Le blog de Claude Lelievre

Une loi précipitée qui dure: la loi Edgar Faure du 12 novembre 1968

 

Cela fait tout juste 45 ans qu’elle a été promulguée. Et on peut tout à fait souscrire au jugement de l’historien Antoine Prost dans son dernier livre : « cette loi d’orientation de l’enseignement supérieur marque une rupture capitale dans l’histoire des universités françaises. Elle leur a donné un cadre administratif et institutionnel qui a globalement résisté aux alternances politiques. Sur la durée, ce cadre s’est même plutôt renforcé qu’altéré »  Du changement dans l’école ; les réformes de l’éducation de 1936 à nos jours », Seuil, p. 167).

 Cette loi a pourtant été conçue et adoptée dans la rapidité voire la précipitation. Après mai 68, le président Charles de Gaulle presse Edgar Faure (nommé ministre de l’Education nationale en raison de son esprit ouvert) de faire vite. Au recteur Antoine qui s’inquiète des délais : « ce n’est pas en huit jours que nous allons élaborer la grande réforme d’ensemble quis’impose », le ministre de l’Education nationale répond : « vous parlez d’or ; mais prenez donc vos gants gris perle et votre chapeau et je vous emmène à l’Elysée ; vous irez expliquer cela au général de Gaulle ! ». Le président de la République lui demande d’inscrire son projet dans le cadre dominant de  »l’autonomie des universités » et de la  »participation » : «  On va appliquer la politique de participation, lui dit-il; etjevous demande de la faire, d’abord à l’université. Les professeurs sont des gens instruits, cultivés ; les étudiants sont des gens qui aiment apprendre ; c’est vraiment un milieu très propice pour entendre le message de la participation ».

 Un projet est élaboré courant août 1968. Le dernier dimanche du mois, le ministre de l’Education nationale Edgar Faure retrouve le Premier ministre Couve de Murville à l’Elysée, où le général de Gaulle leur avait fixé audience : « Le président de la République s’enquit de savoir où j’en étais parvenu ; je fis lecture de mon texte ; il en approuva l’essentiel […]. Vint après quelques retouches et escarmouches, le moment de soutenir le texte devant le Conseil des ministres ; on s’y prit à trois fois. Quand le Général eut tranché, je bondis vers l’avion qui devait me conduire à La Baule ; les parlementaires UDR [le groupe gaulliste ] y tenaient une sorte de congrès où soufflait, disait-on, un vent de fronde. Ce ne fut qu’un papotage »…

 Les universités disposaient jusque là d’une administration faible et dispersée. Elles étaient structurées en facultés quasi indépendantes ( lettres, sciences, droit, médecine ) dont chacune était dirigée par un doyen élu, assisté de deux assesseurs, et par un conseil où les professeurs seuls se taillaient la part du lion. La loi ‘’Edgar Faure’’ chamboule ces anciennes structures ‘’facultaires’’, et l’on va assister à la naissance de vraies ‘’universités’’. La loi fait éclater le cadre des anciennes facultés en deux instances nouvelles, les unes plus restreintes ( les Unités d’Enseignement et de Recherche ), l’autre plus large ( l’Université ). A la tête des UER sont élus des directeurs sans autres pouvoirs que de coordination pédagogique. A la tête des universités, il y a désormais des présidents qui ont une toute autre stature que les doyens de facultés. Elus pour cinq ans et dotés d’une administration étoffée comprenant un secrétariat général et des services financiers, les présidents d’universités ont de véritables pouvoirs. Ils ne sont pas rééligibles à la fin de leur mandat, ce qui les protège des pressions que subit tout candidat à une réélection.

 L’année 1968 est donc celle de la fin de l’université telle qu’elle avait été organisée sous la troisième République triomphante sous l’égide de Louis Liard et de la loi de 1896. Le pouvoir universitaire se distribue désormais à d’autres niveaux, en particulier à celui de l’université elle-même, et procède d’élections plus démocratiques. Alors que les conseils étaient jusqu’alors quasiment restreints aux professeurs et assimilés, les maîtres-assistants et les étudiants en font désormais partie de façon non négligeable

 Le président de la République Charles de Gaulle a soutenu fermement le projet de son ministre, mais non sans quelques états d’âme comme le montrent certaines de ses annotations en marge du projet de loi. Ainsi, à l’article consacré aux enseignants, lorsqu’il est dit que « tout chercheur, bénéficie, après un certain délai, de la sécurité d’un emploi dans l’établissement où il exerce ses fonctions », sa réaction est plus que vive : « autrement dit, il pourra rester chercheur, même s’il ne trouve rien et surtout à partir du moment où il ne sera plus d’âge à rien trouver… ». Et même s’il a indiqué qu’il fallait à aller dans le sens de « l’autonomie des universités », les interrogations fusent : « Pourquoi l’université, qui est un service public, disposerait-elle, pratiquement sans contrôle dans chacun de ses établissements, des fonds publics qui lui sont affectés ? »; et à propos des contrôles a posteriori de la gestion : « Quelle sanction ? ».

 

 

 

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