Catégories
Jean-Luc Vayssière

La recherche sur projet a-t-elle un avenir ?

La publication d’une enquête du journal Libération sur les emplois précaires dans les laboratoires universitaires me donne l’occasion de prolonger mes remarques sur les crédits universitaires. En effet, la principale transformation touchant la recherche française depuis 10 ans est sans doute le basculement massif du financement vers la recherche sur projet. Aux dispositifs préexistants du côté du CNRS ou au niveau européen (ERC) est venu se greffer, au cœur du système, l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), puis est arrivée la vague des Investissements d’Avenir. A l’occasion des Assises de l’enseignement supérieur et de la recherche, il vaut la peine d’en esquisser le bilan du point de vue de l’université.

Les défauts de ce système commencent à apparaître clairement, pas forcément là où ils avaient été le plus bruyamment dénoncés lors de sa mise en place : rien ne prouve que les inégalités entre universités ou entre disciplines aient été fortement accrues, qu’on ait assisté à une logique de marchandisation ou de mise en concurrence générale des équipes contraire à l’esprit du service public, ni que la recherche sur projet ait été un écran de fumée pour dissimuler une baisse globale des moyens de la recherche.

En revanche, rien n’a prouvé non plus que l’innovation y a toujours trouvé son compte. La recherche sur projet conduit souvent à emprunter les sentiers balisés, au détriment de l’originalité et de la prise de risque scientifique. Elle mobilise grandement les chercheurs et ponctionne leur temps de travail. La standardisation des dossiers pousse à la spécialisation de quelques-uns dans la recherche de financement, aboutissant à créer de nouvelles routines et à une langue de bois technocratico-scientifique. La souplesse de mise en place des projets est presque inexistante, en particulier du point de vue du format temporel. Enfin, et ce n’est pas le moins important, ces projets ont un coût de gestion important pour les universités, et favorisent la précarisation du personnel non-titulaire qu’ils emploient massivement. Au total, il ne serait pas sans intérêt de procéder à un audit indépendant du coût réel de la recherche sur projet pour les universités : on découvrirait sans doute qu’il s’agit de véritables co-financements systématiques, où la part des universités est majoritaire !

Faut-il pour autant y renoncer ? Sans doute pas, car les appels à projets ont aussi poussé les chercheurs ces dernières années à développer le travail collectif, en particulier dans des disciplines traditionnellement individualistes, à formaliser plus clairement la programmation de leurs laboratoires, et à produire de nouvelles interactions. Cependant, les assises pourraient être l’occasion non seulement d’une réflexion sur le nécessaire rééquilibrage entre crédits sur projet et crédits récurrents, mais aussi sur un nouveau pilotage de l’ANR, à la fois plus démocratique, plus transparent et associant plus étroitement les laboratoires et les universités dont ils dépendent.

Be Sociable, Share!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.