Le blog de Claude Lelievre

Enseignement de la morale, ou enseignement laïque de la morale, ou enseignement d’une morale laïque ?

C’était il y a tout juste 130 ans. Dans sa célèbre « Lettre aux instituteurs » du 17 novembre 1883, Jules Ferry fait longuement le point sur ce qu’il attend d’un enseignement laïque de la morale à l’école primaire. En bon disciple du positivisme, Jules Ferry prend la morale à enseigner comme « un fait » (sans que l’on ait à se préoccuper de ses fondements métaphysiques et/ou religieux) : « c’est la bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères et mères, et que nous nous honorons de tous suivre dans les relations de la vie, sans nous mettre en peine d’en discuter les bases philosophiques ». Il s’agit de la « morale commune » (qui « nous » est « commune », « sans épithète »).

Comment faire avec des enfants ? Là encore Jules Ferry précise la direction à prendre selon lui : « Dans une telle oeuvre, ce n’est pas avec des difficultés de théorie et de haute spéculation que vous avez à vous mesurer ; c’est avec des défauts, des vices, des préjugés grossiers. Ces défauts, il ne s’agit pas de les condamner – tout le monde ne les condamne-t-il pas?- mais de les faire disparaître par une succession de petites victoires, obscurément remportées […]. Il y faut beaucoup de leçons sans doute, des maximes écrites, copiées, lues et relues ; mais il y faut surtout des exercices pratiques, des efforts, des actes, des habitudes ».

Tout cela ne va pas de soi, même à cette époque. Par exemple, Ferdinand Buisson, nommé par Jules Ferry à la tête de l’école primaire laïque et républicaine ( dont il est le véritable maître d’oeuvre , car il est resté à cette direction dix-sept ans ) a eu une position sensiblement différente. Et on le perçoit très bien dans son article sur la « Morale » du « Dictionnaire de pédagogie » paru en 1911. Ferdinand Buisson élargissait en effet bien au–delà de la « morale commune » (et, comme il disait,  bien au-delà des « prescriptions et des prohibitions formelles qui constituent l’honnêteté élémentaire, rudimentaire, celle qu’on pourrait appeler négative ») l’ambition d’ « une morale purement laïque » : « pour qu’une éducation morale nous paraisse suffisante, il faut qu’elle crée en chaque individu une sorte de force intérieure régissant non seulement les actes, mais les pensées, les sentiments, les intentions, toute la conduite, toute la direction de la vie ».

Alors que les leçons de morale ne sont plus obligatoires dès les premières années qui suivent mai 68, on assiste à la prescription d’un retour de l’enseignement de la morale à l’occasion de la rédaction des nouveaux programmes de 2008 sous la houlette du ministre de l’Education Xavier Darcos. Il y a lieu de noter qu’il n’est alors question ni d’« enseignement laïque de la morale », ni d’ « enseignement d’une morale laïque ». L’arrêté du 9 juin 2008 indique que « l’instruction civique et morale constituent un enseignement à part entière, comme le prévoient les [nouveaux] programmes de l’école primaire ».

La circulaire du 25 août 2011 précise que « la liberté individuelle, qui se conquiert par l’éducation, est en effet une composante fondamentale de toute société démocratique. C’est pourquoi il convient que les objectifs de l’instruction morale à l’école soient explicités, que son champ de réflexion soit délimité dans l’esprit et la lettre des programmes et que les démarches pédagogiques qu’elle met en oeuvre soient clarifiées ». Et il est préconisé, pour l’essentiel, un retour de fait à un enseignement »sentencieux » de la morale.

La circulaire privilégie en effet une approche (quasi quotidienne) par la  »maxime  » : « L’usage de la maxime morale, recommandé par les programmes de l’école primaire, vise essentiellement à construire une conscience et un jugement par la réflexion collective et individuelle sur des situations morales. Des lectures, des récits ou des événements présentant une problématique morale peuvent être aussi utilisés comme supports de travail et prendre la forme d’un dilemme ou d’une alternative. Il est recommandé d’y consacrer un temps régulier et quotidien. Le début de la journée est particulièrement approprié à cet exercice car il permet de placer le travail qui va suivre sous le signe des principes qui auront été dégagés […]. Le caractère lapidaire des maximes permet une mémorisation aisée des préceptes moraux ».

En septembre 2012, le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon annonce qu’il entend mettre en place un enseignement de « la morale laïque » depuis le primaire jusqu’à la fin du secondaire. L’agrégé de philosophie Vincent Peillon est manifestement plus proche de la position de l’agrégé de philosophie Ferdinand Buisson (qui s’était prononcé explicitement pour l’enseignement d’une « morale purement laïque ») que de la position de Jules Ferry (un enseignement laïque de la morale) et a fortiori de celles de Xavier Darcos et dc Luc Chatel (un enseignement  »sentencieux » de la morale).

De son côté, la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’Homme) vient de donner un  »avis relatif à l’introduction d’un enseignement moral et civique à l’école » publié au Journal officiel en date du 16 novembre 2013 (un quasi anniversaire commémoratif) : « L’objectif ne peut être d’imposer une morale, mais de participer à la formation d’individus autonomes et de citoyens responsables […]. Il doit être double : d’une part, aider les élèves à intégrer dans leur comportement les valeurs fondatrices de la République, indispensables pour vivre ensemble, et en particulier l’égalité entre filles et garçons ; d’autre part, les amener à développer leur raison et leur esprit critique ».

Be Sociable, Share!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.