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Henri Audier

Les chiens de garde : l’IGAENR fait la chanson et la chante

Si les scientifiques n’ont eut que peu de place dans ces Assises de l’ES-R, et si en même temps ils n’ont pas utilisé au mieux celle qu’on leur laissait, on ne peut pas en dire autant de la ribambelle d’institutionnels souvent vent debout pour sauver les prétendues « réformes » de Pécresse, qu’ils avaient aidé à concevoir et/ou à mettre en place. C’est le cas du rapport de l’IGAENR, Inspection générale de l’administration, de l’Education nationale et de la Recherche.

http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid61479/allocation-des-moyens-aux-unites-de-recherche-par-les-organismes-de-recherche.html

Ce rapport intitulé « étude sur les mécanismes d’allocation des moyens humains et financiers aux unités de recherche par les organismes de recherche » est placé sous la responsabilité de Bernard Froment qui était, il n’y a pas si longtemps, chef du département partenariats et valorisation à la direction générale de la recherche et de l’innovation du ministère. Directement du producteur au consommateur : celui qui a fait fonctionner le système juge de sa gestion. Peut-on alors s’étonner que, sous couvert d’étudier comment les laboratoires s’adaptent au nouveau système, le rapport soit avant-tout une défense acharnée de l’ANR et de l’AERES ?

Empilement de sophismes, d’approximations, d’allusions, d’interprétations et de contre-vérités, ce rapport affirme : « Ce mécanisme [d’appel d’offre] permet aussi de donner aux unités de recherche une liberté qui est fonction de la provenance de ses financements, sachant que la mission considère que la création de l’ANR s’est traduite par davantage de liberté et de responsabilité données aux directeurs d’unité de recherche. La mission recommande de conserver la diversité actuelle des mécanismes d’allocation des moyens et de garantir ainsi l’adaptation du système à la diversité des situations des unités de recherche. »

Et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes : des chercheurs plus libres, des directeurs d’unité plus responsables, dont il est affirmé qu’ils adorent l’ANR : « une majorité de directeurs d’unité souhaitent la pérennisation des appels à projets de l’ANR. La mission estime que leur volonté de rééquilibrage ne correspond pas à une demande de réduction des moyens répartis par l’ANR. » Même les sondeurs sont tenus à un minimum de règles et d’éthique. Sur quelle base, sur quelle enquête (champ, méthode, résultats) s’appuie l’inspection pour annoncer cette opinion des directeurs. A moins qu’on ne leur ait demandé s’ils préféraient des crédits ANR que pas de crédits du tout !

Quel courage ! L’IGAENR qui n’avait pas manifesté un grand sens critique sous Pécresse, se rebiffe aujourd’hui contre les éventuels projets de la ministre. « La mission recommande une grande vigilance quant à l’impact sur l’évolution du taux de sélection des appels à projets de l’ANR des mesures de rééquilibrage entre dotations de base et moyens sur appels à projets. » Affirmation qui est appuyée par la phrase d’anthologie « Un transfert des crédits de l’ANR vers les organismes pour augmenter la part des dotations de base se traduirait par une difficulté plus grande de remporter des appels à projets. » Bref, plus on pédale moins fort, moins on avance plus vite.

Alors la démonstration « techno » arrive : « la part du financement public de la R&D dans le secteur académique sur projets varie de 5 % environ au Danemark (la France est dans une situation voisine) à plus de 80 % en Corée. L’Allemagne est à 10 % et la Suisse à 20 %. (…) le taux moyen de dotation de base français est l’un des plus élevés des grands pays de recherche ». La manipulation est grossière et est basée sur la confusion entre l’ANR et le concept de financement sur projets. Car ce qui est d’abord en cause, c’est d’abord l’ANR et non l’existence de financements sur projets, modulo une proportion raisonnable. Dans les propositions du Syndicat des chercheurs (SNCS-FSU), par exemple, figurent à la fois la disparition des lotos de l’ANR, mais l’existence de programmes inter-organismes, gérés par ceux-ci, fonctionnant sur projets, mais sur emplois statutaires. Quant aux comparaisons internationales, peut-on comparer l’ANR française, entièrement nommée, corsetée par les décisions du pouvoir (SNRI) et la DFG allemande ou pratiquement tout le monde est élu, y compris ceux qui décident des thèmes ?

Et puis, selon le rapport, pas de quoi se plaindre : « Depuis dix ans, les ressources globales affectées à la recherche n’ont cessé d’augmenter. La DIRDA et la DNDRA [les crédits publics aux opérateurs] ont augmenté de façon continue en euros courants. Cependant, le sentiment partagé par de nombreux chercheurs est que les crédits se sont raréfiés. ». L’IGAENR fait bien de préciser que « depuis dix ans, les [crédits globaux] n’ont cessé d’augmenter » …. Mais en « euros courants » précise le texte, ce que le lecteur pressé n’aura pas remarqué. Tant il est vrai qu’ils ont baissé en euros constants.

Pour terminer, le morceau de bravoure sur l’AERES. Pas plus que le rôle premier de l’enseignant est de noter les élève pour les classer avec précision, le rôle d’une instance d’évaluation est d’abord de noter les unités. Il est d’aider le laboratoire et ses tutelles à détecter assez tôt les problèmes et d’aider à leur trouver des solutions. Mais ravie de ce magnifique système technocratique mis en place, l’objectif de l’inspection est de l’améliorer et de « rendre l’évaluation des unités de recherche par l’AERES plus discriminante ». Elle précise que « toutes les unités d’un même champ disciplinaire pourraient être évaluées la même année, ce qui garantirait une meilleure homogénéité de traitement et permettrait la mise en place d’une notation de ces unités selon une échelle normée (par exemple A+ pour les 20 % meilleures unités et C pour les 10 % les moins bien notées). La mission recommande l’étude d’un dispositif d’évaluation des unités de recherche, réalisé non par vague contractuelle mais par grand champ disciplinaire. »

Finalement, par comparaison, j’ai été trop méchant pour l’Académie des sciences dont le rapport avait au moins l’avantage de parler science, de faire un constat vécu de la situation, même si les propositions dérapaient in fine.

Ce qui est frappant, navrant, pathétique, c’est ce corporatisme institutionnel : l’ANR, l’AERES, chaque « alliance », chaque verrue même de création récente a sa propre dynamique, ses intérêts à défendre, quand ce n’est pas les primes ou salaires des responsables, et même son cortège d’affidés, trop heureux d’avoir gagné à un loto. Il est temps de mettre fin à cette bureaucratie.

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