Le blog de Claude Lelievre

L’agrégation. « Donner un sexe » aux études des filles

 

C’est du moins ce que soutenait Eugène Manuel, président du jury de l’agrégation de lettres, au moment où la troisième République triomphante venait d’ouvrir aux jeunes filles la possibilité de faire des études secondaires, mais dans un enseignement secondaire féminin spécifique : « elles enseigneront en femmes les doctrines les plus nobles ; elles donneront un sexe aux analyses morales, plus fines et plus ingénieuses », écrit-il à propos des nouvelles agrégées reçues en 1885. Charles Lemonnier, membre éminent de la « Société pour l’étude des questions d’enseignement secondaire », s’était déjà prononcé en 1884 dans le même sens : « On a affaire à des tempéraments et à des esprits féminins […]. Qu’on ne demande pas à des jeunes filles d’être professeurs à la façon de nos agrégés ; qu’on fasse pour elles un examen où leur originalité personnelle puisse rester intacte, où il leur soit possible de développer des aptitudes qui ne sont pas les nôtres ».

 

On était donc, alors même que la République instituait un enseignement de haut niveau pour les jeunes filles, à des années lumières de la notion de « genre » et des « gender studies ». On vient donc de très, très loin ; et l’on revient de loin (  »républicains » ou pas) . D’autant que cela a duré (il n’est donc pas très étonnant qu »’en revenir » soit si compliqué, si long et si difficile parfois).

Un seul exemple, très significatif. En 1907, on n’hésite pas à poser encore le problème suivant au concours de l’agrégation féminine de lettres : « Y a-t-il des enseignements, parmi ceux qui conviennent aux deux sexes, qu’il faille présenter aux jeunes filles autrement qu’aux jeunes hommes et, pour ainsi dire, féminiser ? ».

 

Le commentaire de l’épreuve est assuré par Gabriel Compayré, président du jury ( et l’un des grands idéologues de l’Ecole de la troisième République) : « Il s’agissait de savoir quelle orientation il convient de donner aux études féminines, et si la même forme d’instruction convient aux deux sexes, comme le pensent les partisans de la coéducation […]. Les meilleures copies étaient celles où, avec finesse et perspicacité, on a montré que l’égalité n’excluait pas toute différence ; que les matières de l’enseignement pouvaient être les mêmes et les formes varier ; qu’il fallait tenir compte des aptitudes physiques ou intellectuelles de la femme, et de sa destination dans la vie, de son rôle familial et social ; et enfin qu’il était possible de ‘’féminiser’’ les études sans les ‘’efféminer’’ » ( Rapport du président du jury in « L’enseignement secondaire de jeunes filles », mars 1907, pp. 105-107).

 

Ce n’est qu’un début ; continuons le combat !

 

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