Catégories
Henri Audier

L’Académie des sciences et les Assises de l’ES-R : l’ambivalence d’un rapport 2- Une utilisation totalement erronée des chiffres

D’un très long rapport (1) ambivalent, qui contient d’excellentes choses et d’autres abominables – nous y reviendrons – la presse a surtout extrait quelques chiffres erronés, voire grotesques. Si bien que, de ce rapport, les Echos (2) n’ont retenu que : « Au CNRS, la recherche étouffée par la bureaucratie ». Et Le Figaro (3) : « La recherche asphyxiée par sa masse salariale ». Et s’il n’y avait que ça …

Le poids de la masse salariale : une démonstration qui n’a aucun sens

Bien entendu, chaque chercheur sait que, depuis 2002, le montant des crédits de base des laboratoires en provenance des organismes et des universités diminue, et que la part du financement contractuel augmente. Il est donc évident que le ratio « masse salariale » (MS) du CNRS sur dotation de l’Etat (DE) augmente. Et que, bien sûr, le rôle scientifique du CNRS s’affaiblit en conséquence.

Mais alors, à quoi rime cette focalisation du rapport, non pas sur la nécessaire réhabilitation des crédits de base, mais sur la prétendue énormité de la masse salariale ? « En 1960, ce ratio MS/DE était de 47% au CNRS (…). En 1980, le ratio MS/DE du CNRS passe à 74% (…). En 2010, le ratio MS/DE du CNRS devient égal à 84%. ». En réalité, ces comparaisons n’ont aucun sens car, d’abord, en 1960 le CNRS n’était qu’un pourvoyeur de bourses de thèses et de crédits pour les labos universitaires, le statut chercheur temps plein datant de … 1959. Quant à la comparaison de la masse salariale entre 1980 et 2010, pour qu’elle ait un sens, il aurait notamment fallu prendre en compte le fait que les retraites n’étaient pas du tout comptabilisées dans cette masse en 1980, contre environ 80 % en 2010 … On se demande d’ailleurs pourquoi la masse salariale se serait accrue quand on sait qu’il n’y a pas plus de chercheurs qu’en 1990 et nettement moins de techniciens et d’administratifs (4) et, qu’à ce qu’on sache, les salaires n’ont pas explosé!

La seule raison de cette focalisation est sans doute l’obsession du rédacteur du rapport, Bernard Meunier, quant au poids excessif supposé des personnels administratifs, obsession qui était déjà la sienne quand il présidait le CA du CNRS (5). C’est vertement que le PDG du CNRS, Alain Fuchs, lui a répondu dans Les Echos (6) : « Non, le CNRS n’est pas un mammouth ! ». Alain Fuchs écrit à juste titre : « Oui, l’organisation de la recherche publique en France s’est complexifiée, les sources de financement se sont multipliées. Oui, il est devenu difficile de se retrouver dans la jungle des appels à projets et des procédures d’évaluation, dévoreuses de temps et d’énergie. Mais non, l’effectif des services centraux n’a pas augmenté deux fois plus vite que celui des chercheurs entre 1960 et 2012, comme le laissent penser les calculs hasardeux de l’Académie des sciences : il a progressé au même rythme que celui des chercheurs. »

Financement public de la recherche ou financement de la recherche publique ?

Beaucoup plus grave, mais non relevé par les médias, est l’affirmation suivante : « La part de la recherche publique en France est de 0,78% du PIB et celle de la recherche industrielle de 1,32% du PIB. Pour l’Allemagne, ces chiffres sont respectivement de 0,79% et 1,85%, pour la Grande Bretagne de 0,67% et 1,10%, pour les ÉtatsUnis de 0,76% et 2,01%, le Japon de 0,74% et 2,69%, pour la Finlande de 0,96% et 2,77% et pour la Suède de 0,97% et 2,78%2. Ces chiffres montrent que l’effort de la recherche publique de la France se situe au même niveau que celui des ÉtatsUnis, du Japon et de l’Allemagne, et au dessus de celui de la GrandeBretagne. »

Que l’Académie cautionne cette manipulation, que nous sert la droite depuis toujours, laisse pantois. En fait, répétons-le, il faut bien distinguer (7) :

le budget de la recherche qui finance, certes, la recherche des organismes et universités, mais aussi des aides au privé, de la recherche industrielle, notamment pour partie la recherche des grands programmes technologiques (nucléaire, spatial, aérospatial, etc.). Sans parler des recherches militaires (0,2 % du PIB à elles seules). Et cela fait effectivement 0,78 % du PIB.

le budget de la recherche publique civile qui s’élève à 0,55 % du PIB et qui lui finance ce qu’on appelle Recherche publique dans tous les autres pays, à savoir les organismes, les universités, voire les agences. En Allemagne, ce dernier budget représente 0,75 % du PIB. Et l’objectif européen est de 1 %. Pour le budget civil de la recherche publique, la France se situe … au trente-deuxième rang mondial.

Pourquoi une si grande différence entre ces deux chiffres et quid des autres pays ? Parce qu’il y a une exception française, liée au rôle historique (notamment sous le gaullisme) des entreprises et organismes publics, dont on garde de beaux restes. La plupart des autres pays n’ont pas de grands programmes technologiques et, quand c’est le cas, comme au Royaume-Uni, ils sont classés avec la recherche privée. De plus, seuls 4 ou 5 pays ont une recherche militaire importante. Enfin, l’aide directe de l’Etat à la recherche privée (donc hors Crédit Impôt Recherche) au travers du budget de la recherche est selon l’OCDE beaucoup plus forte en France que dans tous les autres pays sauf la Russie, .

Le rapport faisant semblant de considérer que l’investissement dans la recherche publique est à peu près le même partout, il ne comprend pas le « malaise » dans les labos français. « Pourtant le malaise de la recherche publique est fortement perceptible en France et les chercheurs français regardent, souvent de manière admirative, les conditions de travail des laboratoires des universités ou institutions allemandes ou nord-américaines comme étant des exemples à suivre. Le niveau d’équipement et les budgets de fonctionnement des laboratoires américains ou allemands présentent un très fort différentiel avec ceux des laboratoires français. »

Si l’on donne les vrais chiffres du financement public, alors tout se comprend pourtant très bien !

(1) http://www.academie-sciences.fr/activite/rapport/rads0912.pdf

(2)http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/grande-consommation/

actu/0202293325479-au-cnrs-la-recherche-etouffee-par-la-bureaucratie-366756.php

http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/grande-consommation/actu/0202293325479-au-cnrs-la-recherche-etouffee-par-la-bureaucratie-366756.php

(3)http://www.lefigaro.fr/sciences/2012/09/27/01008-20120927ARTFIG00562-la-recherche-asphyxiee-par-sa-masse-salariale.php

(4) Le ratio Masse salariale (titulaires et CDD) sur Budget total (subvention de l’Etat plus ressources propres des financements sur projet) est depuis 5 ans à peu près constant au CNRS : 66,4 (2007), 71 % (2008), 70 % (2009), 69,7 (2010), 70,6 (2011). Ce qui montre bien que le problème est le taux de financement sur projets et non la masse salariale.

(5) CA dont l’auteur était alors membre.

(6)http://www.lesechos.fr/opinions/points_vue/0202298821913-non-le-cnrs-n-est-pas-un-mammouth-367990.php

(7)http://blog.educpros.fr/henriaudier/2012/03/25/recherche-publique-civile-avons-nous-vraiment-gagne-15-places-en-un-an-au-classement-ocde-explications/

Be Sociable, Share!