette. 1993.

Conclusions de la Présidence, Conseil européen de Lisbonne, 23 et 24 mars 2000.
http://consilium.europa.eu/ueDocs/cms_Data/docs/pressData/fr/ec/00100-r1.f0.htm

Et sur ce blog de nombreux articles sur les procédures d’orientation et sur le conseil de classe.

Bernard Desclaux

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